Le "supin": un exemple d'emprunt terminologique grammatical

Elena NEGOITÃ-SOARE

1. Préliminaires

La grammaire du roumain compte parmi les modes nominaux du verbe le supin, un mode homophone du participe passé, qui est défini dans les ouvrages de la tradition grammaticale roumaine de la façon suivante:

"Le supin est la forme nominale du verbe, située sur le meme plan sémantique que l'infinitif avec lequel il entretient un rapport de synonymie, tous les deux définissant le proces, et homonyme du participe, dont il se distingue seulement par le fait qu'il est invariable et toujours précédé de prépositions" (Iordan, I & Robu, V (1978)).

Le terme de "supin" est emprunté a la terminologie grammaticale latine. Benveniste (1948) considere que le supin est un usage verbal d'un nom; ce terme est ainsi des son utilisation premiere sous le signe de l'ambiguité verbo-nominale.

Parmi les historiens de la langue roumaine, il existe un débat concernant cette forme du roumain, visant a établir sa filiation et son statut dans le systeme verbal du roumain. Dans les pages qui suivent, je vais donner un aperçu des arguments, pris en synchronie, qui peuvent guider dans la tentative de résoudre ce probleme de la grammaire du roumain, et je vais aussi essayer de formuler quelques éléments de réponse.

2. Supin latin et supin dans la tradition grammaticale

Un premier point a résoudre sur le supin tient de la terminologie grammaticale. On a attribué l'étiquette de supin aux formes verbales utilisées comme en (1)d, mais aussi a la nominalisation en (1)c, que l'on appelle "supin nominal". Ceci revient a le distinguer du participe passé proprement dit, qui est [+V +Adj] et se restreint a la combinaison avec un auxiliaire ou a l'usage adjectival. Il y a la une influence de la terminologie de la grammaire latine.

2.1 Le supin latin

Le supin latin était un substantif verbal, utilisé seulement a l'accusatif et a l'ablatif. On considere que ces substantifs appartenaient en latin a la quatrieme classe de déclinaison (racine verbale + t+ -um/-u). Le supin a l'accusatif exprime le but pour compléter un verbe de mouvement (eo lusum 'je vais jouer'), tandis que le supin en -u (ablatif), qui n'existe que pour quelques verbes, apparaît comme complément de certains adjectifs, comme: jucundus 'agréable', mirabilis 'étonnant, admirable', turpis 'honteux', incredibilis 'incroyable', facilis 'facile', difficilis 'difficile'.

On présente le supin en -um comme étant une forme active, et le supin en -u comme une forme passive. Le supin est aussi traité comme une racine ayant généré d'autres temps verbaux du latin.

Le supin latin est un nom verbal qui peut assigner le cas accusatif, dans des propositions réduites ou le supin lui-meme est a l'accusatif.

(2) pater venit amicum gratulatum

le pere est venu l'ami féliciter (Sup)

Selon Benveniste (1948), le supin latin est l'emploi verbal d'un nom. "le supin verbal est indifférent a la voix, au temps et au mode, par comparaison a l'attitude d'un homme nonchalamment couché" (supinum uerbum).

Comme le note Dimitrescu (1978, coord), le supin disparaît completement dans la totalité des langues romanes pendant le IIe siecle, étant remplacé généralement par l'infinitif. Actuellement, la seule langue romane qui paraît avoir hérité du supin est le roumain, et plus précisément le dialecte nord-danubien, puisque dans les autres dialectes du sud du Danube cette forme a été substituée par l'infinitif comme dans les autres langues romanes.

Dans la grammaire historique du roumain, il y a un débat sur la question de savoir si le roumain a vraiment hérité du supin latin ou non. Deux points de vue s'opposent ici, l'un représenté par exemple par Grandgent, Tiktin, Bourciez (cités dans Dimitrescu (1978, coord)), qui considerent qu'il y a eu héritage du supin latin en roumain, et l'autre partagé par Caragiu-Marioþeanu (1962) et Brâncuºi (1967), qui considerent qu'il s'agit d'une création du roumain, par l'intermédiaire de la nominalisation des participes.

