Les deux visages de la subjectivité dans la
Critique de la raison pure de Kant

Magdalena MÃRCULESCU-COJOCEA

Dans le texte qui suit, nous allons tenter de montrer que la problématique kantienne de la subjectivité, telle qu'elle se dégage de la Critique de la raison pure de Kant est marquée, dans le cadre conceptuel de la philosophie transcendantale, d'une divergence, suite a laquelle elle acquiert un double statut. Etant donnée que ce dédoublement ne fait l'objet de l'évidence qu'a travers une herméneutique appliquée au texte kantien, nous allons ainsi essayer de présenter non seulement 1° les aspects qui nous ont conduit a poser une telle affirmation, mais aussi 2° leurs arguments, ainsi que 3° les conséquences qui en découlent.

Dans le systeme kantien de la philosophie transcendantale, les catégories articulent le rapport a l'objet envisagé du point de vue de la connaissance et non pas du point de vue de l'existence. Elles sont des concepts fondamentaux qui nous permettent d'attribuer par la pensée des objets en général aux phénomenes41. Il en résulte qu'elles ne sont pas des prédicats de l'etre (des choses), mais des structures d'un objet en général.

Une analyse de la signification que le concept de sujet joue dans la philosophie transcendantale implique nécessairement la mise en relation de celui-ci avec le concept d'objet. Pourtant, a cause de la grande complexité dans laquelle ce dernier concept peut, a son tour, nous entraîner, en nous conduisant vers des questions qui ne peuvent pas trouver de place dans les cadres limités de cette étude, nous allons nous contenter d'en faire une exposition sommaire qui puisse répondre au minimum aux exigences de notre theme annoncé.

I

Afin de raccourcir au plus ce détour par le theme de l'objectité, qui envisage de nous conduire finalement vers les enjeux de la subjectivité transcendantale, nous choisissons la référence a une lettre rédigée apres la Critique de la raison pure: il s'agit d'une discussion qui s'ouvre entre Kant et Jacob Sigismund Beck en 1792 (20 janvier) sur le sens du terme "objet"42. En suivant attentivement le texte, nous pouvons voir que la remarque kantienne qui s'ajoute a la définition donnée par Beck, vise a éclaircir le rapport conceptuel entre l'objet et l'acte de représentation. Kant tente de souligner qu'un ensemble de représentations peut etre appelé objet a la seule condition que le rassemblement des représentations soit le résultat d'une opération d'ordre intellectuel. Ce qui est soumis a la synthese, c'est le divers des représentations sensibles. Concevoir une diversité donnée c'est une opération a priori qui précede la donation meme de cette diversité.

A partir de la définition de Beck - l'objet c'est un ensemble des représentations - Kant essaie de mettre en évidence le fait que des représentations ne se constituent en ensemble qu'apres avoir été soumises a la pensée, c'est-a-dire apres avoir été ordonnées sous une forme ou déterminées par une forme. C'est dans le jugement que l'on retrouve cette forme. Or, le jugement, c'est une fonction de l'entendement. La catégorie est la forme meme sous laquelle le divers sensible est rassemblé.

C'est justement parce qu'il est constitué d'un ensemble de représentations qui devient objectif a travers un acte de pensée, que l'objet est catégoriel. Mais penser signifie penser a travers des concepts: il en résulte que "etre" pour un objet signifie "etre conçu".

Il est certainement possible d'affirmer de ce point de vue que le rapport entre la représentation et l'objet (de la représentation) n'est pas simplement un rapport causal (dans le sens ou la représentation serait la cause de l'objet représenté et ce dernier son effet), mais un rapport de constitution (a travers lequel l'objet est rendu possible par la subsomption d'une diversité donnée sous un concept). D'ailleurs, la portée de la logique transcendantale réside dans la présentation catégorielle de l'objectité. C'est pour cela qu'en tant que transcendantale, la logique ne consiste pas dans une simple démarche de dérivation des concepts distincts de représentations données (confuses43. Elle rend compte de la maniere meme dans laquelle la "synthese pure" crée la possibilité que quelque chose soit synthétisé comme objet. Les catégories pures apparaissent ainsi comme des concepts de deuxieme degré, dans la mesure ou elles se présentent comme des manieres par lesquelles un objet est conçu. Autrement dit, étant donné que les concepts en général se rapportent a l'objet, les catégories (en tant que concepts de concepts) reglent les modes possibles sous lesquels ce rapport s'établit, c'est-a-dire les modes dans lesquels l'entendement pense un objet dans le divers de l'intuition44.

Le probleme de la nature de l'objet qui, tout en appartenant a la relation de connaissance, lui correspond, se pose dans la mesure ou nous avons déja établi que la définition de ce terme doit remplir une double exigence: a). matérielle, c'est-a-dire un ensemble de représentations doit etre donné; b). formelle, dans la mesure ou l'objet se définit a travers une forme ou une fonction qui ordonne ce donné.

