Etre dans le temps, etre a temps
ou
L'Erosion temporelle et l'occasion dans la vie quotidienne

Ciprian MIHALI

La question du linéaire/circulaire apparaît souvent dans les analyses philosophiques de la temporalité, sans etre thématisée d'une maniere pertinente dans le cas de la vie quotidienne. Celle-ci est rangée, de par sa routine meme, du coté de la circularité homogene et non-événementielle, entretenue par le rythme cosmique des jours et des nuits et par le rythme corporel des besoins et de leur satisfaction.

Il faut dire des le début que l'intention de notre questionnement n'est pas d'opter pour l'une de deux réponses possibles et de modeler toute une argumentation a l'appui de cette option. Il s'agit, en premier lieu, de réfléchir sur le mélange de circularité et linéarité dans la configuration temporelle de la vie quotidienne; ensuite, de montrer que la circularité ne se réduit pas a la répétition (avec ses attributs prévisibles: ennuyeuse, indifférente, banale, routiniere, statique, mécanique, etc.) de meme que la linéarité n'est pas exclusivement synonyme de l'irréversibilité (avec deux autres possibles orientations: vers le passé - nostalgie, regret, fatalisme, etc. ou vers le futur - optimisme, élan, espoir et toute la liste d'attitudes connexes rendues possibles par cette orientation).

La temporalité quotidienne se constitue a l'intersection de plusieurs temporalités, circulaires ou linéaires, quantitatives ou qualitatives, intérieures ou extérieures. Elle acquiert un sens de la multiplicité des sens qui se manifestent quotidiennement, de leur agir ensemble, les sens de la causalité, de la finalité, de la simultanéité, de la succession, de l'antériorité/postériorité, etc. Elle a le sens des conflits et des négociations, des différends et des conventions, des affrontements et des esquives, des victoires et des défaites qui lui trament "le champ d'immanence".

Nous pouvons rencontrer la dimension cyclique du temps a deux reprises au moins: pendant l'analyse du temps biologique et pendant l'analyse du temps solaire. Temps quantitatifs par excellence, les deux fonctionnent selon une régularité fixée corporellement, le corps humain, d'un coté, les corps célestes de l'autre.

Pareil a tout organisme animal supérieur, le corps humain est soumis a toutes les rigueurs du processus vital. Sa temporalité est le rythme de l'entretien de la vie, de sa durabilité contre la ruine qui la menace en permanence. Et cet entretien a besoin des objets matériels les moins durables. Il s'agit, par conséquent, d'une adaptation du rythme organique a un autre rythme, celui de la production, de la consommation et de la destruction de ces objets. Double cyclicité, a travers laquelle la vie humaine doit toujours revenir a ce qu'elle vient d'acquérir, au prix d'un travail difficile et trop peu spectaculaire:

"La vie est un processus qui partout épuise la durabilité, qui l'use, la fait disparaître, jusqu'a ce que la matiere morte résultante de petits cycles vitaux retourne a l'immense cycle universel de la nature, dans lequel il n'y a ni commencement ni fin, ou toutes choses se répetent dans un balancement immuable, immortel"32.

Du point de vue des exigences vitales, le mouvement cyclique est un mouvement forcé, a l'intérieur duquel les moments du cycle se présupposent et s'annulent réciproquement. Le travail (le labeur, plutôt, dans le sens de Hannah Arendt) de production des objets nécessaires a la satisfaction des besoins élémentaires est suivi immédiatement par la consommation de ces objets; l'urgence de la consommation est déterminée tant par le besoin physiologique proprement dit que par la périssabilité de ce type d'objets. Dans le monde jamais humanisé fait par la main humaine, il subsiste en permanence le péril de l'hypercroissance et/ou de la corruption. La nature envahit le monde humain tant par ce qui croît, que par ce qu'il décroît et périt en elle, tant par la nouveauté que par ses résidus. La vie quotidienne est donc réglée temporellement, en premiere instance, par le combat permanent avec l'éphémere, avec le périssable, avec la finitude dans sa dimension naturelle et organique.