La question ne se pose pas de trancher ici sur un probleme de linguistique historique, mais les arguments invoqués par les deux camps opposés intéressent l'analyse des structures avec supin. On invoque ainsi la disparition du supin des le latin classique et la différence d'emploi entre le latin et le roumain: le supin roumain remplit également des fonctions de verbe, tandis qu'en latin il était uniquement substantif verbal. Caragiu (1962) soutient également que le supin manifeste une certaine opacité a la voix et au temps, ce qui le rapproche du participe, dont il serait un des fonctionnements. Ceci est un point important pour notre analyse: s'il ne s'agit pas d'établir si le supin roumain est "l'héritier" du supin latin, il est cependant important de comparer les deux usages, pour établir s'il s'agit de catégories mixtes, et de les comparer a d'autres formes similaires.

Brâncuºi (1967) relie l'apparition des valeurs verbales du supin a la restriction des emplois de l'infinitif 'long' en roumain ancien. Cette forme a perdu la valeur verbale, phénomene qui est mis en liaison avec la neutralisation des oppositions casuelles du latin. En effet, les terminaisons nominales, marques de genre, de nombre et de cas, variant en fonction de la déclinaison en latin, ont disparu progressivement en roman et ensuite completement dans les langues romanes. Le roumain garde seulement deux cas morphologiques, direct et oblique (réalisation de quatre cas abstraits). Ainsi, la distinction entre accusatif et ablatif a disparu. Par conséquent, les prépositions ont pris la place de la flexion: la présence obligatoire des prépositions est ainsi reliée au passage du systeme synthétique au systeme analytique dans les langues néo-latines. Il y aurait eu deux décalages: le nom verbal supin récupere, par la perte de la flexion nominale, des valeurs verbales qui appartenaient a l'infinitif long (en train de devenir nom).

2.2 Grammaires traditionnelles

Le supin figure dans les grammaires traditionnelles du roumain parmi les modes non-personnels du verbe, avec l'infinitif, le gérondif et le participe, avec lequel il y a homonymie. Les grammaires le définissent par le fait qu'il est toujours précédé de "prépositions", ce qui le distingue en premier lieu du participe passé. Les "formes nominales du verbe" ou "modes nominaux", "non-prédicatifs" sont définies comme les formes du verbe qui n'expriment pas la personne et ne forment pas le prédicat; ces modes n'ont pas de formes flexionnelles qui indiquent la personne et le nombre et ont des fonctions secondaires dans la proposition." (Gramatica Academiei)

La Grammaire de l'Académie définit le supin de la maniere suivante: "(il) nomme l'action du verbe, en se comportant ainsi comme un infinitif long28, donc comme un substantif verbal, mais aussi comme un verbe." Le terme de substantif verbal utilisé par les grammaires traditionnelles est ambigu entre "catégorie mixte" et "nom formé sur une base verbale (déverbal)".

Les caractéristiques nominales du supin sont représentées, selon le meme ouvrage, par le fait qu'il se construit avec des prépositions, et qu'il peut occuper des positions syntaxiques caractéristiques des noms. Les caractéristiques verbales du supin consistent dans le fait qu'il peut avoir un complément direct a l'accusatif.

Dans les grammaires traditionnelles, la combinaison avec une préposition est prise en compte dans la définition meme du supin: "...le supin a la meme forme que le participe, en se distinguant de celui-ci par le fait qu'il ne s'accorde pas et qu'il est toujours précédé par des prépositions". On a pourtant des raisons d'attribuer un statut de marque grammaticale a la préposition, mais seulement dans certaines configurations syntaxiques dans lesquelles apparaît le supin. Une autre question sur laquelle il faudrait trancher est celle de savoir de quel type de marque il est question. Ceci est en rapport avec l'analyse du supin proprement-dit dans ses contextes, qui devrait préciser le type de projection verbale qui est pris en compte a chaque fois, dans chaque configuration syntaxique.

