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UNIVERSITÉ EUROPÉENNE D'ÉTÉ
L'EUROPE À VENIR. SÉCULARISATION, JUSTICE, DÉMOCRATIE
CLUJ-NAPOCA, 2006

 

Argument scientifique

 

 

Avant même de constituer un problème théorique revenant en propre à tel ou tel discours spécialisé des sciences humaines, l'Europe à venir relève de notre expérience politique, sociale et culturelle actuelle, témoignant ainsi d'un souci de notre être en commun et de l'avenir déterminée à son tour de manière décisive par le projet de la construction européenne. La méditation toujours renouvelée sur l'Europe est par conséquent indissociable d'une certaine pratique, d'un certain agir dans le sens du politique. Elle appartient aussi bien à la communauté savante qu'à cet espace public européen émergeant censé accueillir le débat citoyen. C'est en gardant en vue cette double dimension que notre université d'été invite à la réflexion sur l'Europe à venir. Une réflexion à la fois nécessaire et urgente : nécessaire, parce que la formation académique d'une jeune élite intellectuelle dans toute l'Europe et plus particulièrement dans les pays de l'Europe Centrale et Orientale, doit s'accompagner de son implication dans la vie publique des sociétés où ils vivent et travaillent. L'Europe de demain n'existera pas sans cette participation de l'élite récemment formée, dont font partie aussi les participants aux universités européennes d'été OFFRES. D'autre part, il s'agit d'une réflexion urgente : les récentes mises à l'épreuve d'une certaine idée de l'Europe, les « crises » dont on a pu parler ces derniers temps exigent une réévaluation des prémisses théoriques et des actions pratiques par l'entrée dans le débat européen d'une pluralité des voix, capables de rendre compte de l'héritage multiple, du présent divers et de l'avenir commun des citoyens de l'Europe.

On a pu en effet parler depuis un moment et non sans raison d'une crise de l'idée européenne, d'un discrédit qui l'affecterait et qui affecterait en même temps la démocratie elle-même. En ce sens, l'université d'été se donne pour visée de contribuer à l'éclaircissement ou au discernement qu'engage cette crise, ce qui est bien différent de ce genre de geste voué simplement à l'atténuer ou la dissimuler. Il ne s'agit pas pour cette manifestation de faire du motif de la « crise » son motif propre, ni d'encourager, d'une manière ou d'une autre, le scepticisme quant au projet commun qu'est l'Europe. Tout en acceptant que l'idée de la crise accompagne la modernité européenne depuis au moins un siècle (et les textes de Nietzsche, Husserl, Patocka, Habermas ou Derrida en porte témoignage), il s'agit, pour nous autres européens, d'évaluer la force vive de l'héritage de la raison moderne dont la portée est, depuis quelques siècles, plus qu'européenne et ce à travers trois axes, trois modalités de puiser dans un passé qui ne cesse pas de porter ses fruits dans notre présent : a) la raison philosophique dans son dialogue séculier avec la religion ; b) la raison théorique et sa concrétisation politique dans l'idée de démocratie ; c) la raison pratique telle qu'elle s'impose dans une certaine idée (ou exigence) de justice.

Le projet de l'Université Européenne d'Été est, en même temps, l'occasion pour les ressortissants des pays de l'Est de porter témoignage quant à leur expérience politique et sociale post-communiste où cette triple question de l'héritage se pose d'une manière aiguë à la fois au niveau théorique et pratique. Et on ne saurait assez insister sur la portée de ce témoignage surtout là où il y va de l'élargissement de l'Europe, partie intégrante de la construction politique commune à partir justement de la diversité des expériences culturelles, politiques, juridiques qui s'engage dans cette construction.

D'autre part, ce serait ici le lieu d'indiquer et de porter remède à ce déficit doublé d'inflation des discours sur la condition post-communiste de l'Europe et plus particulièrement des pays de l'Europe Centrale et Orientale issus des régimes totalitaires. Malgré donc cette inflation des discours et des recherches sur ce que le communisme et ses résidus ont pu signifier pour des millions d'hommes et de femmes, nous croyons qu'il y a toujours un déficit de réflexion sur ce que le communisme aussi bien que sa chute ont légué non seulement aux pays qui ont connu ces régimes, mais à toute l'Europe et, plus largement, au monde entier. La réflexion ne doit pas prendre la forme d'un jugement catégorique (en termes de bien et mal, de diabolisation ou d'immaculation des régimes et de l'idée même du communisme), mais d'une évaluation critique à la fois du caractère moderne du communisme européen (tout particulièrement en politique et en économie, mais aussi dans la transformation de la vie quotidienne) et de ses rémanences pré-modernes ou même anti-moderne (par la réhabilitation de la figure du despote, fut-il despote éclairé ou père de la patrie, de la religion théocratique, des castes, etc.)