Ce qui veut dire d'ailleurs que l'objet envisagé en tant que pur rapport, c'est-a-dire indépendamment de tout contenu qui fasse l'objet d'une détermination, est un objet vide. Peut-on dire que l'objet transcendantal c'est la forme de l'objectivité en général (le corrélat de la catégorialité)?

Toutes nos connaissances se rapportent nécessairement a un objet. Mais, en tant qu'a priori, ces connaissances doivent s'accorder entre elles dans leur rapport a l'objet, elles doivent "posséder cette unité qui est constitutive du concept d'un objet"45. D'ou il résulte que, en tant que forme d'objectivité en général, l'objet (transcendantal) est un concept d'unité:

"... puisqu'il doit etre quelque chose de différent de toutes nos représentations, l'unité que l'objet constitue nécessairement ne peut etre autre que l'unité formelle de la conscience dans la synthese du divers des représentations" 46.

Connaître l'objet suppose donc d'effectuer une unité synthétique dans le divers de l'intuition sensible. L'objet transcendantal=X apparaît alors comme le corrélat de l'unité pure de l'aperception, c'est-a-dire de l'unité transcendantale de la conscience dans l'intuition sensible.

Ce X qui correspond au divers de nos représentations n'est rien pour nous47. Pourtant, l'unité qu'il exprime appartient a l'entendement qui rassemble le divers d'une intuition sensible sous un concept. Quoique indéterminé, l'objet transcendantal est déterminable ou, autrement dit, il rend possible l'acte de détermination par lequel l'objet est institué en tant qu'objet de la connaissance. Le fait de l'avoir défini d'une maniere négative (il n'est rien pour nous), nous a amené a le considérer comme le corrélat de l'aperception transcendantale. Pourtant, on peut lui attribuer également une signification positive: il est le fondement transcendantal de la phénoménalité:

"Le concept pur de cet objet transcendantal (qui, en fait, dans toutes nos connaissances, est toujours indifféremment = X) est ce qui peut procurer a tous nos concepts empiriques en général une relation a un objet, c'est-a-dire de la réalité objective48.

La signification de fondement que l'objet transcendantal reçoit quant a la détermination des phénomenes découle du fait que c'est la nature meme de l'entendement de rapporter (dans son usage empirique) toutes nos représentations a un objet.

II

A partir de ce que nous avons établi schématiquement quant a la signification du terme "objet", nous allons essayer de faire retour vers le probleme du sujet transcendantal dans la philosophie théorique kantienne.

Rappelons maintenant que, dans la lettre de 1792, Kant disait que l'ensemble des représentations "ne peut pas etre pensé dans un concept (objet en général) que par l'unité synthétique de la conscience de ce divers". Dans la mesure ou il est indéterminé par rapport a ce qui est donné dans l'intuition sensible, ce concept s'appelle la catégorie pure de l'entendement. Si l'objet transcendantal est le corrélat de l'unité de l'aperception (comme nous avons convenu dans le paragraphe précédent), il s'ensuit de la non seulement que l'objet est un objet des catégories, mais que le sujet est, lui aussi, sujet des catégories. Si l'objectivité est conçue a l'intérieur d'une pensée prédicative, la subjectivité doit l'etre de meme. En effet, le sujet transcendantal et l'objet transcendantal s'impliquent l'un l'autre:

- l'objet transcendantal est l'écho du sujet transcendantal dans la mesure ou l'unité qu'il constitue nécessairement est "l'unité formelle de la conscience dans la synthese du divers des représentations"49.

- mais, a son tour, le sujet transcendantal est l'écho de l'objet transcendantal au sens ou etre (pour l'objet) signifie pouvoir etre conçu (ou pensé a travers des concepts) et cela implique l'intervention du sujet en tant que support de la catégorialité.

Le statut du sujet transcendantal (Je pense) semble paradoxal d'une certaine maniere. C'est ainsi qu'au début du chapitre dédié aux Paralogismes, la représentation Je pense est présentée en tant que catégorie: meme si elle n'est pas contenue dans la liste des concepts transcendantaux, elle constitue pourtant "le véhicule de tous les concepts en général, et par conséquent aussi des concepts transcendantaux"50. Ces derniers ne sont que des connaissances par la raison pure. Le statut particulier du Je pense découle, d'une part, de ce que, a la différence des catégories (des autres catégories), le Je pense ne fournit aucune information concernant l'objet; d'autre part, du fait qu'il n'y a pas de connaissance possible du Je pense par la raison pure.

Meme si les catégories sont des connaissances par la raison pure, Kant nie constamment la possibilité de connaître le moi transcendantal. Autrement dit, le Je pense appartient a l'acte de la connaissance, en est la condition, mais il ne peut devenir lui-meme objet de la connaissance.

