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UNIVERSITÉ EUROPÉENNE D'ÉTÉ 2003

POUVOIR ET VIE

NICE- 7-17 juillet 2003

 

« Si c'était à recommencer, je commencerais par la culture »

Jean Monnet

 

Projet scientifique : Pouvoir et Vie 

 

Il est de grandes distinctions, des lignes (de partage ou de fracture) qui traversent la représentation que nous nous faisons de notre identité, de la personne humaine et du monde dans lequel nous vivons et interagissons. L'identité individuelle est-elle librement construite par le processus de libre choix d'une conscience morale se donnant à elle-même ses fins et ses valeurs ? Est-elle au contraire le résultat second d'un acquiescement à des valeurs qui lui préexistent, d'une façon de s'insérer dans des rapports de socialisation, d'apprentissage et de pouvoirs qu'elle ne choisit pas, qu'elle ne s'approprie pas, mais qu'elle découvre dans la constitution historique d'une auto-interprétation ?

Comment définir dans la zone mouvante de ces frontières constitutives l'individu, citoyen ou personne -- morale ou juridique ? Comment le pouvoir politique le constitue-t-il, pouvoir que l'on peut penser de manière immanente comme souveraineté des États-Nations ou comme ce qui engage, en ces temps de mondialisation, des rapports de plus en plus complexes entre des organismes non traditionnels, transnationaux ou internationaux, de pouvoir ?

Il est un domaine dans lequel ces distinctions (pouvoir-savoir, vie-mort, individu-personne, nature-culture, universalité-historicité) sont particulièrement vacillantes ; c'est celui de la médecine, de la biologie et des biotechnologies. Les figures désormais omniprésentes du médecin et du biologiste (à nos chevets, sur les écrans de télévision, au Sénat, au gouvernement, dans les comités d'experts) sont les incarnations plus directement accessibles d'entreprises multinationales dont la puissance financière et économique, bien visible, s'accompagne d'une prise de pouvoir politique et symbolique plus sourde. Les décisions prises par ces entreprises échappent le plus souvent au citoyen et pèsent pourtant chaque jour davantage sur le quotidien de l'être humain. En outre, ces décisions qui engagent différents types de pouvoir (législatif, judiciaire, économique, médiatique, etc.) traversent les souverainetés nationales, souvent au prix de législations contradictoires qui se contentent de suivre tardivement les évolutions techniques. Ces entreprises sont bien l'expression d'un bio-pouvoir, sans que celui-ci passe directement par une souveraineté politique immanente trouvant son fondement dans la citoyenneté -- sans non plus que les questions soient clairement identifiées et pensées au préalable, dégagées des enjeux de pouvoir immédiat.

Quelques grands pôles d'interrogation peuvent être abordés dans le cadre de cette université d'été, et ce dans la continuité des éditions précédentes, c'est-à-dire sans jamais perdre de vue les enjeux et l'urgence démocratiques qu'il y a à penser les relations entre pouvoir et vie -- tant dans la volonté d'établir des institutions politiques garantissant la liberté et l'égalité des citoyens, que dans la recherche d'une norme ou d'un idéal de justice.

Comment identifier et caractériser ce bio-pouvoir ? Comment fonctionne-t-il et par quel relais passe-t-il ? Nous voyons ici toute une première série de réflexions possibles dans le prolongement des analyses de Foucault sur la manière dont les réseaux de micro-pouvoirs peuvent permettre de contrôler, d'éduquer et de façonner les décisions individuelles (débats télévisés, comités d'experts comme le Comité national d'éthique en France, conseils de médecins, associations de malades-usagers, etc.). On pourrait aussi se pencher sur le pouvoir des médecins et sur la représentation que l'on en a : comment les médecins se perçoivent-ils, comment sont-ils perçus et représentés dans leur étrange familiarité (de MSF ou Médecins du Monde au médecin de campagne ou de famille) ?

À quel/quels pouvoirs ce bio-pouvoir renvoie-t-il ? À quels contre-pouvoirs se heurte-t-il ? Quelles en sont les limites internes et externes ? Ce second pôle permettrait de se pencher, non plus sur le fonctionnement propre (effectif et symbolique) de ce qu'on peut appeler le bio-pouvoir, mais sur ses enjeux politiques et économiques dans la sphère de l'espace public national ou international. Comment les entreprises détournent-elles, dans le cadre de la mondialisation, l'élaboration de textes juridiques initialement destinés à limiter la puissance du bio-pouvoir ? Comment les États ou les entreprises peuvent-ils être jugés (qu'il s'agisse de droit pénal, civil ou humanitaire), sur quels critères, avec quels moyens ? « Responsables, mais pas coupables », plaidait le gouvernement français dans l'affaire du sang contaminé. La dilution des pouvoirs de ce bio-pouvoir condamne-t-elle à une dilution des responsabilités ?

De quel discours sur la vie ensuite s'alimente ce bio-pouvoir ?