La cyclicité peut etre invoquée une deuxieme fois dans l'analyse du temps solaire. D'autres corps, d'autres temps. Les corps célestes participent eux aussi au mouvement circulaire qui ne reste pas sans influence sur les mouvements de l'autre corps, le corps humain. De façon directe ou indirecte, par le jeu lumiere/noir, chaud/froid, humide/sec, etc. - ou meme par l'effet des conjonctions des astres, selon certains "interpretes" - le temps solaire impose a la vie quotidienne un rythme contraignant. De la seconde a l'année, toutes les divisions du temps astronomique ponctuent l'existence individuelle et communautaire d'une maniere continuelle et profonde, de sorte que tous les autres temps se plient a celui-la, en tant que référence objective et universelle.

Mais au-dela de ces instances de la cyclicité, il est essentiel de discerner la nature meme du cycle, ses modalités de constitution. Le cycle n'implique pas seulement l'idée d'une clôture et d'une finitude établie par cette fermeture circulaire, par ce bouclage, mais aussi - et d'une maniere décisive - le mouvement proprement dit par lequel quelque chose revient a son point de départ, le retour comme sens du dynamisme cyclique. L'expression la plus directe de ce dynamisme est offerte par l'idée de la répétition. Pendant l'analyse de celle-ci comme signification du quotidien, dans la premiere partie de notre recherche, nous avons associé l'idée de la répétition a celle de sécurité ontologique. En effet, la répétition fut considérée comme l'une des premieres réponses de la vie quotidienne au probleme de la finitude. Ici, nous allons traiter la répétition comme réponse multiple a l'irréversibilité du temps, afin de cerner sa valeur "positive" et créative pour la vie de chaque jour.

Irréversibilité et répétition, ou de la résistance a l'érosion temporelle

Le pouvoir érosif de l'irréversible peut se manifester sous plusieurs formes, mais chacune de ses formes se voit opposer une certaine résistance par la répétition: a) d'abord, il efface la mémoire de ce qu'il existait, en faisant le passé inconsistant et douteux - d'ou la répétition non pas comme annihilation, mais comme confirmation de l'événement; b) l'irréversible est par excellence le domaine du discontinu, de l'infinité de points discrets sur une ligne unidirectionnelle - et la répétition comme garantie de la continuité et de la cohésion; c) enfin, la ligne droite du temps irréversible est "l'espace" de l'uniformité et de l'indiscernable - d'ou la répétition comme lieu de la création et de la différence, de la sélection et e la nouveauté.

a) la répétition a donc une fonction confirmative. Si l'on accepte, avec Jankélévitch, la définition "semelfactive" de l'événement, compris comme "presque-rien", ou limite entre l'etre et le néant, "jaillissement et apparition disparaissant", "seuil de la création" qui sépare "la nuit de l'inexistence de la lumiere de l'existence diurne", alors la répétition devient confirmation de cet événement meme. Elle confirme, pour parler comme Jankélévitch, que "la premiere fois" n'a pas été "la derniere fois", que l'étincelle de l'apparition ne s'éteindra d'elle-meme, peu a peu, comme si elle n'avait jamais existé ou, sous l'effet de l'oubli, de l'usure (et) du temps, en rendant douteuse sa propre existence. Cette répétition, appelée "itérative", se déploie ensuite sous une forme "fréquentative", et son sens est d'assurer celui qui l'effectue de sa propre assurance, de rendre facile la maîtrise de l'événement. "... il n'y a que la premiere répétition qui coute"33, dira Jankélévitch, les autres formeront ensuite l'habitude et établiront un comportement spécifiquement humain, marqué par des accents moraux.