Comment peut-on expliquer ce statut particulier du Je pense? Pourrait-on dire que le sujet transcendantal possede un caractere nouménal?

C'est peut-etre en vertu de ce statut particulier du sujet transcendantal que, au cours du meme chapitre, Kant retirera a la représentation Je pense le titre de catégorie.51

La subjectivité de la pensée, c'est l'effet de sa catégorialité. C'est le fait que quelque chose devienne objet uniquement dans la mesure ou il peut etre conçu, qui renvoie a l'idée de sujet comme sujet de la pensée. Que la pensée se déroule dans un horizon prédicatif (n'oublions pas que la question clé de la Critique de la Raison pure est: "Comment les jugements synthétiques a priori sont-ils possibles?", cela implique nécessairement l'intervention du sujet. Ainsi interprété, le sujet acquiert une signification logique et grammaticale, qui répond a l'intention kantienne de repenser toute métaphysique du sujet (la psychologie rationnelle).

C'est dans ce chapitre sur les paralogismes de la Dialectique transcendantale que le rapport sujet-objet est envisagé en tant que rapport sujet-prédicat. En fait, le paralogisme logique met en évidence la fausseté formelle d'un raisonnement, en l'absence de toute référence a son contenu. Par contre, en ce qui concerne les paralogismes transcendantaux, il y a un fondement transcendantal qui conduit a des conclusions fausses. Autrement dit, le paralogisme transcendantal est l'effet que la raison produit dans sa démarche, lorsqu'elle suggere un objet la ou il n'y a que la forme meme de la raison.

Je pense est la forme de la raison en général, dans son activité indéterminée. Je pense n'exprime rien d'autre que l'identité de la raison a elle-meme. Il faudra donc qu'une discussion sur la problématique kantienne de la subjectivité transcendantale puisse rendre compte tant du statut du Je pense, que de la critique kantienne envers l'idée traditionnelle de cogito en tant que substrat permanent du moi. Que le moi transcendantal soit envisagé en tant que chose, cela est le résultat de cette illusion, suite a laquelle la raison prend pour objet ce qui n'est qu'une forme vide.

En vertu de son rôle, le Je pense indique que toute la pensée appartient a la conscience. Il n'a pas de contenu empirique52, il est pur. Etant donné la nature de notre pouvoir de représentation, il y a deux types d'objets totalement différents:

- le moi en tant qu'objet du sens interne (l'âme), et

- le moi en tant qu'objet du sens externe (le corps).

La psychologie rationnelle est la doctrine rationnelle de l'âme envisagée indépendamment de toute expérience. Mais Kant remarque que meme si la perception de soi exprimée par la proposition Je pense est une expérience interne, la psychologie rationnelle n'est pourtant pas fondée sur un principe empirique,

"Car cette perception interne n'est rien de plus que la simple aperception: Je pense, laquelle justement rend possible tous les concepts transcendantaux, ou l'on dit: je pense la substance, la cause, etc. Car l'expérience interne en général et sa possibilité, (...) ne peuvent etre considérées comme des connaissances empiriques: bien plutôt ne faut-il y apercevoir que des connaissances de l'empirique en général...53.

La fausseté exprimée par les paralogismes provient du fait que Je, simple représentation sans contenu "dont on ne peut pas meme dire qu'elle soit un concept, mais qui est une simple conscience accompagnant tous les concepts" est considérée comme chose54. Or, ce quelque chose qui pense (Je) n'est pas un objet, car a travers lui on ne se représente rien d'autre que le sujet transcendantal des idées =X. On ne possede aucun concept de ce moi, de meme que l'on ne peut formuler aucun jugement sur lui. Au contraire, c'est la représentation meme de ce moi qui guide tout acte de jugement.

J'ai donc une conscience de moi-meme comme etre qui pense, mais je n'en possede pas une connaissance. C'est seulement dans la mesure ou le divers de mon intuition interne est lié conformément a la condition générale de l'unité de l'aperception dans la pensée que le Je peut devenir objet pour moi. C'est justement en ce point que réside le probleme: Je pense désigne cette unité de l'aperception dans la pensée, mais non pas la détermination du divers de mon intuition interne a travers cette pensée. Par conséquent, je me pense moi-meme, mais je ne peux pas dériver de cette pensée mon existence en tant qu'objet, ou etre subsistant ou substance55.

L'énoncé Je pense est un jugement analytique.

L'énoncé Le moi qui pense est une substance est un jugement synthétique, puisque le concept de substance doit toujours se rapporter a l'intuition sensible.

