Quels droits pour les sans-droit ? Les dehors de la citoyenneté
Projet d'action de recherche en réseau, 2005-2006

Travail en cours. Ne pas citer sans la permission explicite de l'auteur.

LA PRODUCTION D'INÉGALITÉ
LE JUSTE ET L'ÉGAL

Emilian Cioc

 

Quel rapport entre la justice et l'égalité ? Quel rapport entre la justice et l'inégalité ? Que s'est-il passé dans l'histoire récente de l'Occident afin que l'on puisse et que l'on doive poser la question dans ce terme privatif, voire négatif ? Cet événement ne saurait être sans rapport avec ce que l'on a pu appeler la faillite des grands récits de l'émancipation, de la construction de la société idéale.

Dans la contribution ici présentée il y va à la fois d'une reprise des propositions qu'ont pu être formulées dans la philosophie contemporaine et d'une étude appliquée. Ou, plus précisément, d'une application des propositions de la philosophie contemporaine dans l'analyse contextuelle liée à l'Europe centrale et orientale, autrement dit, à l'Europe postcommuniste. Il y a donc une double délimitation théorique de notre contribution : la réflexion théorique contemporaine et l'espace européen postcommuniste. La démarche ainsi envisagée renvoie à chaque pas de son élaboration à la possibilité d'une approche comparatiste.

La question qui va orienter notre démarche de recherche pourrait se formuler ainsi : De quelle manière la chute de ces régimes égalitaires a-t-elle affecté l'idée même et la pratique sociale de l'égalité ? Occasion de remarquer encore une fois que la réflexion hésite toujours au sujet du nom approprié pour désigner cet effondrement, cet épuisement ou cette exténuation des ressources configuratrices d'histoire et de société de ces régimes politiques et juridiques. Qu'en est-il donc de l'inégalité dans les pays post-communistes, c'est-à-dire dans des sociétés constituées auparavant sur un idéal et selon un principe régulateur ? Devrait-on les appeler des sociétés post-égalitaires ? ou faudrait-il dire post-égalitaristes ?

Pour partir de l'évidence, il faut noter en y insistant que l'expérience contemporaine est aussi celle de l'indéniable érosion du prestige de cette idée constitutive et régulatrice du politique moderne. De toute évidence, un geste tel que la volonté de récupérer ou réhabiliter l'idée d'égalité en tant que telle est frappé d'une inconvenance sans appel. L'égalité, son nom et son exigence, s'est discréditée, elle n'a plus de crédit. Et elle s'est discréditée au moins selon deux séries de raisons : d'une part, les apories intrinsèques à la catégorie juridique et politique d'égalité qui n'ont jamais cessé de la travailler ; d'autre part, les mutations et les dénégations de l'histoire occidentale moderne.

Comment donc rendre justice, à l'égalité, comment en rendre compte ? Question d'autant plus difficile que les régimes en question ont été remplacés par des dispositifs économiques, politiques et sociaux à forte tendance d'inégalité. Nouveaux régimes marqués tacitement ou explicitement d'une retorse volonté d'inégalité. Ce qui se traduit par l'exigence sociale en vue de la production par le pouvoir d'état d'inégalité.

Nous savons d'un savoir pourtant mal assuré que la société communiste s'est voulue une société fondée sur le principe d'égalité. Mais nous savons aussi et toujours d'un savoir bien difficile que l'égalité désigne l'un des principes fondateurs de la modernité politique et juridique. L'Occident prononce le mot d'inégalité à l'époque moderne, vers 1660. Et depuis, pour des raisons constitutives, la modernité n'a jamais cessé de s'interroger sur l'origine et le fondement de l'inégalité parmi les hommes. On lit dans ce mot de manière différentielle, parfois contradictoire, le défaut d'égalité, la disparité, le déséquilibre, la disproportion, l'inéquation, la variation, l'irrégularité (dans la marche des astres, par exemple). Alors que le mot d'égalité nommerait l'équidistance, l'équilibre, l'équitable, l'équivalent. En résumant, l'égalité semble désigner une exigence moderne qui ne saurait être détruite en même temps que le système politique dit le communisme réel. Ce serait ici le lieu d'un développement aussi précis que possible sur la configuration de cette égalité postcommuniste.