b) dans un deuxieme sens, la répétition s'oppose a l'irréversible entendu comme succession d'événements discontinus et dispersés, en garantissant la cohésion de la vie individuelle et communautaire. A plusieurs reprises, Heidegger parle de la "continuité", de "l'authenticité" et de la "répétition", qui devient chez lui l'acte de convocation de ce qu'il a été et de ce qu'il s'est avéré déja comme "porteur d'avenir" (zukünftig gewesende Wiederholung). La réactualisation de la répétition ou, en d'autres mots, son acceptation résolue dans l'acte est ce qui confere consistance a la durée, ce qui assure la "connexion interne" (Zusammenhang) du temps compris (étendu, déployé, gespannt) entre la naissance et la mort. Sans une telle répétition (ou reprise, pour etre plus fideles au langage kierkegaardien qui inspire Heidegger aussi), par laquelle l'acte se plie sur lui-meme dans un geste réflexif, l'existence (individuelle ou commune) ne serait qu'une succession d'événements épars, éventuellement intéressants, mais dépourvus de cohésion et du sens d'une histoire. Pour Kierkegaard, la répétition est la reconquete authentique de soi dans le rapport entre l'instant et l'éternité: "La répétition s'avere etre aussi mission pour la liberté de l'individu lorsqu'il s'agit de sauvegarder sa personnalité de la volatilisation et d'etre, pour ainsi dire, gagée dans l'événement"34. Pour Heidegger, en revanche, "la résolution qui revient vers soi, qui se dé-livre, devient alors la répétition d'une possibilité transmise d'existence. La répétition est la délivrance [tradition] expresse, c'est-a-dire le retour dans des possibilités du Dasein qui a été La"35. Reprendre alors c'est répéter d'une façon sélective et différentielle, chercher dans les possibilités "passées" du Dasein le pouvoir d'etre "pour son temps". La répétition permet la saisie et la compréhension de ce qui a été unique autrefois et qui portait en soi les possibles de l'avenir, pour ceux qui savent les approprier. Elle est une sorte de terme moyen entre le temps et sa compréhension, entre l'individu et la tradition, elle n'emprisonne pas dans la reprise étroite et contraignante d'un passé définitif, mais ouvre les possibilités d'une liberté pour l'avenir. Tradition veut dire, dans ce sens, liberté de la continuité, liberté que la continuité produit incessamment, dans son conflit permanent, lui aussi, avec la finitude. Répéter ne se réduit pas, tel que Heidegger lui-meme le dit, a la "continuation améliorée de l'usuel avec des moyens usuels"36, mais oblige a élaborer en termes nouveaux la maniere de poser une question, de faire une chose, de donner cours a une action. "Pour cela, il faut détruire ce que les réponses traditionnelles ou meme les problématiques consacrées ont eu de sclérosant, au fil du temps, pour l'entente inaugurale de la question. Elles ont recouvert d'évidences progressives nos possibilités d'étonnement. Elles ont déraciné l'etre-la de son advenir le plus propre. Répétition signifie alors la quete d'un nouvel enracinement."37

Dans la vie quotidienne, il s'agit moins d'une "authentification" de l'existence, dans le sens précis de Heidegger; et pourtant, une meme confrontation avec ses propres possibilités a lieu ici aussi, mais leur compréhension prend le plus souvent la forme d'un calcul et d'un compter avec le temps, dans le sens d'une adéquation ou d'une inadéquation, de l'opportunité ou de l'inopportunité de telle ou telle action.

c) enfin, dans un troisieme sens, la répétition non seulement vérifie la nouveauté, mais produit elle-meme de la nouveauté. On pourrait invoquer a l'appui de cette idée beaucoup d'exemples: de la répétition d'un motif musical (les Variations Goldberg), en passant par la répétition d'un theme artistique (les séries d'Andy Warhol), jusqu'a la répétition d'une opération formelle en mathématique (l'extraction ou l'addition successive d'un élément), elle prouve son pouvoir novateur, qu'elle manifeste aussi diversement dans la vie quotidienne. On n'insistera plus ici sur cette idée, tres généreuse d'ailleurs en suggestions; on invoquera juste les noms de Nietzsche et de Deleuze, comme deux auteurs pour lesquels la répétition est condition de l'affirmation et de la création, l'espace privilégié de la différence et de la sélection.