La problématique du sujet transcendantal s'esquisse dans le cadre de la théorie des paralogismes comme un reflet de la critique kantienne de la métaphysique du moi (la psychologie rationnelle est d'ailleurs une division de la metaphysica specialis). Cela nous montre que le véritable sens du sujet transcendantal releve de la déconstruction de la détermination métaphysique de la subjectivité traditionnelle: il s'agit de la subjectivité comme âme.

En effet, le sujet transcendantal (Je pense) est un sujet sans sujet, un sujet qui ne peut pas etre donné dans une intuition. Dans la mesure ou il ne met en évidence aucun etre qui lui corresponde, il joue le rôle d'une simple fonction logique56.

Connaître égale juger, et juger signifie déterminer le sujet par des prédicats (ou, éventuellement, attribuer des propriétés a une réalité). Conformément au schéma sujet- prédicat, le prédicat du jugement se rapporte toujours a quelque chose qui le précede du point de vue logique. Pourtant, meme si le schéma sujet transcendantal/ prédicat reprend le modele logique, la relation entre les deux termes est beaucoup plus simple que dans ce modele, dans la mesure ou le sujet transcendantal ne possede rien qui pourrait préexister a ses prédicats. Si dans la relation classique de prédication (sujet/ prédicat), le sujet est le support ontologique, le substratum auquel se rapportent les prédicats, au contraire, a l'intérieur de la relation sujet transcendantal/ prédicat, le premier terme n'est que la fonction générale de la prédication en tant que forme meme de la pensée.

Mais, le concept d'âme désigne le contraire: l'idée d'un sujet en tant qu'objet donné. La pensée métaphysique traditionnelle prétend que, au-dela du sujet en tant que fonction, il y a un etre réel (l'âme). Meme si Kant reconnaît a la notion métaphysique d'âme une certaine utilité (dans la philosophie pratique), elle ne désigne qu'un concept empirique. Le Je pense envisagé en tant que fonction devient, dans le cadre de la psychologie comme doctrine rationnelle de l'âme, l'etre pensant (denkendes Wesen)57. Toute l'erreur se glisse dans ce passage du Je pense a l'expression Moi, en tant qu'etre pensant. Pour qu'il devienne étant, le moi doit se soumettre aux conditions générales imposées par l'etre, c'est-a-dire qu'il doit etre donné intuitivement.

Synthétiquement, nous pouvons caractériser les résultats auxquels nous sommes arrivés de la maniere suivante: le moi transcendantal, simple fonction qui donne du sens et qui fonde l'objet (dans la mesure ou il accompagne l'acte du penser), ne peut pourtant pas etre lui aussi objet. Son caractere aporétique réside dans le fait que, en tant que Je pense, le sujet transcendantal ne peut pas etre connu. Pour etre connu, il doit devenir objet. Il n'y a donc que deux possibilités: soit il est sujet, mais dans ce cas-la il se limite a etre seulement pensé, soit il est connu, mais alors il perd son statut de sujet et devient objet.

Moins évidente dans le texte de la Critique, la présence de cette double subjectivité au cour de la connaissance sera signalée par Kant lui-meme dans son texte de 1793, Les progres de la métaphysique en Allemagne depuis Leibniz et Wolff58 ou il parle d'une façon directe du probleme du "double moi" (le moi de l'intuition sensible interne et le moi du sujet pensant ou, autrement dit, le moi comme objet et le moi comme sujet). Ce qui confere pourtant un intéret tout particulier au texte de la Critique c'est le jeu complexe des significations qui s'articulent autour du sujet, dont le but ultime sera de pouvoir répondre a la question de l'objectivité de la connaissance. En ce sens, notre intéret est d'y surprendre, 1°. d'une part, ce qui, dans l'idée kantienne de connaissance, engendre la scission de la subjectivité en deux instances (le moi transcendantal et le moi empirique), 2°. ce qui, d'autre part, détermine Kant a soumettre a une forte critique l'idée d'âme en tant que figure classique de la subjectivité et, 3°. et enfin, quelle est cette nouvelle configuration qu'il donne a sa pensée et qui arrive a mettre de côté l'ancienne figure de la subjectivité.

III

Il convient d'analyser dans ce qui suit les conséquences qui découlent du double caractere de la subjectivité dans la critique théorique de Kant.