Le lieu de la difficile expérience du passage entre deux systèmes politiques, sociaux, économique, culturels. Le rapport n'est pas simple, inversement simple. Formellement, le postcommunisme n'est pas plus inégalitaire que le communisme.

Est-ce que l'inégalité est un produit accidentel des systèmes politiques et juridiques ou elle est inscrite constitutivement dans leur fonctionnement ? Pour toute une série de raisons, il faudrait désormais s'interroger si l'inégalité n'était un produit structurellement inscrit dans le fonctionnement juridique de la société. L'état de droit se définit en tant que producteur d'égalité formelle devant la loi. Et si l'état de droit est aussi un producteur d'inégalité ?

Qui est l'égal ? Mon égal ? Questions qui nous mettent encore une fois devant le rapport marqué de tension entre le calcul et l'incalculable. Telle est l'aporie constitutive de l'égalité. Elle est inséparable à la fois du calcul et de l'incalculable. L'inégalité entre la justice et la justesse. Le calcul et l'incalculable. Le juste c'est ce qui excède le calcul, la mesure du droit : son incalculable, son incommensurable.

Comparaison et comparution. L'incommensurable. Comment mesurer l'égalité ? Le sujet du droit = l'égal ? Opération. Quelle opération pour l'inopérable égalité ?

Dans une approche aussi bien théorique, conceptuelle qu'historique, il serait opportun sinon nécessaire de discerner les stratégies institutionnelles à travers lesquelles les pays postcommunistes reprennent en chargent l'exigence d'égalité.

La forme prépondérante sous laquelle la question de l'égalité se voit reformulée, c'est l'égalité des sexes. Et il va falloir que nous nous interrogions sur cette prépondérance qui tend à l'exclusivité. Pour nous maintenant il y a une autre question qui se pose : quel est le sexe du sujet de droit ? Le travailleur avait quelque chose en commun avec l'ange : jusqu'à un certain point il sont tous les deux asexués. La sexualité est ici captée dans une logique de la production - fonction de reproduction.

Et cela avant tout étant donné que la question de l'(in)égalité se pose presque exclusivement - du moins dans le discours politique officiel, étatique - en termes de genre, de détermination sexuelle. Les stratégies institutionnelles, officielles - gouvernementale et non gouvernementale - visent la question de l'égalité sexuelle. Et pourtant, le risque ici couru est le suivant : détourner l'attention de tout autre aspect de l'inégalité.

Il se pourrait que la réponse à la montée de l'inégalité sociale ne soit pas simplement la reprise de l'égalité comme idéal transcendantal ; ici non plus la simple inversion ne peut pas fonctionner.

Il y a un niveau que j'hésiterai de nommer fondamental et auquel les hommes sont égaux. L'égalité n'est pas le but de la justice mais son principe. Tout comme l'inégalité est le principe de l'injustice ou du détournement de la justice. Les individus ne peuvent pas être égaux : car ils sont déjà des effets d'individuation, des particuliers ; il faudrait donc reformuler la question en termes de singularité, d'existence singulière - selon un geste de la pensée contemporaine. C'est le régime égalitariste de la justice qui met en place l'égalité entre des individus - entre des être déterminés et donc différents, inégaux - et donc leur égalisation. Telle est la violence de l'égalité.

Le rapport entre l'égalité et la justice selon ce syntagme : « nous sommes tous égaux devant la loi ». « Devant » : « devant le tribunal », devant la loi, devant la justice etc. La justice, peut-elle penser/ envisager l'égalité et son application autrement que selon cette position ? Le jugement et le jugement dernier. La dernière justice. Comment déconstruite sinon détruire une scène théologico-juridique ?

Il y a une irrépressible exigence - juridique, politique, sociale - de justice. Mais il s'agit de la penser autrement : une justice libre de la fraternité, de la nationalité, des inerties scénographiques religieuses ou mythiques.

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