See on õlu: trois remarques sur la syntaxe des cas directs en finnois et estonien

Raoul WEISS

"The basic unit of information in human language is the proposition."

T. Givón, Syntax.

Abréviations:

SS: syntagme substantif (de préférence a SN = syntagme nominal cf. Lemaréchal 1994 p.68).

NOM: nominatif

GEN: génitif

PAR: partitif

VOC: vocatif

ACC: accusatif

SG: singulier

PL: pluriel

0.0. Domaine

Le finnois et l'estonien (parlés respectivement par 6 et 1 million de personnes) sont les deux langues littéraires du groupe des langues finno-baltiques, qui comprend aussi le karélien, le live etc.. Il s'agit d'un sous-groupe de la famille finno-ougrienne, qui - pour s'en tenir aux langues a tradition littéraire - comprend aussi, notamment, le magyar. Le finnois et l'estonien sont restés tres proches, au point de permettre souvent une intercompréhension approximative, c'est pourquoi, dans les réflexions que je présente ici, je n'ai pas cru nécessaire d'avancer a chaque pas des faits finnois et estoniens, me contentant plus d'une fois du témoignage d'une des deux langues-sours. Cependant, l'histoire ancienne et récente des peuples de la Baltique explique le bilinguisme finno-suédois qui marque depuis longtemps la nation finnoise, ainsi que le rôle important du russe comme seconde langue en Estonie.

0.1. Fondements théoriques

La présente étude a pour base théorique la théorie syntaxique d'A. Lemaréchal; pour les problemes d'actance, on prendra pour référence le manuel de G. Lazard; un concept d'une grande utilité, l'"orthonymie", est emprunté aux études traductologiques de J.C. Chevalier.

L'auteur ne parle presque pas estonien, ni encore moins finnois (et souhaite que, dans l'intéret du débat scientifique, ce genre d'aveux devienne plus fréquent dans la littérature linguistique concernant des langues "exotiques"). Des vérifications ponctuelles ont pu etre effectuées aupres de M. Lauri Mälksoo, germanophone de langue maternelle estonienne, qu'il en soit ici remercié.

O. Notions de base et terminologie

Avant tout, quelques remarques sur le systeme casuel de ces langues.

De la quinzaine de cas que les grammairiens, pris d'un enthousiasme accumulatif, leur attribuent généralement, tous n'ont évidemment pas la meme importance syntaxique. En estonien, on parle de 4 cas directs ou "de base" ("Grundkasus"): NOM, GEN, PAR et illatif, tous les autres cas étant obliques, "dérivés" du génitif, c'est-a-dire qu'on peut facilement les analyser en "GEN + postposition. Comme en magyar, lorsque l'harmonie vocalique ne fournit aucune indication, la liste de ces "cas" n'est fixée que par la convention orthographique qui veut que radical lexical, theme génitival et postposition s'écrivent en un seul mot dans le cas des postpositions "morphologiques" (ou "cas"), en deux mots sinon.

En laissant de côté l'illatif, dont la formation "non-dérivée", archaisante, subit d'ailleurs la concurrence d'une formation néologique réguliere, on peut distinguer, d'une part, l'ensemble, moins stable qu'il n'y paraît, des cas "dérivés", qui fournissent surtout des circonstants a la phrase, et d'autre part l'ensemble mieux circonscrit des "cas de base", qui fournissent la majorité des actants centraux. En estonien, ce dernier ensemble comprend trois cas: NOM, GEN et PAR. Les grammaires du finnois ajoutent a cette liste un "accusatif" dont l'existence semble des plus précaires: ne disposant d'une sémiologie propre que dans le paradigme des pronoms personnels, il constitue dans la flexion nominale une catégorie-fantôme, épousant au singulier la morphologie du GEN, au pluriel celle du NOM. Il ne s'agit donc pas la d'un syncrétisme formel, motivé comme en serbocroate (par l'opposition animé VS inanimé) ou immotivé comme en latin (stulto consule VS stulto consuli cf. Serbat), mais bien d'une lacune, qu'on ne comblera qu'au prix d'une acrobatie descriptive: si le finnois a un accusatif parce que ses pronoms personnels en sont dotés, alors le syntagme français "ses voisins" est a l'accusatif dans il a dénoncé ses voisins le 13 mars puisqu'on peut gloser par il les a dénoncés, et au datif dans il joue un sale tour a ses voisins, puisqu'on peut gloser par il leur joue un sale tour. Il porte alors aussi un marquage O de 3e personne, puisque son "représentant" les s'oppose a me, te, nous et vous, le 13 mars porte un marquage O de locativité temporelle, puisqu'on peut lui substituer alors, etc.. Position intenable.