Nous avons vu comment Kant s'attaque a la démarche traditionnelle par laquelle l'idée d'âme devient moi chosifié, c'est-a-dire entité réifiée. Cependant, le caractere métaphysique de cette démarche consiste non pas dans le fait que l'âme est posée en tant qu'objet, mais dans le fait qu'elle est identifiée au Je - fonction transcendantale. Il se produit ici une confusion entre l'a priori et l'a posteriori. C'est en elle que réside d'ailleurs l'essence de l'illusion imputée par Kant a la psychologie rationnelle en tant que forme de la metaphysica specialis): la fonction transcendantale Je pense, qui rend possible l'apparition de quelque chose en tant qu'objet (ou phénomene) et qui donne ainsi le sens d'objet a un divers de l'intuition sensible - est confondue avec cet étant déja donné qui est l'âme. Il faut tenir compte du fait qu'etre, dans le sens kantien, signifie etre donné dans une intuition sensible. C'est ainsi que s'installe au niveau de la psychologie rationnelle - comme d'ailleurs au niveau de la cosmologie et de la théologie rationnelles - une interprétation ontologisée (centrée sur sein) du moi, du monde et du Dieu qui consiste a ignorer qu'etre signifie etre objet (donc pouvoir etre conçu).

C'est d'ailleurs dans ce sens qu'avance la signification de la critique de l'argument ontologique ou Kant traite du sens de l'etre:

" Etre n'est a l'évidence pas un prédicat réel, c'est-a-dire un concept de quelque chose qui puisse s'ajouter au concept d'une chose. C'est simplement la position d'une chose ou de certaines déterminations en soi. (...) Dieu est, ou: il est un Dieu, je ne pose pas un nouveau prédicat venant s'ajouter au concept de Dieu, mais seulement le sujet en lui-meme avec tous ses prédicats, et du meme coup, certes, l'objet se rapportant a mon concept"59.

La proposition "etre n'est a l'évidence un prédicat réel" signifie que "etre" n'est pas une simple détermination, une certaine qualité qui s'attribuerait au concept d'un sujet (par exemple, la détermination "grand" dans le jugement "Le bâtiment est grand"). Etre renvoie plutôt a l'objectivité, dans la mesure ou il pose une chose en tant qu'objet. L'énoncé Dieu est pose le sujet Dieu avec tous ses prédicats ou, autrement dit, il pose l'objet de Dieu. Il en résulte l'impossibilité de démontrer l'existence de Dieu, dans la mesure ou Dieu (comme d'ailleurs l'âme ou le monde) ne peut pas etre donné - dans sa qualité d'objet de la métaphysique - comme objet, dans une acception épistémologique, bref, il ne peut pas etre l'objet d'une expérience possible.

Etre signifie etre objet d'une expérience possible, c'est-a-dire pouvoir etre conçu en tant qu'objet, pouvoir unifier le divers d'une intuition sensible par des catégories pures de l'entendement. Comme ils dépassent le champ de l'expérience possible, les objets de la métaphysique ne peuvent etre donnés dans aucune intuition sensible.

Il faut remarquer que, dans la mesure ou la Dialectique transcendantale est une critique de la métaphysique (en tant que science des objets suprasensibles), le point considéré problématique pour Kant n'est pas a vrai dire l'idée d'une métaphysique en général, mais l'idée d'une métaphysique marquée par la primauté de l'ontologie, c'est-a-dire par le présupposé de l'existence en soi des choses, présupposé qui ignore toute enquete préalable sur l'objectivité et sur la phénoménalité de ces choses). Or, nous avons vu que, pour Kant, ne pas etre objet signifie, pour la connaissance, ne pas etre du tout.

L'erreur de la metaphysica specialis consiste en cela qu'une fonction transcendantale (un a priori) est prise pour un étant (un a posteriori), c'est-a-dire qu'elle est considérée objet sans etre pourtant rapportée a un donné sensible.

Les paralogismes, comme d'ailleurs toute la Dialectique transcendantale, est l'expression de cette démarche essentielle en vertu de laquelle la raison humaine dépasse les limites de la prédication (la déduction transcendantale), en tant que modele unique que la connaissance elle-meme s'était forgé (l'apparence transcendantale intervient lorsque les catégories ne sont plus rapportées a un donné). Qu'ainsi donc la raison humaine soit poussée hors du logique, cela détermine:

- d'un côté, un sens restrictif de la transcendance (les objets de la raison pure dépassent les limites de l'expérience possible et, en conséquence, ils ne peuvent plus etre connus) dans le sens ou le dépassement du domaine de l'expérience possible débouche sur l'impossibilité de la connaissance;

- mais, de l'autre côté un sens positif: la transcendance signifie alors le franchissement des limites du domaine logique et une ouverture au niveau ontologique. Ce dernier sens pourrait etre le sens transcendantal de la transcendance en tant que dépassement produit au cour meme de la raison humaine: la raison passe au-dela des limites de la prédication, en se créant a elle-meme l'illusion de l'ontologique, de l'en-soi. Nous proposons en ce sens le concept de transcendance transcendantale pour désigner l'acte meme de la transcendance dans la mesure ou il rend possible la connaissance. Par conséquent, le sens transcendantal de ce dépassement ne consiste certainement pas dans le fait qu'ainsi la connaissance serait refusée a la raison. Au contraire, dépourvue de la possibilité d'une connaissance absolue de la réalité en soi (qui exigerait une intuition intellectuelle), la raison gagne la possibilité de la connaissance (finie) en tant que synthese de la réceptivité et de la spontanéité.