Aussi nous trouvons-nous interpellés par cette question : quel avenir pour l'Europe, dont le passé, à l'œuvre en guise d'héritage mondial, nous fait signe et nous engage dans l'articulation du présent et dans la projection (sans projet unique) de l'avenir ? Comment rendre compte de cet héritage, sans réactiver les figures du passé (figures religieuses, politiques, juridiques), sans céder à la tentation d'une téléologie spirituelle, voire d'une eschatologie européenne comme avènement d'un monde meilleur, du meilleur des mondes ?

 

Quelque chose comme une nécessaire et urgente pensée de l'Europe s'annoncerait alors en tant que questionnement attentif et patient de ses fondements, de sa possibilité, fût-elle impossible ou improbable, de la signification qu'elle acquiert dans les différentes traditions, du sens qu'elle tend à actualiser, des impasses auxquelles elle ne saurait ne pas mener, des apories qui la travaillent, des espoirs et des désillusions qu'elle suscite.

 

La sécularisation

Une première dimension sous laquelle se déploie le projet de l'université européenne de Cluj est celle de la sécularisation. La sécularisation telle que nous l'envisageons, loin d'être quelque slogan ou impératif recyclés, est bien au contraire l'un des problèmes hautement sensibles auxquelles l'Europe se voit confrontée. Tel qu'il a été construit par la réflexion moderne, ce terme désigne le processus de rationalisation et d'émancipation des sociétés de toute tutelle en général et l'autonomisation des sociétés occidentales, parallèle à la réduction de la violence religieuse.

Ce processus, spécifiquement européen, est à évaluer aujourd'hui dans ses accomplissements et dans son inachèvement. La relégation du religieux dans la sphère privée a permis, dans les sociétés occidentales modernes, la formation de la société civile et de la conscience citoyenne. D'autre part, il ne faut pas oublier que le religieux est toujours resté dans ces mêmes sociétés comme une solution de crise, lorsque le politique s'avérait incapable à résoudre les problèmes sociaux. L'instrumentalisation politique de la religion, en tant que modèle identitaire à retrouver dans la pureté de la communauté religieuse, a montré tous son cynisme et toute sa violence dans les années qui ont suivi la chute du communisme dans les pays de l'Europe Centrale et Orientale. Allié le plus souvent au nationalisme ethnique et aux idéologies extrémistes de droite, le fondamentalisme religieux est passé à la reconquête de l'espace public, en obligeant ainsi à la réévaluation radicale du rôle de la religion dans les sociétés sécularisées. D'où il s'ensuit alors toute une série de questions qui surgissent :

Comment repenser dès lors le rapport entre raison et religion dans l'histoire moderne de l'Europe et dans notre présent ? Quelles permanences et rémanences du théologico-politique dans la politique des États européens ? Comment négocier le rapport tendu entre les institutions politiques (mais aussi juridiques, économiques, culturelles) et les institutions religieuses ? Quel est le statut de la laïcité dans les sociétés européennes actuelles ? Comment ensuite mettre à l'épreuve cette catégorie de sécularisation dans une pensée renouvelée du politique surtout après la faillite des

 

La justice

L'exigence rationnelle moderne est inséparable d'une exigence de justice. La raison théorique ne peut pas être mise à l'œuvre dans la société sans la raison pratique qui porte cette exigence de justice. Mais entre l'impératif kantien de justice et les pratiques concrètes du droit, l'écart n'a jamais cessé de se creuser. L'inconditionnel de la justice, auquel il ne faut pas renoncer, malgré toute imperfection des systèmes juridiques et malgré toute manipulation du droit, établit un équilibre extrêmement fragile avec le conditionnel du droit. Ce caractère inconditionnel devrait prendre la forme de l'accès généralisé à la justice, de chaque personne, de chaque groupe sociale ou de chaque société. Mais dès qu'on pose la question de cet accès, la justice devient conditionnelle, à travers tous les biais de chaque système juridiques, à cause aussi de l'instrumentalisation du juridique par le politique ou par l'économique (ce qui, encore une fois, est plus que patent dans certains pays au moins de l'Europe Centrale et Orientale).

Comment penser dès lors ensemble la spécialisation et la technicisation du discours juridique, voire ce que d'aucuns ont pu dénoncer comme l'inflation normative et cette exigence de justice inscrite constitutivement dans l'Europe ?