Dans la linguistique roumaine, l'analyse du supin a donné lieu a des discussions surtout en ce qui concerne la diachronie. On trouve une synthese des points de vue dans Guþu (1967). Cet auteur décrit le supin comme une forme homonyme du participe et synonyme de l'infinitif. L'existence du supin - mode verbal est contestée par certains linguistes roumains. Caragiu-Marioþeanu l'exclut du paradigme verbal, considérant qu'il s'agit d'un nom (comme en latin). Le point de comparaison avec la grammaire du latin est tres important dans cette optique, et l'on se rend compte que les disputes restent en fait de l'ordre de la terminologie.

Guþu (1967) considere qu'il "existe aussi des formes homonymes au supin nominal et qui se comportent comme des verbes (ne prennent pas d'article, n'admettent pas de flexion qui les rapproche du nom, et admettent des relations propres au verbe, en exceptant la relation verbe-sujet." Ces formes, remarque l'auteur, peuvent prendre un complément d'objet direct au cas accusatif:

(3) a s-a pus pe învãþat carte

CL-a mis PE appris livre

'il s'est mis a étudier'

b s-a dus la cules porumb

CL-a allé a cueilli mais

'il est aller a la cueillette du mais'

L'auteur ajoute: "Le fait que dans certaines constructions le supin peut etre remplacé par un nom ne peut pas etre invoqué comme argument pour dire que le supin est un nom lui-meme, parce que la substitution par un substantif entraîne la réorganisation syntaxique de la construction":

(4) a s-a dus la cules porumb

est allé a cueilli mais

'il est allé a la cueillette de mais'

b s-a dus la culesul porumbului

est allé a cueilli mais-Gén

La conclusion serait que l'on peut parler de "deux homonymes, un nom abstrait dérivé d'un verbe, sans liaison avec le paradigme verbal, et une forme verbale, qui conserve le régime syntaxique du verbe".

Panã Dindelegan (1992; 1995; 1998) considere le supin comme une forme a double nature, verbale et nominale, c'est-a-dire lexicalement ambiguë:

"Parmi les formes verbales non personnelles, le supin a le statut le plus ambigu pour ce qui est de son inclusion dans la classe du verbe ou du nom (a l'exception des situations ou il reçoit l'article): la forme est la meme pour le verbe et pour le nom, et le contexte prépositionnel, qui est obligatoire pour le supin, est un contexte présent aussi bien dans le cas du supin devenu substantif, que dans le cas du supin au comportement verbal, donc ne peut pas servir de diagnostique. Dans le cas du supin non articulé, l'inclusion dans la classe du verbe ou du nom se fait entierement par la syntaxe, en fonction des restrictions imposées au contexte".

L'auteur donne une classification des emplois du supin qui illustrent ce double comportement29.

a. Supin avec article: un supin nominal abstrait

(5) mersul pe jos este sãnãtos

marché-déf a pied est sain

'le fait de marcher a pied est bon pour la santé'

b. Supin sans article précédé par des prépositions sous-catégorisées ou non par le verbe principal, mais ayant toujours un sens propre:

(6) a merge la cules

va a cueilli

'il va a la cueillette'

b se lasã de fumat

se laisse de fumé

'il arrete de fumer'

c am cumpãrat o pensulã pentru vopsit

ai acheté une brosse pour peint

'j'ai acheté une brosse pour peindre'

c. Formes sans article précédées obligatoirement par la préposition de:

(7) a þi-a fost de cumpãrat

t'a été d'acheté

'tu as voulu acheter'

b rãmîne de vãzut

reste de vu

'il reste a voir'

c terminã de citit

finit de lu

'il finit de lire'

Les tests qui permettent de discerner le comportement nominal sont: a) la combinaison avec la détermination nominale; b) la possibilité d'apparition dans un contexte adjectival; c) la transformation des compléments: l'accusatif devient génitif. Le diagnostic pour le comportement verbal est donné essentiellement par la possibilité d'attribuer le cas accusatif (le supin suivi par un déterminant a l'accusatif.