En tant que sujet transcendantal, la subjectivité porte et supporte (sous-porter) la constitution prédicative de la transcendance. Rien d'autre que simple fonction, elle rend possible l'apparition de ce qui est en tant qu'objet (c'est-a-dire de ce qui ne peut pas etre ou qui ne peut pas apparaître qu'en tant qu'objet). Elle constitue le point de rencontre de la dimension transcendantale (qui rend possible l'objectivité) et de la dimension logique (qui donne a l'objectivité une structure prédicative).

Nous avons montré que le saut du niveau logique, prédicatif au niveau ontologique est l'effet d'une illusion transcendantale suite a laquelle etre est pris pour un prédicat réel (pour une détermination de chose). Il convient d'ajouter en ce point qu'il s'agissait non pas d'une logique formelle, mais d'une logique transcendantale qui supposait la relation a l'objet ou au donné sensible (a la différence de la logique formelle), relation qui passe par les catégories de l'entendement (a la différence de l'ontologie au sens classique).

Il est possible ainsi d'affirmer que la logique transcendantale constitue le terrain ou s'affrontent les tendances complémentaires, voire les différentes tensions qui s'accumulent au niveau de la subjectivité. Elle met en évidence d'une part, la fonction logique du Je pense et, d'autre part, l'enjeu a portée ontologique de la subjectivité transcendantale (le moi auquel on attribue l'etre ou l'idée de la permanence du moi). En plus, le sujet transcendantal est l'instance qui met sans cesse en doute la légitimité du concept d'âme.

Pourtant, l'exposition détaillée de la signification du Je pense tirée de l'analyse des Paralogismes de la raison pure souleve une question:

- si les Paralogismes dénoncent cet acte a signification ontologique qu'est la réification de nos concepts purs suite a une erreur transcendantale (l'usage des catégories au-dela du domaine de l'expérience possible);

- et encore, si, par cet acte les catégories (dépourvues de leur nécessaire application au divers d'une intuition possible et, donc, du rapport a un objet) transgressent les limites d'une logique transcendantale (qui suppose la relation a l'objet),

- enfin, si Je pense est une forme vide, une fonction logique qui rend possible l'objet, mais qui ne se rapporte soi-meme aucunement au phénomene,

Alors, si toutes ces affirmations sont des résultats de notre exposé, il nous semble qu'une question surgit en toute urgence: le sujet transcendantal, peut-il encore appartenir a une logique transcendantale?

La question peut paraître audacieuse, peut-etre meme risquée, mais elle se justifie au moins par trois aspects qui ont rendu problématique le sens du Je pense.

a). Comme nous l'avons déja montré, Kant joue sur une position d'ambiguité: il déclare tantôt que le Je pense est catégorie, tantôt qu'il n'est pas; tantôt qu'il est un concept, tantôt qu'il est un jugement. Ces incertitudes laissent ouverte la décision sur la question de savoir si la signification de la représentation Je pense peut ou non etre rendue transparente.

b). Etant donné qu'il rend possible les objets de la connaissance, le Je pense ne peut pas etre connu sans qu'il perde sa fonction de sujet et qu'il devienne objet. Or, c'est ainsi que Kant réussit a contourner le risque d'admettre une immanence pure en tant que source des idées. La représentation n'est possible que sur le fond de la transcendance, dans la mesure meme ou la question qui envisage la possibilité du rapport entre des concepts purs de l'entendement et des objets de l'intuition sensible constitue le noyau meme de la déduction transcendantale. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il n'y a pas de donation de moi a lui-meme. Le moi ne peut pas etre la source immanente d'une auto-donation. En ce sens, le donné sensible du moi est déja un autrui. Cette altérité s'appelle l'objet du sens interne (le moi en tant que phénomene).

c). Troisiemement, et cette remarque peut certainement compter comme argument pour une réponse positive a la question formulée ci-dessus (quant a l'appartenance de la subjectivité transcendantale a la logique transcendantale) le Je pense acquiert dans le texte kantien la signification de raison ou fondement:

"Pour fondement60 d'une telle doctrine (la psychologie transcendantale), nous ne pouvons toutefois prendre rien d'autre que la représentation simple et par elle-meme totalement vide de contenu: Je, dont on ne peut pas meme dire qu'elle soit un concept, mais qui est une simple conscience accompagnant tous les concepts. A travers ce Je, cet Il ou ce Ca (la chose) qui pense, rien de plus ne se trouve alors représenté qu'un sujet transcendantal des pensées =x, lequel n'est pas connu que par les pensées, qui sont ses prédicats"61.