Si la répétition est celle qui rend compte le mieux de la dimension cyclique du temps quotidien, c'est toujours elle qui peut nous aider a faire le passage vers l'irréversibilité. Si l'on admet que ce qui se répete n'est plus une figure du temps, ce qui revient toujours a soi, mais un point qui s'épuise dans la transition vers un autre point, c'est-a-dire, et finalement, vers soi-meme (dans le sens de la répétition-mesure dont parle Deleuze) -, on pourra voir dans la répétition la figure meme de l'irréversibilité. Répétition de la succession infinie, elle reste, d'une certaine maniere, extérieure par rapport a ce qui se répete. Chaque instant est "primultime", dit Jankélévitch, ce qui constitue d'ailleurs l'essence meme du temps comme irréversibilité. Le temps n'est rien (en soi); le fait meme de l'irréversibilité est le temps; mais ce qui se répete est précisément cette "primultimité": chaque instant est le premier et le dernier, et la mesure de la répétition se trouve dans ce "chaque" meme. Si l'irréversibilité peut etre définie comme absence totale de répétition, dans une interprétation radicalement opposée, on pourrait voir en elle la répétition infinie de l'unique et de l'irrépétable.

Traditionnellement, il y a donc une coincidence entre le temps et l'irréversibilité. Admettons pour l'instant cette hypothese de travail et complétons-la avec les propriétés qu'elle peut recevoir dans une telle analyse. Ainsi, l'irréversibilité du temps n'est pas seulement une contrainte (pour l'existence humaine et pour les autres existences), un danger permanent ou un obstacle indépassable, mais elle manifeste aussi son caractere absolu par l'impossibilité de se soustraire a son action. De sorte, elle est irrésistible, meme si cette irrésistibilité peut revetir des formes "dures" ou des formes "molles" tout au long de l'existence (de la grande occasion unique et manquée une fois pour toutes, jusqu'a la modification lente et continuelle, presque imperceptible de notre état corporel par le vieillissement). Le quotidien est l'une des formes de cette résistance a l'impossibilité d'inverser le temps.

Il ne suffit pas de dire alors que le temps est le sens unique et que tout retour dans le temps est "sens interdit", mais il faut radicaliser et dire que le sens unique est le seul sens possible et le sens absolument nécessaire. Dans un sens restreint, on pourrait affirmer que l'irréversible prévient toute possibilité de la répétition, si l'on comprend par celle-ci le retour de l'identique. Dans un sens plus large, en revanche, l'irréversible serait la répétition infinie d'une infinité de différences; chaque instant est unique précisément par sa différence de tout autre instant: il est "chaque fois", c'est-a-dire a la fois la premiere et la derniere fois par sa différence radicale de tout "autre fois" ou "deuxieme fois".

L'instant qui devient inactuel peu a peu et a l'infini, était de quelque façon "inactuel" des le début: son disparaître était compris dans le fait meme de l'apparaître, son existence était menacée depuis toujours (depuis un instant) par le néant. Sa primultimité était synonyme de sa fragilité et de son amenuisement: tellement "mince" qu'il était presque rien, dit le philosophe. Et le premier nom qu'on peut donner a cette "minceur" de l'instant fugace serait la "liminarité": le temps est ce "passage a la limite", le situer dans l'intervalle entre deux "presque-riens", le pli infini qui (s')ouvre (entre) deux autres plis. Une liminarité "entretenue" par deux actions du temps: la gradation (décroissante) de l'instant qui passe (Ephexes) et la soudaineté, l'imprévisibilité de l'instant qui vient (Exaiphnes, Plötzlichkeit). Deux sens (et deux menaces) donc pour cette primultimité: d'abord, la "chute" dans la répétition. Chaque "premiere fois" contient en soi une possible secondarité, source d'habitude et de reproduction. Ensuite, chaque "premiere fois", en tant que "ultimité" est "prete a s'engloutir dans le néant du 'jamais-plus' (jam non)"38. En deça de l'instant, donc, le territoire du "pas encore" et du possible; au-dela, l'espace fermé du "non plus". Entre, le point (la pointe) fragile et transparent(e) de l'événement.