La présence d'un déterminant au génitif est associée obligatoirement a la présence d'une forme articulée (supin nominal):

(8) a *culesul mere / culesul merelor e plãcut

cueilli pommes / le cueilli pommes-Gén est agréable

b au terminat de cules merele / *de cules merelor

ont fini de cueilli pommes-les / de cueilli pommes-Gén

'ils ont fini de cueillir les pommes'

Selon Sandfeld et Olsen (1900); le supin est un substantif verbal. Mais les memes auteurs remarquent le fait que cet emploi du participe "prend la fonction d'un infinitif", étant en quelque sorte "parallele a l'infinitif du français", autrement dit a des propriétés verbales et des emplois propositionnels. D'autre part, le meme supin peut se combiner avec un article ou bien se trouver dans une situation "ambiguë" entre le verbe et le nom, ce qui rappelle le comportement du gérondif anglais ou des autres noms verbaux.

La discussion présentée ci-dessus pourrait etre synthétisée comme suit: en grammaire historique, on a pu soutenir que le terme de supin est pertinent pour la grammaire du roumain, donc qu'il y a une différence entre le participe et le supin. Le contraire de cette position est de dire que le supin représente l'un des emplois du participe.

2.3. Conclusion

Le terme de supin dans les grammaires traditionnelles recouvre au moins deux choses:

- l'idée d'une racine qui sert de base pour différents emplois

- le fonctionnement nominal d'une racine verbale.

Les questions que les études portant sur le supin roumain laissent ouvertes sont:

1) si cette forme se distingue effectivement du participe passé actif en roumain

2) est-ce que l'emploi nominal est verbal sont distincts?

3) comment rendre compte des différents emplois verbaux?

Dans la perspective de la syntaxe moderne, le supin latin serait analysé comme un nom verbal, c'est-a-dire comme une catégorie mixte (un Groupe Verbal, ici GV qui est complément d'une catégorie fonctionnelle30 Déterminant, ici Dét). Les exemples montrent que le supin avait une flexion nominale (représentée par des désinences de cas et de genre) et une flexion verbale (qui est responsable de l'assignation du cas Accusatif au objet direct). Si on veut faire une comparaison sans avoir une perspective diachronique, la question qui se pose est si l'on attribue la meme analyse aux formes participiales qui sont étiquetées "supin" dans la grammaire du roumain.

Or, je vais montrer dans ce qui suit que ce n'est pas le cas, a savoir que l'on ne peut pas parler d'un nom verbal participial en roumain: on ne reconnaît pas une configuration qui soit la meme dans tous ses emplois et qui ait les propriétés de la catégorie mixte.

Le fait que, dans la grammaire du latin, le supin ait été considéré comme un radical qui sert de base pour la dérivation d'autres formes verbales mene a l'idée de poser l'existence en roumain d'un radical participial qui s'insere dans des positions syntaxiques différentes.

3. Supin et Catégories Mixtes

3.1 Catégories mixtes

Toutes les études roumaines traitant du supin parlent de "nature ambiguë". Cette ambiguité est d'ordre structurel; cf. Panã-Dindelegan (1992) -- les propriétés nominales vs. verbales se résument a la possibilité de paraître dans des contextes de Nom (N) vs. de Verbe (V). Il nous semble que ceci correspond a une analyse du supin comme une "catégorie mixte", du fait que l'on pose une ambiguité d'ordre lexical comme déterminant la possibilité d'apparaître dans des structures syntaxiques distinctes. Par ailleurs, c'est aussi l'analyse que l'on adopterait pour les emplois appelés supin en latin.

Les catégories lexicales ont été analysées dans la théorie grammaticale selon la combinaison de traits + N et +V: le Nom serait [+N, -V], le Verbe serait [-N, +V]. Les noms verbaux sont [+N, +V] au niveau syntaxique, ce qui signifie qu'il y a mélange de propriétés du point de vue de la légitimation syntaxique des compléments. La catégorie verbo-nominale aurait pour éléments des formes comme le gérondif anglais (Abney 1987, Valois 1991), le nom verbal gallois (Rouveret 1995), le masdar arabe (Fassi Fehri 1991); le probleme pourrait se poser aussi pour le beynoni en hébreu (mais Siloni 1997 démontre que cette forme n'est pas un nom verbal).