Les grammairiens de l'estonien semblent faire preuve de plus de cohérence en renonçant a cette fiction pseudo-morphologique au profit du concept sémantico-syntaxique d'"objet total" (Totalobjekt, par opposition a Partialobjekt), auquel correspond le GEN au singulier, le NOM au pluriel - deux cas qui se trouvent d'ailleurs en situation de solidarité systématique: quel que soit le sous-paradigme flexionnel (ou "groupe de déclinaison") considéré, l'un peut toujours etre déduit de l'autre.

1. Accusatif/partitif: syntaxe et traduction

1.1. Le postulat d'universalité linguistique n'est, d'apres moi, acceptable que sous la forme d'une universalité communicative-traductive: "ce qu'une langue humaine dit, une autre peut le dire". Et encore cela n'est-il vrai qu'a condition de préciser aussitôt que les dimensions de ce dire - qui peuvent peut-etre atteindre parfois l'échelle du texte - sont en tout cas toujours au moins celles de la phrase, en aucun cas celles du mot. Ce qui signifie que la comparaison d'un texte traduit et du texte qui le traduit, procédure de base des études contrastives, ne peut contribuer a la description des langues traduites/traduisantes qu'a condition que l'on ne perde jamais de vue l'horizon de la phrase.

On trouvera un bon exemple d'étude contrastive dans celle que A. Chesterman a consacrée en 1991 a la "définitude" (definiteness) en anglais et en finnois, ouvre importante et méritoire, mais dont voici le plan, assez éloquent en lui-meme:

"1 Introduction

2 English articles: the research traditions

3 English article usage

4 A unified description of the English articles

5 Finnish: no articles..."

Le ver est dans le fruit: tout en admettant perfunctorilly que dans aucune langue les systemes articulaires, quand ils existent, n'ont le monopole des manifestations grammaticales du trait sémantique de définitude, Chesterman restreint de facto la partie anglaise de son étude a une théorie de l'article - elle meme desservie par la perspective sémanticiste qui est adoptée: étant donné le titre de l'ouvrage, l'article n'est pas censé y etre étudié en soi et pour soi, mais uniquement en tant qu'il "exprime" la définitude. Cercle vicieux, auquel l'auteur ne peut échapper qu'au prix d'une entorse a sa propre méthode. De ce fait, l'ouvrage en dit tres peu sur:

- les aspects de l'emploi articulaire anglais qui s'éloignent sémantiquement de l'opposition de définitude, et

- les manifestations morphologiques autres qu'articulaires de l'opposition de définitude et des oppositions connexes (comme duratif VS non-duratif, perfectif VS imperfectif); des implications sémantiques de l'importante opposition morphologique verbale simple/continuous, notamment, il n'est pratiquement pas question.

1.2. Du coup, quand vient le tour du finnois, il est pour ainsi dire trop tard pour bien faire: plutôt qu'une véritable anatomie de l'actant substantival finnois - c'est-a-dire, essentiellement, une théorie du cas flexionnel finnois - l'auteur nous livre un répertoire de correspondances traductives qui:

1. étaient déja disponibles dans la littérature pédagogique finno-anglaise;

2. sont généralement présentées simplement comme le contexte ou apparaît tel ou tel substantif a tel ou tel cas, c'est-a-dire qu'il manque la prise en compte de la phrase entiere, non comme "paysage", mais comme unité au sein de laquelle s'instaure un calcul des parametres sémantiques que sont la définitude, la référentialité, la perfectivité etc..

A ne considérer que les syntagmes substantivaux objets, ce répertoire, simplifié, pourrait prendre la forme du tableau suivant:

Caractere de la prédication:

Définitude

du syntagme substantif

Classe nominale

 

 

MASSIF

COMPTABLE

NÉGATIF

ou IMPERFECTIF

(- ou +)

PAR

PAR

PERFECTIF

-

PAR

"accusatif"

 

+

"accusatif"

"accusatif"

Ce tableau est évidemment bancal, ou ethnocentrique, c'est-a-dire qu'il présente des équivalences traductives plutôt que des structures de la langue a décrire.

