La mort volontaire dans le Roman de Tristan en prose

Dana Florean(*)

 

Notre étude porte sur la mort volontaire dans le Roman de Tristan en prose comme point de départ pour une réflexion sur la responsabilité individuelle. Notre hypothese est la suivante : a un moment ou l'influence de l'Eglise était si forte et ou les écarts par rapports a la norme étaient séverement punis, parler du suicide ou de la mort volontaire devait forcément utiliser un certain code. Puisque ce motif est présent dans un nombre relativement important de textes qui ont circulé (le fait qu'il nous soient parvenus et le nombre de manuscrits le prouvent), cela voudrait dire que les auteurs ont parlé de ce sujet d'une maniere qui n'a pas offensé outre mesure l'Eglise et qui, toutefois, a été réceptée par le public. Nous essayerons donc de déceler les formes d'atténuation du message destinées a le rendre acceptable.

Nous pourrions dire tout d'abord que les auteurs présumés eux-memes prennent une certaine distance par rapport a leur texte. Luce del Gat se présente comme le traducteur du texte. Il n'est donc pas responsable, il ne fait que transmettre quelque chose qui a été créé par quelqu'un d'autre. Tandis qu'Hélie de Boron prétend appartenir a la famille de Robert de Boron ce qui lui confere une certaine position et le droit a une certaine matiere.

Nous avons constaté des différences dans la maniere de parler du désir de mort entre les textes en vers du XIIe et les textes en prose du XIIIe siecle. Bien qu'il n'y ait eu une institution de censure a l'époque1, il nous semble assez évident qu'une forme d'autocensure ait bel et bien existé.

Pendant le Moyen Age, globalement parlant, un consensus s'était établi, aboutissant a une société pratiquant une sorte d'autocensure. Les valeurs essentielles étaient unanimement partagées, intériorisées et vécues ; les rares exceptions contestataires étaient étouffées sans difficulté par la simple pression sociale, sans meme que les autorités aient a intervenir. (...) Pour les élites intellectuelles, se nourrissant d'un nombre restreint de textes fondamentaux passés au crible de l'orthodoxie, l'expression d'une pensée autonome hétérodoxe relevait du prodige. Elle était d'autant plus facilement étouffée qu'elle n'avait a sa disposition que des moyens matériels de diffusion tres limités, pour atteindre un public culturellement peu disposé a l'entendre. Suspecte des le départ d'inspiration diabolique, reproduite a la main sur une quantité réduite de manuscrits couteux, ne touchant qu'un nombre limité d'intellectuels peu réceptifs, la pensée contestataire était rapidement neutralisée, sans qu'existât d'institution spécialisée dans le contrôle des écrits 2.

 

Il est clair que nous ne pouvons pas parler, dans le cas de la littérature médiévale, d'un récit réaliste. La littérature repose sur la mise en oeuvre d'un triple brassage : celui du Réel, du langage et de l'Imaginaire. Ainsi, la littérature n'est pas que du Réel (les personnages qu'elle met en scene ne sont pas des personnes), elle est aussi un effet de langage (jeux de mots et d'images) qui se nourrit d'Imaginaire (de fantasmes, de mythes, de croyances)3. Toutefois, nous considérons qu'en profondeur, nous pouvons déceler entre les lignes les modes de pensée des gens de l'époque, les mentalités. Ce changement de la façon de parler du désir de mort de soi dont nous parlions plus haut refléterait, a notre sens, un changement dans la conception de la responsabilité individuelle et de la volonté. Cela est peut-etre le résultat de la lecture et la relecture de certains textes des philosophes grecs antiques4.

Nous allons nous limiter a l'analyse des différences constatées dans un corpus de textes littéraires du XIIe et du XIIIe siecle contenant le motif d'étude. Nous avons constaté des différences significatives pour ce qui est de la maniere de parler de son propre désir de mort dans ces deux périodes, ce qui semble nous indiquer un changement d'attitude officielle qui a engendré (et cela constituera peut-etre l'un des résultats de notre recherche) un changement des mentalités par rapport a la responsabilité personnelle de ses paroles et gestes dans la période historique.