C'est ainsi que, en tant que Grund (raison, fondement) la représentation Je pense appartient a la structure meme de la connaissance en tant que connaissance a priori.

Je pense est une représentation qui doit pouvoir accompagner toutes mes représentations (B131). L'aperception transcendantale est une est identique a elle-meme. En plus, les diverses représentations qui sont données dans une intuition ne sont mes représentations que si elles appartiennent a la conscience de soi. D'ou il en résulte que la synthese des représentations n'est possible que lorsqu'elles se présentent toutes a la meme conscience. C'est justement cette idée qui confirme la nécessité de faire appel a un sujet en tant qu'aperception transcendantale. Par conséquent, la signification de cette unité originaire est que les représentations et les pensées d'un sujet sont liées par le fait qu'elles sont des représentations d'un meme sujet. Toutes les occurrences par lesquelles Kant caractérise l'unité transcendantale de la conscience de soi (en tant qu'unité du Je pense) mettent en évidence le caractere indubitable que l'existence de cette représentation possede pour le philosophe de Königsberg. L'unité transcendantale de la conscience de soi est originaire (parce qu'elle est supposée par tout acte de connaissance) et transcendantale (parce qu'elle est en meme temps la condition et la source pour la connaissance a priori des objets qui résultent de l'application des catégories pures de l'entendement au divers des représentations sensibles).

Toutefois, ce qui est extremement intéressant, c'est de remarquer (surtout a partir d'un fragment du § 15 de la Déduction transcendantale62) que si l'existence de l'unité transcendantale de la conscience de soi est indubitable, par contre, ce qui souleve des problemes a Kant, c'est la question suivante: comment représenter l'unité et l'identité de la conscience dans le divers de mes représentations? Autrement dit, le probleme que l'on peut identifier suite a une lecture comparative du § 15 et du §1663 est le suivant: ayant la représentation Je pense, identique a elle-meme, comment pourrait-on la représenter?64 Il ne s'agit pas d'une simple construction spéculative qui joue sur deux expressions presque identiques (représentation et représentation de la représentation), mais d'un probleme dont dépend l'enjeu meme (c'est-a-dire le theme de l'objectivité de la connaissance) de la Critique: comment pouvons nous nous rendre conscients de la possession d'une représentation (Je pense) que nous ne pouvons pas par ailleurs connaître? Comment pouvons-nous la penser?

La mise en évidence de ce dilemme ouvre vers une nouvelle compréhension de la relation kantienne entre l'unité analytique et l'unité transcendantale, et de la possibilité de se représenter l'identité de la conscience dans le divers donné de l'intuition sensible. L'unité de l'aperception est une unité analytique. Mais, étant donné qu'a travers la simple représentation Je pense rien n'est donné (parce qu'il n'y a pas de divers de l'intuition qui corresponde au Je pense), il en résulte que l'unité de l'aperception (meme si elle est indubitable quant a son existence) ne peut pas etre pensée en dehors d'une synthese a priori du divers de l'intuition. Cette synthese est une opération de l 'entendement lequel, conformément au principe supreme de toute la connaissance humaine "n'est lui-meme rien de plus que le pouvoir de lier a priori et d'inscrire le divers des représentations données sous l'unité de l'aperception"65.

Ayant affirmé 1). l'existence d'une subjectivité transcendantale en tant qu'aperception pure et 2). la nécessité que, en dépit de son caractere originaire, elle ait recours - afin de pouvoir etre conçue - a une synthese effective des représentations de l'intuition sensible en général, il ne reste qu'un point pour démontrer d'une maniere satisfaisante le rôle fondamental que cette représentation joue pour la connaissance en tant qu'expérience.

En plus, étant donné les étapes que nous avons progressivement franchies, c'est-a-dire:

- avoir accepté le caractere purement formel du sujet transcendantal, c'est-a-dire le Je pense en tant qu'identité vide, et

- avoir établi que la représentation de l'identité (unité) de l'aperception dépend de l'unité synthétique du divers donné de l'intuition,

il surgit une autre question en toute légitimité: quelle est la nécessité en vertu de laquelle cette conscience de soi (l'aperception transcendantale) n'est pas simplement une conscience des entités mentales (sens interne), mais, au contraire, une conscience des objets de l'expérience (des entités placées dans l'espace)?

Le rapport théorique qui s'esquisse dans le cadre de cette problématique nous semble etre le suivant: d'une part, l'unité transcendantale de l'aperception rend possible la synthese des représentations dans une conscience (dans la mesure ou ces représentations sont liées en tant que mes représentations). Mais, d'autre part, la synthese des représentations rend possible l'expérience des objets.