Si le nom "massif", en tant qu'objet "perfectif indéfini" se comporte exactement comme le "massif objet imperfectif", comment distinguer l'un de l'autre? et comment distinguer l'un et l'autre du "comptable objet imperfectif", qui, lui non plus, ne se signale pas morphologiquement? Seule la traduction permet de le faire: ainsi, a un "count noun" au PAR, l'anglais fait correspondre un "past continuous":

(1) Henry rakensi taloa (PAR)

"Henry was building a/the house";

tandis qu'un "mass noun" dans la meme situation se verra flanqué de "some":

(2)Ostin omenoita (PAR)

"I bought some apples".

alors que

(3) Ostin omenat (NOM)et

(4) Henry rakensi talon (NOM) sont respectivement traduits par:

"I bought the apples" et "Henry built a/the house";

Or, si Henry was building some house est étrange (quoique Henry was doing some house-building le soit déja moins), "I was buying apples" est une autre traduction possible de Ostin omenoita.

Mais la, ce sont les traductions qui se multiplient, et non les structures de la langue traduite.

1.3. En réalité, il est tout simplement difficile d'imaginer une action perfective s'appliquant a un objet "massif indéfini" (non-discret), dans la mesure ou l'accomplissement de l'action doit bien d'une façon ou d'une autre isoler une partie de l'objet potentiel (de l'accomplissable) et en faire la partie accomplie de l'accomplissable; et la grammaire du finnois a interprété cette différence en termes d'impossibilité stricte.

D'ou le tableau simplifié:

Caractere de la prédication:

Définitude

du syntagme substantif

Classe nominale

 

 

MASSIF

COMPTABLE

NÉGATIF

ou IMPERFECTIF

(- ou +)

PAR

PAR

PERFECTIF

-

O

"accusatif"

 

+

"accusatif"

"accusatif"

Des lors, l'opposition "+défini vs -défini" n'opere plus seule en aucun point du systeme, et il semblerait au moins économique de s'en passer. D'ailleurs, meme si on maintenait la distinction factice des "massifs indéfinis perfectifs" et des "imperfectifs", le probleme resterait entier: si cette langue ne tient aucun compte de l'opposition "+défini VS -défini" quand il s'agit de noms comptables, il est bien surprenant qu'elle en fasse si grand cas pour les massifs.

On obtient alors le tableau:

Caractere de la prédication:

Définitude

du syntagme substantif

Classe nominale

 

 

MASSIF

COMPTABLE

NÉGATIF

ou IMPERFECTIF

(- ou +)

PAR

PAR

PERFECTIF

 

"accusatif"

"accusatif"

1.4. Mais maintenant, c'est l'opposition "massif VS comptable" qui semble manquer de visibilité morphologique, et que l'économie recommande donc d'éliminer du tableau.

Le fait est que, conçue comme une dichotomie lexicale, elle n'y a pas sa place. Dans des langues comme le finnois ou l'estonien, mais aussi comme l'anglais, le français, le roumain etc., "massif" et "comptable" ne peuvent pas etre compris comme la désignation de deux classes lexicales. Meme en anglais, ou la compatibilité habituelle d'un nom avec les quantificateurs différenciés much et many (ou little et a few) semble définir des classes lexicales, cette définition releve de l'orthonymie (i.e., grosso modo, de la vraisemblance) plutôt que de la grammaticalité.

Quand Chesterman, a propos de l'"agrammaticalité" de some boy, précise qu'elle ne concerne que l'"anglais non-cannibalistique", il ne pense sans doute qu'a régaler le lecteur d'une incise humoristique - mais l'humour, hic iacet lepus, est un registre linguistique parmi d'autres, et rien n'interdit a un auteur de science-fiction anglophone d'imaginer une boucherie humaine ou le boucher, accueillant les clientes avec un sourire avenant, leur donnerait le choix entre "some boy", "some girl" (et, une fois la denrée sélectionnée, entre "much boy", "a bit boy" etc.). Et si cette "incompatibilité" entre quantificateurs "massifs" et noms "comptables" (surtout animés...) semble correspondre a des faits de fréquence difficilement contestables, chacun sait que les transgressions dans le sens contraire (a cake, many wines etc.) sont légion.

Qu'il s'agisse la d'une opposition tres proche de la grammaticalisation (qui, en l'occurrence, serait une lexicalisation!) est évident. Mais il est non moins évident que le "cap" de la systématisation n'est pas dépassé: c'est toujours d'orthonymie qu'il est question, pas encore de grammaire.