Une premiere étape de notre étude portera donc sur l'analyse comparée des textes comprenant le motif de la mort volontaire pendant ces deux siecles. Nous nous sommes délibérément limités au genre romanesque et au lai. Pour le XIIe siecle, nous avons utilisé les textes suivants : Chrétien de Troyes, Erec et Enide, Yvain ou Le Chevalier au lion ; Marie de France, Le lai du Chevrefeuille et Guigemar, ainsi que les textes en vers du Roman de Tristan, notamment celui de Thomas. Nous avons extrait les fragments de ces textes qui parlent du désir de mort des personnages et nous allons les comparer a des épisodes similaires du Roman de Tristan en prose.

Avant de procéder a notre analyse il convient de situer notre cadre conceptuel. Lorsque nous parlons de mort volontaire ou de suicide nous faisons référence a la définition donnée par Georges Minois5 qui inclut dans la notion de suicide les suicides directs et indirects, les suicides ludiques, ainsi que les duels judiciaires et différentes formes de jugements de Dieu. On peut ainsi parler de suicide non pas seulement lorsqu'il y a intention suivie de passage a l'acte et de mort, mais aussi lorsqu'il y a intention qui n'est pas suivie d'un passage a l'acte et aussi dans des contextes dans lesquels on ne parlerait pas d'ordinaire de tendances suicidaires (guerre, duel, joute, combat singulier, etc.). La libre expression de la violence du guerrier, du chevalier ou du mercenaire contre leurs congéneres diminue d'autant leur tendance a l'auto-destruction. Ainsi, le départ a la guerre, ou la participation au tournois peuvent etre perçus comme des suicides indirects. Au Moyen Age, le suicide (ou plutôt la mort volontaire) est vu comme le résultat d'une tentation diabolique ou comme un comportement de folie. Le cadavre du suicidé est 'sauvagement réprimé' et suivi de la confiscation des biens. La justice civile et ecclésiastique collaborent dans la répression. Il y a aussi une hiérarchie du suicide. Le suicide par désespoir est le plus coupable car il est un attentat contre la nature et contre la charité (inclination a vivre et a nous aimer nous-memes), un attentat contre la société (rôle dans la communauté) et un attentat contre Dieu - propriétaire de notre vie.

Les romans chevaleresques nous offrent une trame narrative assez monotone. Nous avons un ou plusieurs chevaliers qui partent en quete d'aventure afin de prouver leur vaillance. L'errance engendre des rencontres avec d'autres chevaliers et suit nécessairement un combat. A part la prouesse chevaleresque il y a l'amour, la dame qui doit etre conquise, protégée, servie loyalement. Nous avons donc d'emblée deux directions dont l'une contient implicitement l'idée de mort et de risque accru de mort (combat chevaleresque) et une autre qui ne devrait pas, en principe, conduire a une destinée funeste (amour).

Nous allons voir que, surtout pour le roman du XIIIe siecle, la mortalité causée par l'amour est tout aussi importante (pour ne pas dire plus importante encore) que celle causée par les combats entre chevaliers. Une distinction tres significative a l'appui de notre hypothese est l'absence de désir de mort dans le cas de la joute et l'omniprésence de ce désir dans le cas de l'amour. Il apparaîtra également un systeme de conduites d'évitement du combat et d'une fin tragique dans le combat chevaleresque. La force des mots et des gestes est essentielle dans ce cas. Toutefois, nous allons également constater que ces mécanismes ne fonctionnent pas du tout en amour ou le dénouement est inéluctable.

D'un point de vue chronologique, au XIIe siecle nous assistons plutôt a une absence de responsabilité de la part des personnages qui désirent leur mort. Les formules employées soutiennent cette interprétation, ainsi que l'absence d'une volonté ouvertement exprimée en faveur de la mort. Les raisons expliquant l'imminence de la mort sont plutôt l'impossibilité de retenir la vie ou bien l'effet naturel (selon la norme courtoise) suivant une certaine cause.

Voyons a présent de plus pres les épisodes contenant des références au désir de mort du XIIe siecle.