La propriété qui classe ensemble toutes ces formes est la structure mélangée, "de griffon", selon une expression célebre de Abney (1987): la distribution extérieure est celle d'un DP:

(13) a I learned about Mary's teaching Welsh

b *I learned about that Mary was teaching Welsh

mais la structure interne est comparable a celle d'une proposition (la caractéristique principale étant que c'est un domaine dans lequel le cas Accusatif est attribué a un complément d'objet direct):

(14) a I disapproved of [John's killing of the geese]

b I disapproved of [PRO killing the geese]

Par ailleurs, le gérondif est modifié par des adverbes; un déterminant ordinaire ne peut se substituer au DP sujet; le verbe auxiliaire peut etre au gérondif et former un passé.

L'analyse proposée dans la littérature pour les catégories mixtes verbo-nominales part en lignes générales de celle proposée par Abney (1987), l'" analyse GDét" - dérivation syntaxique des noms verbaux, qui suppose une réconciliation des propriétés verbales et nominales du gérondif; tous les trois types de gérondif ont une tete Dét, et leur structure interne contient une projection de V.

Chez Valois (1991), les regles de la grammaire s'appliquent de façon similaire dans le GN et dans la proposition. Les structures X' sont similaires dans les propositions et les GN. La modification proposée par rapport a Abney est que les affixes nominalisateurs ont des propriétés d'attribution de cas, des propriétés thématiques et de restriction sélectionnelle. L'affixation des traits de nombre dépend de la structure particuliere des langues. Tous les noms contiennent une projection affixale; un affixe nominalisateur pour les noms d'événement, un affixe zéro pour les noms résultatifs.

De la meme façon que dans le cas de la combinaison Aux + morphologie participiale pour les temps composés, le cas et l'assignation du th-rôle dans les Noms d'événement est une propriété combinée de la tete lexicale et l'affixe a laquelle elle s'attache.

La catégorie Flexion est posée aussi bien pour le Verbe que pour le Nom.

La distribution nominale et le fonctionnement du supin dans les Groupes Prépositionnels paraît etre parallele a celle du gérondif anglais. Il y a apparemment une correspondance terme a terme entre les trois types de supin et les trois types de gérondif anglais:

(16) a. Acc-ing: le plus "phrastique" (+IP)

(John) building a spaceship

(Ion are) de construit o navã

'(Jean a) a construire un engin spatial'

b. Poss-ing (+VP)

the spaceship's building

construitul navei

'la construction de l'engin spatial

c. ing-of (+V)

the building of a spaceship

construit de nave

'construction d'engins'

La structure mélangée du masdar arabe se manifeste par le fait qu'il peut assigner le cas Génitif (propriété nominale) et en meme temps le cas accusatif (propriété verbale) a ses arguments. Lorsqu'il a un seul argument, celui-ci est marqué du cas génitif; s'il a deux arguments, l'argument externe recevra le cas génitif, et l'argument interne recevra le cas accusatif:

(17) a quatl-u Zayd-in muhammad-an

tuer-Nom Zayd-Gén Muhammad-Acc

'le meurtre de Muhammad par Zayd '

b quatl-u muhammad-in Zayd-un

tuer-Nom Muhammad-Gén Zayd-Nom

c al-quatl-u Zayd-un muhammad-an

le-tuer-Nom Zayd-Nom Muhammad-Acc

Le nom verbal gallois se combine avec des Dét:

(18) pa floeddio a glywaf?

quel crier rél j'entends

et il assigne le cas Accusatif:

(19) Mae'r dyn wedi Ilad yr offeiriad

est l'homme perf tuer le pretre

Pour toutes ces formes, Rouveret (1995) préfere l'analyse en termes de catégorie mixte a l'analyse en termes de neutralisation des traits, parce que la derniere ne peut pas rendre compte de la distribution des traits -- "le trait N étant dominant pour la légitimation casuelle du complément, le trait V pour la détermination de son statut argumental".