Ainsi, quand une langue (comme le finnois) discrimine les actants nominaux en fonction d'oppositions qui ne coincident pas avec "+défini vs -défini", ce n'est pas une raison pour faire basculer brutalement ces oppositions dans le lexique, puisqu'elles peuvent se manifester entre deux phrases a contenu lexical identique. La discrépance des deux langues devrait plutôt nous inciter a renoncer a transformer des équivalences traductives en "structures" décrites, et a préciser, ou meme redéfinir, les notions que nous manipulons.

La massivité, comme catégorie linguistique, n'est pas, ne PEUT pas etre (car "l'idée d'un chien ne mord pas") une caractéristique de la substance {lait}, pas plus que la "comptableté" ne peut etre une caractéristique de la substance {soleil}; la "réinterprétation (sub-)générique" a laquelle nous obligerait un syntagme comme "les eaux du Massif Central" n'est nécessaire que pour ceux des locuteurs qui considerent que {substance H2O} est le sens "premier" et "propre" du mot français "eau". C'est dire si l'usage des langues était "impropre" pendant les quelques millénaires que l'humanité a consacrés a parler "de l'eau" et "des eaux" sans en connaître la composition chimique... Il y a du soleil dans ses cheveux, et les laits les plus doux sont le lait de chevre et le lait de femme.

Il faut tout simplement considérer qu'en finnois (mais peut-etre pas seulement en finnois...), les "massifs définis" SONT des "comptables" - ce qui ruine évidemment l'opposition massif/comptable en tant que caractéristique lexicale.

1.5. Au lieu d'un tableau, on peut alors proposer trois regles simples pour résumer l'usage casuel finnois dans les SS objets:

  1. l'opposition sémantique "perfectif vs non-perfectif" a pour sémiologie l'opposition NOM-GEN VS PAR;
  2. un non-discret ne peut pas etre l'objet d'un verbe a l'aspect perfectif;
  3. les massifs définis sont considérés comme discrets.

2. Structure casuelle et structure d'actance

2.1. Il n'a été question jusqu'a présent que des SS objets. Or voici une donnée importante, que Chesterman prend certes en compte, mais sans guere en tirer de conclusions, et que Lazard, tout au long des nombreuses références au finnois que contient son manuel, ne signale pas: l'alternance casuelle décrite ci-dessus peut aussi fonctionner dans les SS sujets.

position

caractere du SS

syntaxique:

Singulier

pluriel

 

"total"

"partiel"

"total"

"partiel"

SS sujet

NOM

GEN

PAR

NOM

PAR

SS objet

GEN

NOM

PAR

NOM

PAR

La neutralisation de certaines oppositions casuelles au pluriel est un phénomene tres largement attesté dans les langues du monde (NOM = ACC en allemand, nivellement total en yidish - cf. Birnbaum -, roumain etc.). La suite de cette analyse est donc consacrée au singulier seulement.

L'inversion de l'ordre NOM-GEN dans les deux cases correspondant a l'objet "total" singulier correspond a un fait de fréquence: d'apres les chiffres de Hakulinen et Karlsson, cités par Chesterman (p.93), l'opposition NOM-GEN est assez peu rentable, puisque seulement 3% des SS sujets seraient au GEN, alors que, symétriquement, le NOM intervient de façon assez marginale dans la construction des SS objets singuliers (tournures impératives, impersonnelles etc.). Il n'empeche qu'il est bien attesté; quant au SS objet, il semble que, pour la question qui nous occupe, les chiffres de Hakulinen et Karlsson doivent etre revus a la hausse, puisque leur statistique prend aussi en compte des SS non-nominaux ("clausal subjects etc."), qui ne sont pas marqués en cas.

2.2. Mais le plus important, qui n'apparaît pas dans le tableau ci-dessus, c'est que, en finnois comme en estonien, l'apparition du PAR dans le SS sujet a pour condition sine qua non l'intransitivité du verbe - ce que le premier grammairien anglais du finnois, Eliot, commentait en 1890 dans ces termes: "the mere fact of any word being the subject to a transitive verb implies that the whole or a definite part of the subject is regarded as acting" Et Chesterman, qui le cite (p.99), d'ajouter, comme si cela allait de soi: "Hence the nominative, as a mark of this totality"! Si l'"activité" impliquait universellement la "totalité", comment pourrait-on dire, en français, que du vin a taché la nappe?