 

Chrétien de Troyes - Erec et Enide6

 

Erec est blessé est s'évanouit. Enide le croit mort et se désespere

4590. Cele le vit, grant joie en ot ;

Mais ele n'aperçut ne sot

La dolor dont il se plaignoit

Que toz ses cors en sanc baignoit,

Et li cuers faillant li alaoit.

A un tertret qu'il s'avaloit,

Cheftoz a un fais a val

Jusques sor le col dou cheval.

Si con il relever vuida,

Et chiet pasmez con s'il fust morz.

Lors commença li duelx si forz,

Quant Enide cheoir le vit.

Mout li poise quant ele vit,

Et cort vers lui comme cele

Que sa dolor de rien ne cele.

En haut s'escrie et tort ses poinz ;

De robe ne li remest poinz

Devant son piz a dessirier ;

Ses crins commence a detirier,

Et sa tendre face dessire.

"Dex, que ferai ? fait ele. Sire,

Por qoi me laissiez vos tant vivre ?

Morz, car m'oci tot a delivre !"

(...)

4649 "Dex ! que ferai ? por qoi vif tant ?

Morz que demore et que atant,

Que ne me prent sanz nul respit,

Quant ele ocire ne me daigne.

Moi meisme estuet que je praigne

Le venjance de mon forfait.

Ainsi morrai, mal gré en ait

La Morz qui ne me vuet aidier.

 

Erec est blessé est s'évanouit. Enide l'attend impatiemment, le voit venir et manifeste son allégresse. Mais ensuite elle le voit sans connaissance et le croit mort. Le désespoir s'empare d'elle. Premierement, il y a les manifestations de ce désespoir qui sont aussi celles du deuil : elle crie, déchire ses vetements (ce qui représente également le premier signe de la folie), s'arrache les cheveux et se griffe le visage. Le commentaire de l'auteur est le suivant : Mout li poise quant ele vit (il lui coute beaucoup d'etre encore en vie), il eut été préférable qu'elle meure au meme moment. Mais ce ne sont pas les mots d'Enide. Elle masque son désir de mort imminente par une personnification de la mort qui a le devoir de la prendre dans l'instant : Morz, car m'oci tot a delivre (Mort, hâte-toi de me tuer, et sans hésiter). Ce n'est donc pas a elle de s'ôter la vie mais a la Mort de la tuer. Ce ne sera donc pas son intention et son geste. Si ce n'est la Mort, c'est son mari qui aurait du la tuer pour ne pas la laisser vivre ce désespoir : Sire / Por qoi me laissiez vos tant vivre ? (Sire, pourquoi m'avez-vous laissée vivre si longtemps ?). Elle n'est pas coupable ou responsable du désespoir qu'elle ressent. Ceux qui ont provoqué ce désespoir ont le devoir d'abréger ses souffrances. Son mari, son sire, qui est maître de sa vie et qui doit la protéger était dans l'obligation, avant de mourir, de la tuer pour ne pas l'abandonner en proie a cette angoisse.

 

Chrétien de Troyes, Yvain ou le Chevalier au lion7

 

3525 et dit : Que fet quant ne se tue

cil las qui joie s'est tolue ?

Que fais je, las, qui ne m'oci ?

Comant puis je demorer ci

et veoir les choses ma dame ?

Que fait ame an si dolant cors ?

 

Le désir de mort est bel et bien la mais il est présenté sous la forme d'interrogations. Dans le contexte, ces interrogations rendent plus intense la souffrance du héros mais au fait, il ne s'agit toujours de ce qui est convenable, possible, supportable pour un etre humain. De toute façon, ces questions nous introduisent dans un univers de l'hypothétique.

 

Marie de France (v. 15-20), Le lai du Chevrefeuille8

Mes puis se mist en abandun

de mort e de destructiün.

Ne vus en merveilliez niënt :

Kar cil ki eime leialement

mult est dolenz e trespensez,

quant il nen a ses volentez.

Tristram est dolenz e pensis :

pur ceo s'esment de sun pais.

En Cornuaille vait tut dreit

la u la reine maneit.