Le nom verbal est donc caractérisé par un comportement syntaxique hybride, en meme temps nominal et verbal. Du point de vue syntaxique, il a dans tous ses emplois la construction d'un nom ordinaire. Une tete fonctionnelle est responsable de l'assignation du cas Génitif a l'argument direct. Le nom verbal est le complément d'un Dét, et la projection maximale sera alors le GN. Ce qui justifierait le recours a une catégorie lexicale de plus dans le modele des Principes et Parametres31 -- la catégorie "mixte" -- c'est justement la propriété "mixte" de ces formes, a savoir la présence simultanée des propriétés verbales et des propriétés nominales: l'assignation du cas Accusatif et Génitif en meme temps et la distribution nominale du nom verbal.

En italien, l'infinitif peut etre nominalisé par la combinaison avec un Dét:

(20) il rivedere un compagno d'armi

le revoir un compagnon d'armes

L'infinitif nominalisé de l'italien offre un exemple de catégorie mixte: il manifeste le comportement syntaxique mélangé de ces formes: le trait V est responsable pour l'assignation du cas Acc, et le trait Dét (ou N) - qui permet la combinaison avec un Dét - peut assigner le Génitif a l'argument Agent.

Dans ce qui suit, je vais montrer que, a l'intérieur d'un cadre qui fait appel a une analyse de type "catégorie mixte", on ne peut pas appliquer cette analyse pour le supin roumain. Ensuite je vais donner des arguments contre cette option théorique et montrer qu'elle n'est plus nécessaire dans un cadre comme le Programme Minimaliste. Si tel est le cas, il faudra récupérer d'une autre façon la distinction entre le supin nominal et les "noms verbaux"; a la fin de ce chapitre je vais proposer une autre solution d'analyse du supin.

3.3 Le supin roumain ne se comporte pas comme un nom verbal

Mis a part les choix théoriques qui feraient opter pour ou contre la "catégorie mixte" (que je ne vais pas aborder ici), il y a des raisons morpho-syntaxiques pour ne pas adopter une telle analyse pour la forme participiale dite "supin" en roumain.

Il est tres facile de voir que les propriétés verbales et nominales du supin en roumain sont en distribution complémentaire. Comme l'affirme Avram (1999), la double nature du supin, verbale et nominale, est dépendante du contexte; le supin n'est pas a la fois verbal et nominal en lui-meme, mais sa nature déterminée par la position syntaxique dans laquelle il est inséré.

Lorsque le supin est combiné avec un Déterminant, il perd sa capacité d'assigner le cas Accusatif, et en meme temps il ne peut pas avoir de sujet Nominatif:

(21) a *culesul mere

cueilli pommes

le fait de cueillir des pommes

b *culesul Ion

cueilli Jean

le fait que Jean cueille

c *culesul Ion mere

cueilli Jean pommes

le fait que Jean cueille des pommes

Dans ce cas, l'argument interne est hérité sous la forme d'un DP génitif ou bien d'un GPrép adjoint:

(22) a culesul merelor

cueilli pommes-Gén

b culesul de mere

cueilli de pommes

L'argument externe peut, sous certaines conditions liées au type de verbe qui sert de base, etre réalisé lui-aussi comme un DP génitif:

(23) a culesul lui Ion

cueilli Jean-Gén

le fait que Jean cueille

b rîsul ei

rire elle-Gén

son rire

L'élément qui est responsable de l'assignation du cas Génitif est donc le Dét. Le GDét a l'intérieur duquel est inséré le supin se comporte comme tout autre GDét du roumain, entre autres il n'a qu'une seule position de cas:

24) a *aratul lui Ion al cîmpului

labouré-le Jean-Gén champ-Gén

'le labourage du champ de Jean'

b aratul cîmpului de cãtre Ion

labouré-le champ-Gén par Jean

'le labourage du champ par Jean'