C'est bien d'une particularité de la structure d'actance de ces langues qu'il s'agit, non d'une conséquence accessoire de l'"expression casuelle de la définitude" - particularité qu'on peut résumer comme suit:

Position

Caractere du SS (singulier)

syntaxique:

"total"

"partiel"

SS sujet d'un verbe transitif

NOM

SS sujet d'un verbe intransitif

NOM/ GEN

PAR

SS objet

 

 

Assez surprenante du point de vue des langues de référence de la plupart des études contrastives (anglais, allemand, français), cette identité de comportement du sujet des phrases monoactancielles et de l'objet des phrases biactancielles est cependant bien attestée dans les langues du monde, et constitue meme la caractéristique définitoire des langues dites ergatives (par opposition aux langues dites accusatives, comme les langues romanes, germaniques, bantoues etc.).

2.3. Faut-il en conclure que finnois et estonien sont des langues ergatives? Non, car:

a) l'opposition "NOM VS ((NOM/GEN)/ PAR)" n'est pas une opposition morphologique simple, comme l'opposition "cas ergatif (marqué) VS cas absolutif (non-marqué)" des langues ergatives classiques (comme le basque), mais une alternance casuelle, de sorte que, parmi l'infinité des phrases finnoises ou estoniennes possibles, seules celles qui rassemblent certaines caractéristiques syntaxiques et aspectuelles peuvent former des paires convainquantes, comme:

(5) 1Vieraita 2tuli 3vastaan.

1invités (PAR) 2etre-venu 3a la rencontre

"Des invités sont venus a (notre) rencontre."

(6) 1Mies 2rakensi 3taloa.

1homme (NOM) 2a-construit 3maison (PAR)

"L'/un homme construisait une maison."

Concretement, c'est parce que le sujet de (5) et l'objet de (6) sont "partiels" que (5) et (6) se comportent grosso modo comme leurs traductions littérales dans une langue purement ergative.

b) si le premier des deux principaux "indicateurs" d'ergativité (le marquage des actants nominaux) semble, dans certains cas (cf. a)) plaider pour une lecture ergative de la structure actancielle, le second: l'accord verbal, contredit ces vues. Dans (5), tuli est une forme de 3e personne SG du prétérit, alors que le sujet est au pluriel. L'accord en nombre et en personne (il n'y a pas de genre nominal), obligatoire avec un sujet au NOM, disparaît avec un sujet au PAR (c'est pourquoi j'ai préféré, en français, gloser tuli par une forme infinitivoide, bien que les différents infinitifs du verbe en question soient en finnois d'une tout autre forme). Il faut donc, pour que le sujet d'une phrase monoactancielle soit reflété dans le verbe, que ce sujet soit au NOM, c'est-a-dire au meme cas que le sujet d'une phrase biactancielle - qui n'est jamais le cas de l'objet d'une phrase biactancielle.

Ici le finnois se comporte de façon typiquement accusative, et il serait peut-etre légitime de traduire (5) par " il est venu des invités a (notre) rencontre": sous l'effet de la servitude subjectale, le français crée ici un sujet factice (le pronom neutre il) qui relegue "des invités" au rang de pseudo-objet (d'un intransitif!); les choses sont sans doute moins claires en finnois et en estonien, ou le verbe (comparable en cela au verbe espagnol, roumain, russe, géorgien...) peut généralement se passer de pronoms personnels "atones" a la française, et ou, de surcroît, la marque de 3e personne est souvent, comme dans le cas du prétérit tuli, un O.

c) l'assimilation du PAR de ces langues a un absolutif n'est possible qu'a condition de faire abstraction du caractere non-marqué de l'absolutif dans la plupart des langues ergatives classiques, et du caractere marqué du PAR finno-estonien (voir point 3 infra).

2.4. Il semble donc que le finnois et l'estonien restent en derniere analyse des langues accusatives, mais qui présentent certaines structures proches de la structure "mixte" (Lazard, 2.2.2.) qui caractérise notamment le passé en géorgien, avec codage ergatif des termes nominaux et accord verbal accusatif. Suivant une suggestion de G. Drettas pour le pontique, on pourrait parler ici d'"accusativité scindée", a l'exemple des spécialistes de langues caucasiennes, indo-iraniennes et autres, qui parlent d'"ergativité scindée" (split ergativity) pour désigner des structures mixtes, mais aussi duales (Lazard, 3.2.3.). Il ne s'agit la bien sur que d'une esquisse d'analyse; il faudrait, d'une part, l'approfondir, et d'autre part, la confronter a l'examen d'indices secondaires d'accusativité/ergativité, comme le comportement des réfléchis ou le fonctionnement de l'ellipse par coréférence.