 

L'auteur ressent le côté un peu excessif et potentiellement choquant de l'état de Tristan et tient a expliquer son comportement par la référence aux regles de la courtoisie. Ne vous en merveilliez niënt. Car introduit un explication, un argument solide, incontournable. Et bien que Tristan s'abandonne au désespoir, il ne s'agit la que d'un état d'âme, puisque la solution qu'il trouve est le départ au pays de la reine et une entrevue avec celle-ci.

 

Marie de France, Le lai de Guigemar9

 

668 Guigemar, sire, mar vus vi !

Mieuz voil hastivement murir

Que lungement cest mal suffrir.

Amis, si jeo puis eschaper,

La u vus fustes mis en mer

Me neierai !

 

L'attitude de la dame va dans le sens des soins raisonnables destinés a maintenir la vie. La souffrance provoquée par l'absence de l'amant est terrassante. La vie dans ces conditions n'est pas acceptable. Il serait donc préférable de mourir plutôt que de vivre dans une telle souffrance. Pourtant, tout est hypothétique : mieuz voil - il vaudrait mieux, je voudrait mieux, suivi d'une phrase conditionnelle : si jeo puis eschaper,/La u vus fustes mis en mer/ Me neierai - si je peux m'échapper (ce qui n'est pas du tout sur), je me noierai.

 

Thomas, Tristan et Yseut10

 

Dunt a Tristran si grant dolur

3030 Unques n'od, në avrad maür,

E turne sei vers la parei,

Dunc dit : "Deus salt Ysolt e mei !

Quant a moi ne volez venir,

Pur vostre amur m'estuit murir.

3035 Jo ne puis plus tenir ma vie :

Pur vus muer, Ysolt, bele amie.

N'avez pité de ma langur,

Mais de ma mort avrez dolur.

Ço m'est, amie, grant confort

3040 Que pité avrez de ma mort".

"Amie Ysolt" trei fez a dit,

A la quarte rent l'espirit.

 

Ici aussi, le personnage évite d'assumer la responsabilité de ses actes. Tristan dit qu'il ne peut retenir sa vie. Yseut est la cause de sa mort mais lui n'est pas son propre instrument de mort. Ce n'est pas sa volonté. C'est quelque chose qui échappe a son contrôle. Pourtant ses gestes trahissent sa fin tragique. Les gestes de Tristan sont ceux d'un moribond qui s'apprete a mourir : il invoque Dieu et se tourne vers le mur. Sa mort suit le rituel mais ce rituel est modifié. Certes, il prie Dieu, mais ses dernieres pensées et paroles sont adressées a Yseut. Tristan ne dit pas textuellement qu'il veut mourir. Au contraire, il insiste sur le fait qu'il ne contrôle pas le processus et qu'il n'en est pas la cause.

"Je ne peux plus retenir ma vie" pourrait etre interprété dans le sens religieux de l'effort raisonnable que chacun doit faire afin de préserver sa vie. N'est pas suicide ce qui excede cet effort raisonnable. Pour rendre les choses plus claires nous allons présenter l'avis de l'Eglise Catholique concernant la distinction entre les soins raisonnables qui doivent etre pris afin de préserver la vie et les soins extraordinaires. Selon The Catholic Encyclopedia :

 

If a man as usufructuary is obliged in justice to preserve his life, it follows that he is equally bound to make use of all the ordinary means which are indicated in the usual course of things (...)In fact to neglect the ordinary means for preserving life is equivalent to killing one's self, but the same is not true with regard to extraordinary means. Thus theologians teach that one is not bound in order to preserve life to employ remedies which, considering one's condition, are regarded as extraordinary and involving extraordinary expenditure ; one is not obliged to undergo a very painful surgical operation, nor a considerable amputation, nor to go into exile in order to seek a more beneficial climate, etc.11,12.

 

La différence subtile entre mort volontaire et mort naturelle serait marquée ici par l'emploi du verbe pouvoir et non pas du verbe vouloir. Tristan n'assume pas sa propre mort. Il l'attribue a des raisons extérieures. Cela sert donc a atténuer le sens de ses actions. On pourrait l'expliquer par la forme de discours direct, de dialogue. Tristan parle, ce sont ses mots.

 

Thomas, mort d'Yseut.

 

Tresque Ysolt la novelë ot,

De duel ne puet suner un mot.