Le quotidien se constitue comme fondation et solidification de cette fragilité. L'équivoque de l'instant et sa fugacité ne peuvent pas soutenir la pesanteur d'une vie, ni individuelle, ni communautaire. D'autre part, l'unicité de l'instant comprend en soi et la menace de la répétition et le pathos tragique. Entre les deux, hésitant et oscillant, se construit et se défait la quotidienneté. Elle ne peut compter ni sur la fragilité de l'instant, ni sur son irréversibilité, meme si, nous dit Jankélévitch, le temps n'est que cela; elle reconstruit le temps, procédant, d'une part, a la répétition comme "opération" de solidification de l'instant et, d'autre part, a la raréfaction des instants investis au pathos. Chaque instant est "primultime", mais tout instant n'arrive pas dans la vie de chaque jour a l'événement ou, encore moins, a l'investissement affectif ou symbolique.

Le premier nom qu'on peut donc donner a la "minceur" de l'instant est celui de "liminarité". Un deuxieme nom s'impose maintenant qui nous permettrait de situer la fragilité du temps irréversible sous le signe de la "pulsatilité". La succession est un jeu infini (intensivement et extensivement) des instants, dans un continuum dont les discontinuités deviennent ainsi insaisissables. Dans une telle représentation, le temps ne cesse de "pulser" et de vibrer, il est mu par une infinité d'événements, de mouvements, déplacements, tâtonnements, articulations et désarticulations, agrégations et désagrégations. L'infini petit de ce temps fait de son "écoulement" quelque chose d'insaisissable, ou ce qui arrive peut difficilement accéder au statut d'événement (dans un sens étroit du terme), mais qui contient, pour dire ainsi, de l'événementiel. L'intéret de cette idée pour notre recherche est évident: en abandonnant l'idée d'un quotidien défini comme l'espace de ce qui se passe quand rien ne se passe, nous affirmons que la vie de chaque jour est le terrain fertile de l'événement (de l'arriver comme tel) et du sens. Elle n'est pas la région d'une routine dépourvue de surprise, fatiguante par sa répétition meme, mais l'espace (le lieu, l'avoir-lieu, conjonction permanente du temps et de l'espace) ou "de minuscules incidents animent encore la chronique et diversifient les éphémérides de l'ennuyeuse 'symphonie domestique'"39. Certes, les virtualités de la vie quotidienne s'actualisent différemment et produisent les événements les plus diverses; mais il est moins important ici de mesurer les dimensions des événements et de les hiérarchiser selon des criteres quantitatifs. Ce qui est décisif c'est de saisir l'etre meme de l'événement dans ce fourmillement d'éphémérides qui est le quotidien. La surprise, le changement radical, la catastrophe surviennent rarement (mais qui et quoi peut décider pour une telle fréquence?) sur ce fond pulsatif et, une fois arrivés, ils peuvent le réconfigurer, ou voire le transfigurer. Mais au début (encore une fois: quel début?), ils ne sont que cette pulsation minuscule, ce souffle imperceptible, qui est le devenir incessant du monde (et) de la vie quotidienne.