3. Marqué/ non marqué

3.1. G. Lazard note a propos de l'"accusatif" finnois que ses "conditions d'emploi ne peuvent etre définies que négativement, ce qui veut dire que cette construction est non marquée. C'est la construction partitive, c'est-a-dire la moins transitive, qui est fonctionnellement marquée", ce qui, précise- t-il, rapproche le finnois des dialectes arabes et berberes d'Afrique du Nord, et l'oppose aux langues qui pratiquent le "marquage différentiel de l'objet", telles l'espagnol (marque a), le persan (marque ) ou le roumain (marque pe) (p.258).

Ce raisonnement est sous certains aspects critiquable, non pour ce qu'il tend a démontrer, mais pour les arguments auxquels il a, pour ce faire, recours: dire que "le partitif apparaît avec un verbe progressif meme si l'objet est singulier et discret, mais il apparaît aussi avec un objet massif et indéfini meme si le verbe n'est pas progressif" (ibid.) pourrait laisser entendre que le verbe finnois s'organise en deux classes lexicales étanches de "progressifs" et "non progressifs", ou encore qu'il dispose, comme les langues slaves, de marques aspectuelles intégrées a la flexion verbale - ce qui revient plus ou moins au meme (tout le probleme étant ici de savoir si l'on considere, par exemple en croate, písati et napísati comme une ou comme deux entrées lexicales).

3.2. Or tel n'est pas le cas: il y a un vaste groupe de verbes aspectuellement neutres (comme "construire" et "acheter" cf. supra (1)-(4)), et on pourrait se demander si ceux que la littérature disponible présente comme aspectuellement marqués (comme "aimer") le sont vraiment tous en vertu d'une regle engageant la grammaticalité de la phrase, ou simplement du fait de la fréquence relative de leurs emplois dans un contexte progressif ou non-progressif.

C'est donc avant tout le marquage en cas de l'objet qui "par ricochet" marque la (non-)progressivité du verbe; dans ces conditions, qu'est-ce qui permet de dire que le partitif apparaît "avec un verbe progressif [et un] objet singulier et discret"? est-il seulement possible que, a un tel cas, l'objet soit "singulier et discret"? Si on définit ce caractere "singulier et discret" comme le signifié du signifiant grammatical /accusatif/ (/Totalobjekt/ dans la terminologie grammaticale germano-estonienne), alors c'est évidemment impossible. Mais si non, comment s'assurer qu'un nom est bien "singulier et discret"? ne serait-ce pas au moyen des pseudo-classes nominales "comptable" et "massif", donc selon une procédure plutôt orthonymique que grammaticale?

Par ailleurs, les neutralisations qui se produisent lors du passage au pluriel suggerent que le génitif peut, lui aussi, etre considéré, par rapport au nominatif, comme une forme marquée, de sorte que, si le partitif est bien marqué, il ne l'est peut-etre pas par rapport a l'ensemble de l'"accusatif", mais par rapport au seul nominatif. Or ce nominatif, au singulier du moins, est le plus souvent dénué de désinence casuelle; il n'est donc pas tout a fait exact que "la morphologie ne fournit que de faibles indices" (Lazard, p. 258).

3.3. Mais sur le fond, quant au caractere marqué du partitif, on ne peut que donner raison a G. Lazard, aussi bien pour l'estonien que pour le finnois. Dans une perspective typologique, ce résultat était hautement prévisible: tout comme les cas duels dans la sphere sémantique du nombre, le partitif réunit les caractéristiques étroitement liées

  1. de n'etre représenté que dans une (petite) partie des systemes casuels attestés,
  2. d'etre, la ou il est attesté, une forme marquée.

Cet isolement/ "marquéité" du partitif pourrait d'ailleurs bien avoir une origine cognitive: il refleterait alors "iconiquement" (Givón) la primauté psychologique de l'opération de caractérisation sur l'opération de quantification, plus marginale, mais malheureusement privilégiée par la tradition logiciste.