De sa mort ert si adolee

La rue vait desafublee

3075 Devant les altres el pales.

(...) Amis Tristran, quant mort vus vei,

Par raisun vivre puis ne dei.

3085 Mort estes pur l'amur de mei :

Par raison vivre puis ne dei.

Mort estes pur la mei amur

E je muer, ami, de tendrur.

(...) Pur mei avez perdu la vie,

E jo frai cum veraie amie :

3115 Pur vus voil murir ensement.

 

Yseut non plus ne parle pas de son désir de mort. Elle parle de ce qui est juste. La encore c'est quelque chose qui dépasse son libre arbitre. L'emploi de la conjonction 'et' introduit un rapport consécutif ; il s'agit d'une conséquence logique (on pourrait le traduire par ainsi). Le futur a ici une fonction de certitude. Ce futur montre la détermination d'Yseut. Il n'y a aucun doute, elle agira en véritable amie courtoise : son ami mort, la regle veut qu'elle ne survive pas. Donc elle n'a pas non plus le choix. Ce futur pourrait etre une marque de la volonté d'Yseut si le poids de la courtoisie ne l'emportait sur cette suggestion. Puisque Tristan l'a aimée, cela veut dire qu'elle méritait son amour. Par conséquent, elle ne peut agir autrement qu'en véritable amie. Ce veraie amie introduit l'argument, la cause qui explique la nécessité de la mort, notamment, comme nous l'avons déja précisé, les regles de la courtoisie.

L'épisode de la mort d'Yseut pres du cadavre de Tristan sera remplacé dans le roman en prose par l'étreinte mortelle mais mutuellement acceptée de Tristan.

Tristan est mort d'amour pour Yseut. Par raisun vivre puis ne dei. L'idée de raison, de ce qui est convenable est sensée éliminer la culpabilité potentielle. Yseut ne doit plus vivre car elle n'a plus de raison a cela. La vie doit avoir un sens. Elle ne se justifie plus si son sens disparaît. La vie finit au moment ou elle doit prendre fin. Il est impossible de continuer a vivre apres ce moment.

Un élément intéressant est la présence de l'article défini aupres de amour dans Mort estes pur l'amour de mei. Philippe Ménard13 parle d'un emploi expressif de l'article défini destiné a faire référence a une réalité bien connue a un type traditionnel (article de notoriété). Or, l'amour qui relie les deux amants est notoire. M'estuit murir pourrait se traduire par 'je meurs' 'je me meurs'. Il y a un aspect duratif implicite. Ce qui va dans le sens de l'idée que les amants sont destinés a la mort depuis le début de leur amour. On parle souvent de ce roman comme d'un roman de la fatalité. Yseut aussi parle directement. Elle doit trouver des moyens pour atténuer son propos. dans son cas il s'agira des regles sociales, et notamment des regles de la courtoisie qui l'empechent d'agir autrement. Elle ne serait pas digne de l'amour de Tristan si elle agissait autrement.

Tristan et Yseut n'utilisent pas leur libre arbitre. Ni leur volonté. Il sont gouvernés par la nécessité. Des le début de leur amour, le philtre a remplacé la volonté. Ils n'ont pas choisi de s'aimer et ils ne choisissent pas de mourir. Ils ne font que se soumettre a des regles et volontés supérieures. Donc, ils ne sont pas responsables de leur mort.

La situation est tout a fait différente pour le Roman de Tristan en prose. La, nous avons d'emblée une situation beaucoup plus complexe, puisque le récit est plus ample. Nous avons déja remarqué que la joute ne comporte pas un désir de mort ou un désir de tuer tandis que les rapports amoureux impliquent nécessairement une fin tragique assumée. La situation est plus complexe car nous n'avons plus uniquement le triangle traditionnel amant - amante - gilos (Tristan - Yseut - Marc) mais aussi des doubles de Tristan et d'Yseut ainsi que des récits qui mettent en scene des personnages a destins similaires a celui des amants de Cornouailles et qui fonctionnent comme des mises en abîme. Tristan est doublé, entre autres, par Kahédin et Palamede qui représentent deux autres possibilités de dénouement.