Il faut suivre à la trace et évaluer les tentatives pour faire de la vie une norme ou un modèle pour la morale et la politique, depuis le darwinisme social et l'évolutionnisme (dans ses querelles internes, mais aussi en rapport avec le créationnisme), jusqu'à l'eugénisme sous la forme primitive d'une idéologie de la race pure, puis sous la forme plus élaborée et scientifique de l'optimisation de l'adaptabilité de l'espèce humaine. A-t-on oublié au passage le bien-vivre au nom du vivre, ou au contraire voit-on surgir de nouvelles formes de bien-vivre, centrées sur le matérialisme ou le jeunisme entre autres ? Les développements récents de la biologie moléculaire (clonage reproductif et thérapeutique, expérimentations sur les embryons surnuméraires, etc.) semblent aller dans le sens du terrible bien-être aseptisé d'un Brave New World. Au cœur de cette idéologie, ce qui est en question, c'est une philosophie scientiste et mélioriste avec laquelle il faut entrer en dialogue, ne serait-ce que pour fixer des limites à ses présupposés.

Mais le discours sur la vie est aussi présent dans un autre domaine technologique qu'il s'agit de penser, celui des cybertechnologies (et leur prolongement contemporain, les nanotechnologies). C'est à travers une réflexion sur l'intelligence artificielle, dès le vieux rêve de création d'un Frankenstein, que se fait jour le fantasme du pouvoir par excellence, le pouvoir absolu du créateur sur la créature. Aujourd'hui, certaines avancées (implants de puces pour les malades, techniques pénitentiaires de traçage des prisonniers, etc.) semblent accréditer l'idée d'un contrôle total possible de certaines populations par des « scientifiques », c'est-à-dire au fond par les populations qui disposent du savoir. Dans ce domaine, la littérature d'anticipation, en explorant le champ des possibles ouverts par ces nouvelles techniques, met à jour de nouveaux mythes dont le philosophe doit apprendre à déchiffrer le sens. Il n'est pas rare de trouver des articles dans les revues scientifiques les plus prestigieuses (Nature) consacrant des paragraphes entiers à l'anticipation d'une situation rendue possible par le développement d'une nouvelle biotechnologie.

Quels modèles pour l'homme, pour le vivre et le bien-vivre ces discours véhiculent-ils ? Quelles implications pour les rapports entre savoir et pouvoir ?

Le dernier grand pôle de réflexion s'articule en plusieurs points autour de l'idée du redéploiement des définitions possibles de la personne qu'offre une réflexion sur vie et pouvoir. Une personne humaine se définit avant toute chose comme un organisme vivant qui interagit avec un milieu. Chacun des termes fondamentaux de cette définition engage des rapports de pouvoir à élucider.

La frontière, si intuitivement immédiate, entre la vie et la mort, n'est-elle pas elle-même sujette à un questionnement toujours déjà politique ? Qui a le pouvoir de donner la mort, au nom de quels critères (de l'avortement à l'euthanasie) ? Quelles sont les manipulations d'un corps mort qu'autorise la morale (exhumations, tests d'ADN post-mortem, prélèvements d'organes dès l'arrêt cérébral, etc.) ? Quels rapports la communauté politique entretient-elle avec ses morts, et quels rapports d'obligation entre les vivants se créent par ces fluctuations de la frontière entre la vie et la mort ?

Comment définir l'intégrité physique d'un organisme ? Est-on propriétaire de son corps, dans quelles limites, comment le pouvoir politique peut-il statuer sur l'histoire d'un corps ? Comment l'individu s'inscrit-il et se pense-t-il dans son histoire personnelle ? Les difficultés portent ici sur les transformations du corps par la chirurgie esthétique, les greffes, les dons et les trafics d'organes, la prostitution, les appartenances familiales transformées aussi bien par les dons de gamètes, inséminations artificielles, mères porteuses, que par les récents développements juridiques sur le « droit d'un individu à avoir accès à son origine », les abandons, les accouchements sous X, les adoptions. L'histoire d'un individu, son ancrage familial, ethnique, culturel, est-elle parallèle ou superposée à l'histoire de son corps ? Que devient la définition d'une identité (et donc d'une nationalité ou d'une citoyenneté) et quel rôle les gouvernements et les tribunaux peuvent-ils (doivent-ils) jouer dans cette auto-interprétation de soi ?

Si le vivant se définit par des échanges avec le milieu, d'énormes enjeux de pouvoir sont à l'œuvre dans la possession du milieu et des ressources, depuis la mainmise d'anciennes nations colonisatrices sur des ressources nécessaires et possédées par d'anciennes colonies (le cas d'Elf est ici paradigmatique), jusqu'à des problèmes géopolitiques urgents de contrôle des ressources ou des acheminements (pétrole de la mer Noire par exemple). Quels droits et quels devoirs avons-nous envers les générations futures ? Que peut bien signifier un « droit à polluer » ? Quel type de responsabilité est engagé envers d'autres vivants (futurs êtres humains ou autres espèces) ?

L'homme peut-il être traité comme s'il était une espèce avant d'être une personne et un sujet ? Jusqu'où pouvons-nous « breveter » la vie ? Pouvons-nous accepter les concepts de « vie nue » ou de « parc humain » (Sloterdijk) ? Que signifie un « droit à la vie » ? Quels devoirs imposer au bio-pouvoir et imposer à notre liberté ?

Dans cette recherche centrée sur les relations entre le pouvoir (les pouvoirs) et la vie, nous souhaitons d'abord explorer des voies qui permettraient d'éviter tout moralisme et toute utopie.

Nous voudrions ensuite mettre l'accent sur trois points dans la continuité des travaux précédents : une réflexion sur l'exigence d'universalisation des valeurs et des principes en morale et en politique ; une enquête sur la contextualisation et le caractère relationnel de ces valeurs ; enfin l'importance accordée à la dimension temporelle de la normativité humaine.