L'estonien fournit d'ailleurs a cette supposition une confirmation curieuse. On a vu que, pour le sujet de la phrase monoactancielle, on a le choix entre le partitif et le nominatif (et, dans une moindre mesure, le génitif); dans ce cas, comme on pouvait s'y attendre, "a partitive subject typically marks a sentence as being existential" (Chesterman, p.. 92). La traduction de "in the cupboard there is some beer" en finnois sera naturellement

(7) 1kaapissa 2on 3olutta

1armoire (inessif) 2est 3biere (PAR).

Maintenant, que faire de "it is beer", c'est-a-dire de la prédication d'identité? On peut la concevoir sur le meme modele que la prédication d'existence, et faire de l'attribut {beer} un actant a part entiere, donc soumis aux memes alternances casuelles que le sujet d'un verbe intransitif comme "venir" ou l'objet d'un transitif comme "boire". C'est ce que fait par exemple l'alsacien (pour la bibliographie, cf. Weiss 1999) dans une phrase comme

(8) /1s-2e?-3në/

"1c'2est 3lui.", avec L'ACC /n?/ (Hochdeutsch ihn) qu'on trouve aussi dans

(9) /së-bre?ë-në um/, Hochdeutsch sie bringen ihn um "ils le tuent", et non le personnel indépendant (NOM) /a:r/ de (10):

(10) /a:r? ar-e? ne do:gsen/ "Lui? il n'était pas la."

Or c'est bien ce que fait le finnois; et comme c'est de biere qu'il s'agit, le SS attribut va etre interprété comme "partiel" et mis au PAR:

(11) 1se 2on 3olutta.

1c(eci) 2est 3biere (PAR).

Olutta doit ici etre considéré comme une sorte d'objet, dont la forme casuelle "ricoche" donc automatiquement sur l'aspect du verbe qu'il accompagne. L'interprétation d'olema "etre" que cette construction implique le rapproche davantage de celle de verbes transitifs de type "avoir", et meme de type "boire", que de celle d'autres emplois du meme olema en prédication équative, dans des phrases du type "la biere est le réconfort du grammarien".

Mais on peut aussi privilégier l'unité signifiante du verbe olema en tant qu'instrument de la prédication équative: c'est ce que fait l'estonien. Et cette spécialisation de olema s'accompagne, comme tout ce qui, dans ces langues, éloigne le verbe de la transitivité (négation, sujet "partiel"...), de la perte de l'accord en nombre: l'opposition finnoise on "il est/ils sont" VS ovat "ils sont" est sans équivalent en estonien, ou olema est le seul verbe a ne disposer, quelle que soit la construction, que d'une seule forme de 3e personne: on. On dira donc:

(12) 1see 2on 3olu.

1c(eci) 2est 3biere (NOM).

Or ce olu, a la différence du olutta finnois, est un NOM; le PAR est ici exclu. La raison en est que (12) est, a la différence de (11), une vraie phrase monoactancielle: olu n'a pas le statut d'un actant a part entiere, mais d'un attribut faisant corps avec la copule, comme en allemand (Der Arbeiter ist-arm > Das Armsein des Arbeiters etc.). En tant que tel, il doit revetir la forme la moins marquée de l'éventail flexionnel, qui se trouve justement etre ce nominatif sans désinence, pure détermination de cet "etre" déictico-anaphorique de see, non comme etre "de-la-biere", prélevement, subsomption, "jugement synthétique a posteriori", mais comme "etre-biere", reines Biersein.

Au moment de la rédaction de cet article, l'auteur était boursier de la Freie Universität (Berlin)/ Als ich diesen Beitrag schrieb, war ich Stipendiat der Freien Universität zu Berlin (Direktaustauschprogramm 1999-2000).

Bibliographie sommaire:

Birnbaum, Solomon A., (1979), Yiddish. A Survey and a Grammar, Manchester University Press.

Chesterman, A., (1991), On definiteness, a study with special reference to english and finnish, Cambridge UP.

Chevalier, J.C., & Delport, M.-F., (1995), L'Horlogerie de Saint Jérôme, Paris, L'Harmattan.

Cohen, D., (1989), L'aspect verbal, Paris, PUF.

Drettas, G., (1997), Aspects pontiques, Paris, A.R.P.

Givón, T., (1978), "Definiteness and referentiality" in Universals of human language, Standford, Standford U.P., pp. 291-331.

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