La préposition de ne peut pas se combiner avec un supin nominalisé dans toutes les situations. Ceci est une propriété plus générale des prépositions en roumain. Par ailleurs, il est nécessaire de faire un tri des prépositions qui introduisent le supin, selon qu'elles sont ou non sous-catégorisées par le verbe principal -- plus précisément selon qu'elles ont ou non un statut fonctionnel (chapitre 3):

(25) a *de cititul acestor cãrþi mã pasioneazã

de lu ces livres me passionne

b *am terminat de cititul acestor cãrþi

ai fini de lu ces livres-Gén

c m-am sãturat de cititul gramaticilor

j'en ai assez de lu-le grammaires-Gén

d m-am sãturat de citit / *de cititul

j'en ai assez de lu / de lu-le

Les données montrent clairement que ce qu'on appelle le supin n'admet pas la co-présence des propriétés nominales et verbales, avec une partie supérieure nominale et une partie inférieure verbale, comme les formes mentionnées dans la section précédente. Ce qu'on appelle supin (la racine) n'est pas en lui-meme un élément avec des propriétés d'assignation de cas, donc n'a pas les noeuds flexionnels pertinents. Ceci le distingue clairement des formes comme le gérondif anglais, le masdar arabe, le nom verbal gallois.

Or, il nous semble que la seule raison de considérer qu'on a besoin de catégories mixtes serait l'existence de ces propriétés morphologiques mélangées, la propriété de marquer casuellement un objet pour l'accusatif, et la propriété de se combiner avec un déterminant.

3.4 Particularités du supin nominal qui le distinguent des noms ordinaires

Néanmoins, si la structure du supin nominal ne differe pas de celle de tout GDét en roumain, il y a certaines restrictions. Les déterminants qui peuvent apparaître avec le supin ne sont pas les memes que dans le cas des noms ordinaires. Les déterminants démonstratifs sont impossibles:

(24) *acest arat a fost foarte dificil

ce labouré a été tres difficile

Le pluriel est au moins difficile:

(25) *cititurile lecþiilor

lu-les leçons-Gén

La présence des déterminants numéraux est contrainte par la lecture événementielle / résultative (la lecture résultative n'étant pas habituelle pour les noms construits sur le supin):

(26) a *un citit, douã citituri

un lu, deux lus

b un tuns, douã tunsuri

un tondu, deux tondus 'une/deux coupes de cheveux'

Si l'on admet que le seul élément abrité par Dét est l'article défini (références), on comprend pourquoi, meme si la combinaison avec d'autres déterminants est tres difficile, cela ne remet pas en cause la structure du GDét formé sur le supin, qui reste canonique.

Les adjectifs qui modifient le supin sont toujours dérivés d'adverbes:

(27) cititul rapid

lu-le rapide

ou sont carrément des modifieurs de temps et de lieu

(28) aratul de primãvarã

labouré-le de printemps

Ce sont la des propriétés qui dépendent de la lecture événementielle qui est préférée par les noms "supins".

Les contextes ou apparaît le supin nominal sont ceux d'un nom ordinaire. Il peut apparaître en position de sujet:

(29) a cititul este instructiv

lu-le est instructif

b mã dezgustã fumatul

me dégoute fumé-le

ou de complément direct:

(30) a vã recomand cititul cu atenþie al acestui roman

vous recommande lu-le avec attention ce roman-Gén

Cependant, l'occurrence du supin nominal en position d'objet paraît plus difficile dans un exemple comme (31):

(31) *am vãzut alergatul lui Carl Lewis la televizor

ai vu couru-le de CL a la télé

La restriction est sans doute sémantique; les noms dérivés du supin étant des noms d'événement, ce qui n'est pas compatible avec le sens du verbe voir.