En conséquence, l'unité transcendantale de l'aperception est la condition de la possibilité de l'expérience consciente, affirmation qui est tout a fait cohérente aussi bien avec l'idée que a). le moi transcendantal n'est pas donné, mais seulement pensé (donc qu'il n'y a pas d'intuition ou de phénomene en tant que sujet), qu'avec l'idée que b). l'unité du sujet transcendantal n'est pas dérivée d'une unité qui lui préexisterait, de meme qu'elle ne résulte pas non plus de la synthese du divers de l'intuition sensible.


41 E. KANT, La critique de la raison pure, Aubier, Paris 1997, trad. A. Renaut, A 111-112, p. 186.

42 "Vous avez tout a fait raison de dire: "L'ensemble des représentations est l'objet lui-meme, et l'opération par laquelle l'esprit représente cet ensemble de représentations s'appelle: rapporter les représentations a l'objet ". On peut seulement ajouter ceci: comment un ensemble, un complexe de représentations peut-il etre représenté? Pas par la conscience qu'il nous serait donné, car un ensemble requiert un rassemblement (une synthese) de la diversité. Il faut donc qu'il soit produit (en tant qu'ensemble) par une opération interne qui soit absolument valide pour une diversité donnée, mais qui précede a priori la maniere meme dont cette diversité sera donnée, c'est-a-dire que cet ensemble ne peut pas etre pensé dans un concept (d'objet en général) que par l'unité synthétique de la conscience du divers; ce concept, indéterminé eu égard a la façon dont quelque chose se donne dans l'intuition, et rapporté a un objet en général, c'est la catégorie". - E. KANT, Correspondance, Ed. Gallimard, Paris, 1986, pp. 498-499.

43 A la différence de Leibniz, pour qui l'intuition était une représentation confuse, Kant considérait que la distinction entre intuition et concept ne dépend pas du degré de clarté, mais d'une différence quant a la nature et donc, quant a la fonction remplie par chacun d'entre eux dans l'acte de la connaissance.

44 Critique de la raison pure, A 80/ B 106, p. 163.

45 Ibidem, A 104, p. 182.

46 Ibidem, A 105, pp. 182-182.

47 Ibidem, A 105, p. 182.

48 Ibidem, A 109, p. 185.

49 Ibidem, A 105, p. 183.

50 Ibidem, A 341, p. 360; B 399, p. 398.

51 Henry Allison soutient dans son livre (Kant's Transcendental Idealism. An Interpretation and Defense, New Haven/ London, p. 287 sq) que, grâce a son caractere originaire, le moi transcendantal dépasse la distinction entre phénomene et noumene. S'il rend possible le rapport a l'objet en général, cela ne concerne aucunement son statut phénoménal ou noumenal.

52 KANT, Critique de la raison pure, A 342, p. 360; B 400, p. 398.

53 Ibidem, A 343, p. 361; B 401, p. 399.

54 Ibidem, A 346, p. 362, 363; B 404, p. 400. Il faut bien remarquer que ce passage contredit le début du chapitre sur les paralogismes qui affirmait que Je pense est un concept et meme le "véhicule" de tous les concepts. Or, dans notre citation, Kant retire a cette représentation le statut de concept.

55 Ibidem, B 407, p. 403.

56 Voir A 346, p. 363; B 404, p. 400: le Je pense ne représente que le sujet transcendantal des pensées = X.

57 Ibidem A 342, p. 360; B 400, p. 398.

58 Librairie philosophique Vrin, Paris, 1973, trad. Louis Guillermit, p. 20-23.

59 Ibidem A 599/ B 627; p. 533-534.

60 Dans la version allemande le mot qui correspond a "fondement" c'est Grund: "Zum Grunde derselben können wir aber...".

61 Ibidem A 345-346, pp. 362-363; B 404, p. 400.

62 "... de toutes les représentations, la liaison est la seule qui ne peut etre donnée par des objets, mais ne peut etre accomplie que par le sujet lui-meme, parce qu'elle est un acte de sa spontanéité. On percevra facilement ici que cet acte doit avec nécessité etre originairement unique et etre équivalent pour toute liaison...", B 130, p. 197.

63 "Donc, ce n'est que dans la mesure ou je puis lier dans une conscience un divers de représentations données qu'il m'est possible de me représenter l'identité de la conscience dans ces représentations memes - ce qui veut dire que l'unité analytique de l'aperception n'est possible que sous la supposition de quelque unité synthétique", B 133, p. 199.

64 Dans son livre Possible Experience. Understanding Kant's "Critique of pure Reason" (University of California Press, 1999), Arthur Collins suggere que la relation entre la représentation de l'unité de la conscience et l'unité de la représentation Je pense est similaire a la relation qui s'établit entre le temps comme unité (l'idée qui est acceptée d'une maniere indubitable dans l'Esthétique transcendantale) et la représentation de l'unité du temps (aspect qui, au contraire, n'est pas du tout si évident).

65 B 135, p. 200.