L'irréversibilité n'est pas l'attribut des événements "majeurs", meme s'ils n'ont lieu qu'une fois. En fait, on pourrait dire que c'est cette "fois" unique justement qui les ôte de la "série" du temps et les soustrait a la contingence de la "primultimité", en les éternisant d'une certaine façon. L'irréversibilité est spécifique au plus haut degré a l'instant quelconque, dépourvu de toute signification (ou plutôt: apte, disponible pour toute signification), aux rencontres et aux situations les plus banales, qui remplissent les interstices des existences. L'irréversibilité absolue est celle du fait contingent et laissé, oublié dans sa contingence. Cette irréversibilité n'a rien de tragique en elle: elle est en deça de toute appréciation ou de tout jugement de valeur. L'instant quelconque qui passe n'est ni tragique, ni sublime, ni enthousiasmante; il n'est aucunement, dans le sens qu'il disparaît dans l'anonymat et dans la nudité, dans l'indifférence constitutive du quotidien. L'oubli propre a la vie quotidienne nivelle tout a une moyenne qui seule rend compte de la banalité et de l'ennui: le pouvoir digestif et sélectif du quotidien est la condition sine qua non de la survivance de l'individu et de l'espece humaine. Et ce pouvoir provient de sa capacité de mettre sur un meme plan l'insignifiant et les significations majeures (au désespoir des philosophes et des héros in nuce!), d'en faire une moyenne-compromis accessible a tout un chacun.

L'occasion en tant qu'etre a temps

Cette derniere idée du compromis doit etre complétée tout de suite par une autre: le quotidien n'est pas indifférent dans sa totalité; a la rigueur, on pourrait meme dire qu'il n'est pas indifférent du tout, d'un point de vue tres concret, qui est celui de l'opportunité ou de l'occasion. On retrouve, sur cette ligne de pensée, l'idée de la constitution pragmatique de la vie de chaque jour; pour Heidegger, par exemple, le temps quotidien était déja un temps-de..., un temps-pour..., propre ou impropre, enfin un temps opportun ou inopportun.

L'opportunité est directement liée a l'idée de la rareté du temps et de son irréversibilité. Le fait que ce qui se reproduit a l'infini c'est la différence conduit a l'évaluation différenciée du temps, a l'appréciation sélective de l'événement. Dans un certain sens, et tenant compte des développements antérieurs, on peut dire que chaque événement est unique, plus encore, que la vie tout entiere et en tant qu'événement unique ne se compose que d'événements uniques. Par rapport donc a la rareté du temps, le prix (car il s'agit sans cesse d'une économie et d'un échange) des choses qui se passent "dans" le temps est différent; la vie quotidienne s'ordonne selon ce prix des choses et contribue d'une maniere décisive a l'établir. Mais le meme motif pragmatique détermine a chaque fois une relativisation du prix; autrement dit, la chose (l'événement) n'est pas évaluée uniquement par son unicité mais aussi, et surtout, par la possibilité de sa répétition, de sa réitération en conditions de similarité et en effaçant ou ignorant les différences individuelles.

L'occasion est, dans la vie quotidienne, une maniere d'etre dans le temps comme etre a temps. Cela implique non seulement une coincidence de l'acte au moment le plus favorable mais aussi une capacité d'anticipation de ce moment, une prévision ou une circonspection comme celles dont nous parle Heidegger dans Sein und Zeit. A la limite, on pourrait meme dire qu'etre a temps c'est devancer le moment opportun, miser sur l'intervalle minimum qui précede et prépare la survenue de l'événement. Dans la succession temporelle, l'occasion est le "moment" de la simultanéité, voire meme d'une conjonction (qui devient conjoncture) entre une disposition physique-mondaine et, disons, une disponibilité humaine: "la conjoncture extraordinaire, c'est bien plutôt la simultanéité aiguë et ponctuelle et chanceuse de l'événement vécu et de l'événement physique"40. L'occasion surgit chaque fois comme un défi et sa maniere prime de se donner est plutôt théorique: on saisit ou on ne saisit pas le bon moment et on décide (ou non) de passer a l'action. Profiter d'occasion c'est réduire au minimum ce passage de la saisie théorique a l'exploitation du moment, car ce qui la menace le plus c'est quelque chose qui tient précisément de sa constitution essentielle, a savoir son unicité et sa liminarité. A vrai dire, beaucoup de ce qu'on appelle "occasion" y est postérieur; la plupart des occasions sont "perdues", "manquées" et cela non pas a cause d'un manque contingent de quelques aptitudes ou de la perte temporaire d'attention, mais de la façon la plus essentielle pour l'occasion. Sa construction théorique s'acheve apres coup, sa complétude se réalise dans la postériorité, lorsque toutes les conditions qui ont (auraient) contribué a son surgissement comme occasion sont connues et prises en compte.