Le nom supin peut apparaître également comme déterminant Génitif:

(32) dificultãþile cititului se întîlnesc mai ales la elevii din primele clase

difficultés-les lu-Gén se rencontrent surtout chez les éleves des premieres classes

ou dans un Groupe Prépositionnel:

(33) a am plecat cu toþii la tãiat de lemne

avons parti tous a coupé de bois-pl

'nous sommes tous partis trancher du bois'

b are dificultãþi cu cititul

a des difficultés avec lu-le

'il a des difficultés avec la lecture'

Le supin n'apparaît pas avec des prépositions dites "définies" qui demandent le cas Génitif: înaintea, în urma, în faþa

(34) a *înaintea alergatului trebuie sã te antrenezi

avant couru-Gén dois-2sg PRT CL entraîner

'avant de courir, on doit s'entraîner'

Si l'on compare le comportement du supin et le comportement de l'infinitif nominalisé en italien, les différences que l'on constate concernent a) la position de l'article et b) les propriétés d'assignation de cas.

La premiere différence est d'ordre général et concerne la structure du GN dans les langues romanes. Le roumain manifeste l'enclise de l'article, ce qui est du au fait que dans cette langue le N se déplace par dessus le Dét (v. pour cela Longobardi (1990)).

La deuxieme différence tient aux propriétés d'assignation du cas: en italien le V assigne l'accusatif en présence du Dét, ce qui en roumain est impossible, comme le montrent les exemples plus haut. Par ailleurs, en roumain le Dét est responsable de l'assignation du Génitif morphologique a l'intérieur du GDét. Il est naturel d'associer ces deux propriétés du roumain. Le comportement non-mixte du supin est lié au fait que, pour vérifier ses traits N/Dét, le supin doit monter a Dét. Ceci bloque la configuration dans laquelle peut etre assigné le cas Accusatif. L'inexistence d'une catégorie mixte VN en roumain peut ainsi etre dérivée de propriétés plus générales de la langue, a savoir de la structure du GDét.

Conclusion

Dans ce bref aperçu, j'ai présenté la perspective de la grammaire traditionnelle et de certaines études en grammaire moderne (modele génératif des "Principes et Parametres") concernant le supin roumain. J'ai montré que ces études considerent de façon implicite que le supin est une forme "mixte" verbo-nominale, distincte du participe, sur le modele du supin latin.

J'ai situé la discussion sur le supin du point de vue de la grammaire historique et du point de vue de la grammaire générative. J'ai trouvé qu'il n'y avait pas assez d'arguments pour distinguer le supin du participe. J'ai discuté le point de vue théorique qui consiste a analyser le gérondif anglais, le masdar arabe et le nom verbal celtique comme des catégories mixtes; j'ai montré que le supin en est différent par ses propriétés morpho-syntaxiques.

L'option théorique des "catégories mixtes", comparée a d'autres options, notamment celle de la neutralisation catégorielle, semble moins solide. Les intuitions des directions de recherche comme la Morphologie Distribuée de Halle et Marantz (1993) paraissent plus convaincantes que la solution de la catégorie mixte, qui ne permet pas une articulation claire entre les spécification catégorielles lexicales de la forme "mixte" et ses propriétés syntaxiques.

Le supin roumain peut etre donc assimilé au participe, plus précisément a certains de ses emplois. Il s'agit premierement du participe précédé de préposition ou de complémenteur "nominal". Pour l'analyse complete de ces constructions, il est nécessaire de traiter du participe, de sa dérivation, de sa structure argumentale et de sa structure syntaxique et des GPrép qui contiennent une projection verbale; ceci est la tâche de différents chapitre de mon travail de these.

Si ce qui précede est dans la bonne direction, l'utilisation meme du terme de supindans la grammaire du roumain correspond a un emprunt a la terminologie grammaticale latine.

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28 Substantif féminin qui dénote l'action du verbe, dérivé de l'infinitif avec le suffixe -re.

29 Il est moins clair s'il existe une base de dérivation pour ces deux formes, autrement dit si on a A qui se réalise par A' et A" ou bien une autre relation entre les trois termes.

30 Dans le cadre théorique génératif actuel, les catégories fonctionnelles, opposées aux catégories lexicales, sont les marques grammaticales, de flexion. Le Déterminant peut etre considéré comme une catégorie fonctionnelle dans la mesure ou il correspond partiellement a la flexion nominale.

31 Le modele implicitement adopté ici, qui est celui mis en place dans Chomsky (1981), Chomsky et Lasnick (1991).