Peut-être l'Europe à venir réclame-t-elle moins la mise en place de cette exigence de justice que le dialogue de différentes cultures juridiques. L'échec partiel du traité constitutionnel européen montre, au-delà de tout aspect technique du vote, que les différences culturelles tiennent à dire leur mot lorsqu'il s'agit d'imaginer une justice sociale européenne et que l'identité nationale juridique est encore plus forte que celle européenne. Quelle force donner alors à la loi européenne et à la loi internationale ? Au nom de quelle instance parle et agit la loi européenne et la loi internationale ? Quelle souveraineté reconnaître ou concéder à une loi autre que nationale ? Comment s'établit dans l'Europe d'aujourd'hui le rapport fragile et risqué entre légitimité et légalité ?

 

 

La démocratie

Au niveau politique, la démocratie est peut-être l'élément le plus important de l'héritage européen. « Droit de l'homme », « liberté », « égalité », « société civile », « citoyenneté », « autonomie », « responsabilité », autant de concepts sans lesquels la constitution démocratique des sociétés modernes est inimaginable. Mais, sans pouvoir offrir une image exhaustive de cet héritage, nous constatons aujourd'hui qu'au nom même de la démocratie le pire peut arriver. En Europe et dans le monde entier, la « démocratie » sert souvent comme mot d'ordre au nom duquel toute intervention, y compris militaire, devient légitime. La force de la démocratie est inséparable de sa fragilité ; et cette fragilité ne vient pas de l'inadéquation à un idéal démocratique quelconque, mais de sa capacité, précisément, à mettre en cause, d'elle-même, de par ses propres ressources critiques, ses prémisses les plus élémentaires. Autrement dit, la démocratie ne cesse pas de se démocratiser. Ce qu'il faut alors préserver et cultiver est l'exigence démocratique, en tant que droit et force de la raison pratique critique, raison individuelle et sociale à la fois, de revoir infatigablement ses possibilités les plus élémentaires, sans jamais abdiquer de la croyance dans la démocratie.

La démocratisation des sociétés post-communistes, ainsi que les menaces terroristes de ces dernières années, ou la globalisation économique, remettent radicalement en cause /la force configuratrice d'histoire et de civilisation de/ l'héritage européen, sans pour autant l'annihiler ou le détruire. Au moment même où l'inflation des discours qui se réclament de la démocratie provoque une crise de crédibilité de l'idée démocratique et où, ici ou là, on peut parler et agir contre la démocratie, il devient, encore une fois, urgent et nécessaire de réhabiliter la conviction de part en part rationnelle dans la capacité des citoyens européens (à l'Ouest et à l'Est) à discerner entre égalité et inégalité, entre liberté et soumission, entre autonomie et dépendance, entre justice et injustice. La démocratie se dit à multiples voix ; elle ne s'importe pas et ne s'exporte pas comme une marchandise, mais elle se cultive à travers l'effort de chacun et de tous ensemble, mettant en partage les différentes expériences historiques, les héritages divers des cultures, des valeurs, des croyances.

L'université européenne d'été se propose de garder la place libre pour ces voix et pour leur dialogue, pour l'exercice critique de la raison, en invitant à prendre la parole les jeunes chercheurs de tous les pays de l'Europe Centrale et Orientale et de plusieurs pays occidentaux.

 

L'Europe à venir

Cette Europe à venir n'est pas alors un projet engendré selon la structure d'un idéal ou d'une utopie. « À venir » est le nom d'une construction qui est en même temps examen attentif des ses fondations, d'un événement qui ne cesse pas d'arriver, de nous arriver, en nous constituant justement comme « nous ». Mais l'avenir de l'Europe implique de manière structurelle la dimension de l'héritage. Il vaudrait mieux dire au pluriel : les héritages multiples et différenciés de l'Europe. Parmi eux, nous avons choisi de débattre, lors des dix jours de l'Université Européenne d'Été, trois : la sécularisation, la justice et la démocratie. Le débat autour de chaque sous-thème doit nous écarter des solutions faciles de l'eurocentrisme, ainsi que des illusions d'un modèle unique à suivre. La pluralité des voix qui se feront entendre doit être l'écho et l'impulsion d'une pluralité dans le dialogue qui est à même de se lancer en Europe. Sans cette dimension de la diversité, de la singularité multiple, l'Europe de demain ne sera que le produit d'un budget ou d'une convention bureaucratique. Nous comptons participer ainsi à ce que Habermas se réjouissait récemment d'appeler « la naissance d'un espace public européen », condition de possibilité d'une construction politique sans reconstitution d'une autre hégémonie, d'une communauté des valeurs sans réduction des différences, d'un cosmopolitisme citoyen sans idéologie et d'un droit international sans la violence armée qui l'imposerait.

 

Université Européenne d’Été « L'Europe à venir : sécularisation, justice, démocratie »

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