Ce qui est propre alors a la vie de chaque jour c'est la réussite dans la majorité des actions entreprises. Le quotidien est une trame solide de "succes", d'actions menées a bonne fin, un réseau qui peut toutefois supporter l'échec dans ses interstices (comme une marge d'erreur qui ne fait que renforcer la statistique). Ces succes ne doivent pas etre lus dans une grille maximale, mais tout d'abord comme condition élémentaire de la continuité et de la cohésion de la vie individuelle et communautaire. Ce qui est engagé en vue de tels succes c'est une certaine spontanéité, comprise comme réaction adéquate aux défis des événements, compréhension pratique d'une situation favorable ou défavorable. L'irréversible revet dans la vie de chaque jour la forme de l'urgence et de l'inévitable: les choses nous sollicitent directement et sans équivoque, sans laisser trop de temps aux considérations théoriques. Mais c'est aussi l'urgence des besoins corporels, de leur retour incessant, dont la satisfaction est la premiere réponse qu'il faut leur donner.

Pour conclure, il faudrait dire que l'unicité de la situation, de l'événement "semelfactif" oblige a l'action immédiate et efficiente; meme le calcul des circonstances favorables ou défavorables est souvent entierement instrumental et a-théorique. Ce qui est visé c'est le succes de l'action, l'atteinte du but établi, en utilisant les moyens qui se trouvent a la portée de la main et censés etre les plus appropriés. De tels buts devancent le plus souvent les fins éloignées ("supérieures", "supremes"); au nom de l'urgence et de l'importance, des finalités inouies s'interposent parmi les autres finalités, en sorte que le quotidien apparaît maintenant comme le pli qui se déplie infiniment et indéfiniment en d'autres plis, dans un exercice différencialiste dont la fin coincide a celle de la vie meme.


32 Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, trad. de l'américain par Georges Fradier, Ed. Calman-L(vy, Paris, 1961, p. 109.

33 Vladimir Jankélévitch, L'irréversible et la nostalgie, Flammarion, Paris, 1974, p. 186.

34 Soren Kierkegaard, La Répétition (1843), in Ouvres Completes, éd. de l'Orante, Paris, 1972, tome V, p. 217.

35 Martin Heidegger, Etre et Temps, trad.fr. E. Martineau, Ed. Autentica, Paris, 1985, p. 265 (385).

36 Martin Heidegger, Introduction a la Métaphysique, Gallimard, Paris, 1967, p. 50.

37 Jean-Paul Larthomas, "La question de la répétition", in "Etre et Temps" de Martin Heidegger. Questions de méthode et voies de recherche, J.P.Cometti et D. Janicaud (dir.), Ed. Sud, 1989, p. 108.

38 V. Jankélévitch, op. cit., p. 38.

39 Ibidem, p. 42. Il va de soi que nous ne souscrivons pas entierement a cette idée de Jankélévitch, qui reste par ailleurs l'adepte d'un modele "héroique" de la vie, impossible a réaliser dans la vie quotidienne. Nous le citons quand meme, pour l'expressivité de sa formulation.

40 Ibidem, p. 206.