Eugen Ciurtin, Bucureşti

 

 

Boukhara, le 8 avril 1697

Cher Monsieur,

 

La poste de nos temps - et très souvent au carrefour des déserts que j’aime habiter - est abominable. Ce n’est qu’après trois mois d’attente inquiète que j’ai reçu votre second mot  - qui m’annonçait la triste nouvelle : le prix de la Société Royale est déjà décerné, le délai étant passé, les auditeurs des séances extraordinaires, hélas, dissipés. De tout cela n’est resté que l’ombre et, parfois bien conservé, le souvenir. Ce n’est pas chose simple que d’habiter une maison restreinte comme la mienne et de voir comment le lien avec les vieux amis, qui transporte ton nom de Boukhara aux cœurs des savants de l’Europe, est un tissu de plus en plus déchiré, comme le sont d’ailleurs mes forces, mes espoirs, mes désirs. Je suis déjà trop âgé pour observer en solitaire les termes d’une autre société et même d’un autre continent. Votre première lettre m’a fait songer à la vie que j’ai menée autrefois comme géographe du Levant pour la cour dei Lincei. Il est trop probable que, le délai une fois dépassé, mes liaisons avec vous et tout l’archipel de ma vie s’écoulent dans l’eau noire de l’oubli. Je vous écris cependant une fois de plus parce que le second sujet, qui n’est aucunement géographique, et qui porte sur la disparition des anges, me semble bien curieux. Il est d’autant moins commun que vous m’avez indiqué, dans votre style clair et beau, qu’il se peut qu’il y ait une liaison secrète entre la disparition d’un dernier et la fin d’une époque qu’on nomme déjà, et non à tort, le Moyen Age.

Mais je ne suis pas préparé d’y participer. Ici, où le silence plénier de l’immensité de sable s’accumule dans le sablier du désert et des vents, les anges sont assez communs encore dans nos rêves ainsi que les livres le sont dans vos fastueuses bibliothèques. Et nos rêves et prières ne le sont pas moins. C’est à leur simplicité que je dois l’équilibre entre présence et disparition. Les hommes que je rencontre sont des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans, et chacun parle, sous le soleil tout puissant de nos villes blanches et petites, de la présence et l’action de ces êtres intelligents. Sur la route du Turkestan oriental, avant de franchir la frontière du royaume inconnu du Tibet, je croisai jadis un sage itinérant qui m’a parlé de ses visions. Il rencontrait souvent dans ses méditations coutumières les êtres que la lumière de nos jours éloigne et il me pria de raconter une fois ce qu’il me dit. Il connaissait bien les anges, et mal le Moyen Age. D’après les critères d’une autre sagesse, qui est la vôtre, il est probablement un homme d’un Moyen Age peu connu, comme le dernier ange de votre question. Afin de finir cette vie terrestre, il m’a montré la preuve de ses visions, qu’il appréciait comme décisives pour le renouveau de son monde religieux.

Mes amis Juifs, Chrétiens et Musulmans parlent beaucoup à Boukhara de leurs anges. Toutes leurs histoires parlent d’une espèce d’Apocalypse où les anges jouent le rôle de nos ministres et secrétaires, une sorte de bureaucrates diaphanes qui règlent les affaires compliquées de leurs vies après la consommation du Temps.

Mais mon sage n’était ni Juif, ni Chrétien, ni Musulman. Il venait de l’Inde, et son corps témoignait des austérités infranchissables assez semblables aux canons de nos monastères. Il connaissait la disparition des anges, la décomposition de leurs minces silhouettes à cause des péchés mortels dans tous les continents. Je me souviens de son regard au moment où il m’a communiqué la disparition du dernier : les époques changent vraiment. La pression ineffable de nos activités nouvelles gêne leur royaume céleste. Dans ses visions, me racontait-il, un ange lui disait : « je suis l’ange d’un homme qui vit en Perse. Il était au commencement un Juif et il observait scrupuleusement les règles de son Temple. Puis il se convertit au christianisme et ses amis marchands l’ont conjuré de devenir musulman comme eux. Il m’adressait des prières chaque nuit, et mon nom était triplé, à savoir comptant les noms de trois langues qu’il parlait couramment ».

Parfois, me disait-il, en Inde on juge la disparition de la Loi d’après la disparition des êtres intermédiaires. J’avoue qu’il me semble étrange de raconter ce récit parce que le sage et l’ange de sa vision savaient tous les deux parler une langue qui n’était pas la sienne. De leur dialogue j’ai compris qu’il est bon d’être courageux et d’attendre avec une certitude secrète le déroulement des époques. Mon sage indien pouvait voir dans les rêves d’autrui. Dans leur géographie mystérieuse, il a connu souvent l’inquiétude de voir le futur des époques se dérouler. Et le futur n’est qu’un rouleau immense et évasif où il a eu la chance d’imaginer même la soirée où vous lisez mes lignes ; il a vu même la réunion, à un château dans l’Ouest de la Roumanie, portant un nom qui commençât par M., et su distinguer les visages et les pensées de l’auditoire nombreux et assidu. Les anges s’épanouissent sans tenir compte des époques. Le dernier, me dit-il, n’est pas un ange qui conserve une relation particulière avec le Moyen Age. Somme toute, ils savent toujours plus des Moyens que des époques. Et, hier, il me montrait encore le désert et me disait : « le voilà, il est toujours plus sage que nous. Il ne tremble pas. Il ne connaît pas les époques, ni les générations, ni les familles. Il n’a pas le désir de vivre sans son ange. Et son ange, qui est d’un autre type que les nôtres, tient la place de son âme. Vraiment, écoutez-moi, vraiment il n’y a pas d’époques, ni de transformation de l’ange, perte ou épanouissement. Les êtres qui traversent le désert, même plongés dans le désespoir, savent beaucoup plus de choses que nous, les mortels. Seule notre incomplétude, seules nos illusions, seules nos passions nous les font voir aussi fragiles. Mais ils sont en fait indestructibles : non comme la pierre mais précisément comme le sable ».

Je ne sais pas, Cher Monsieur, comment je pourrais mieux comprendre votre question. Mais laissez-moi soupçonner que votre âme ne connaît pas le désert, ni les religions d’où l’ange de notre époque a disparu pour nous faire saisir une autre règle, un autre futur et, pour finir, un autre monde. C’est que, lorsqu’un moyen âge finit, l’ange change de pays. Soyez le même que j’ai connu autrefois et attendez, s’il vous plaît, la nouvelle peu agréable de ma disparition.

Je reste fidèlement votre humble serviteur

Paul Antoine de Chézy

ancien géographe de la cour du Roi

 

P.S. D’ici là, je vous prie de m’informer toujours sur vos nouveaux travaux géographiques et angelologiques. Les seules lettres que je lis ici sont les vôtres. Je dois converser avec vous car la proximité du désert me réserve d’autres souvenirs par ailleurs inconcevables.

Je vous prie aussi de dresser une copie pour mon usage intime de la lettre de Madame Hobes, mère du fameux philosophe. En revanche, il ne me reste plus que de vous inviter à franchir les limites de l’Asie pour discuter avec les sages du désert. Je vous promets en outre un chameau pour transpercer sa dimension éternelle.