Il y a ceux qui se suicident et ceux qui ne se suicident pas. Parmi ceux qui se suicident, il y a ceux qui le font directement (Kahédin) et ceux qui le font de maniere plus masquée (Tristan). Palamede est la troisieme option de fin. Amoureux lui-meme d'Yseut, il se rend compte que la reine ne l'aimera jamais et se résigne a un amour sans espoir et de loin. Un substitut de suicide est la folie (Tristan et Kahédin). La folie préfigure le dénouement fatal. La folie est une forme de mort sociale car elle implique un retrait du monde et une renonciation a la civilisation. Tristan s'enfuit dans la foret ou il portera les marques de la folie (tonsure, visage barbouillé, vetements en loques, refus de communication langagiere).

Or dist li contes que, puis que mesires Tristrans se fu partis de la damoisele ki mesagiere estoit de Palamidés et il ot si du tout perdu le sens et le memoire k'il ne savoit k'il faisoit, il conmencha esranment a desrompre les dras k'il avoit vestu, ausi com uns forsenés, si k'il aloit par mi le Marés braiant et criant, saillant et courant, tout en tel maniere comme une beste forsenee. Et se aucuns me demandoit de coi il vivoit, je diroie k'il vivoit de char crue, car toute jour prendoit cha et la les bestes par la forest et puis mengoit la car atout le cuir, et se vivoit en tel maniere14.

 

Pour ceux qui se suicident, il y a deux options : la tentative (Tristan, Yseut) et l'acte accompli (Kahédin, Bélide). Un élément essentiel qui nous servira d'argument pour notre hypothese est le fait que tous ces suicides et tentatives de suicide sont accompagnés de lais mortels et de lettres.

Tristan et son double Kahédin nous semblent la partie la plus intéressante. Kahédin est le double négatif de Tristan. Son sort en est d'autant plus émouvant. Ces deux chevaliers partagent un lien familial : Tristan est l'époux d'Yseut aux blanches mains (elle-meme le double d'Yseut la blonde), la soeur de Kahédin. Kahédin ne gagnera jamais l'amour d'Yseut la blonde. La seule consolation (qui n'en n'est pas une) est qu'il a l'amour fraternel du double de celle-ci. Tristan sombre dans la folie, suite a un malentendu causé par Kahédin, tandis que celui-ci choisira la mort par la greve de la faim. Tous deux écrivent des lais mortels. Tristan est le plus preux chevalier. Il est presque toujours vainqueur. Kahédin aussi est un preux chevalier - on nous le répete constamment -, mais il est poursuivi par la malchance et est souvent vaincu dans ses combats. Les deux hommes sont d'abord amis et ensuite rivaux. La mort de Kahédin préfigure la mort de Tristan. Dans la partie qui parle de Kahédin, Tristan est constamment mentionné et recherché par le procédé de l'entrelacement.

Yseut aussi a un double dans la personne d'Yseut aux blanches mains. Elles ont des traits communs : elles sont filles de roi, elles portent le meme nom, elles ont des dons de guérisseuses et sont toutes deux amoureuses de Tristan.

Nous disions au début que la trame narrative du roman comporte deux grandes directions : le combat chevaleresque et les rapports amoureux. Le combat chevaleresque contient l'idée de mort meme si elle n'est pas explicitement présentée. La fonctionnent des mécanismes d'évitement du dénouement tragique. Ces mécanismes portent sur des codes gestuels et surtout sur la parole. "La fonction la plus évidente de l'échange langagier : substituer a la joute chevaleresque et a sa description attendue et banalisée le combat de paroles, moins meurtrier et littéralement moins codé, plus neuf"15. Meme si le but de la quete chevaleresque est le combat qui doit prouver la prouesse et la vaillance, les chevaliers essayent de l'éviter. Le combat est le plus souvent anonyme. Armés et cachés derriere leurs armures, si les chevaliers ne portent pas leurs emblemes et leurs écus ou bien s'ils en portent d'autres, ils peuvent passer incognito. C'est le cas de Lancelot qui ne veut jamais etre reconnu par ses adversaires. C'est aussi le cas de Kahédin et de Tristan qui préferent ne pas dévoiler leur identité a leurs adversaires potentiels pour ne pas arreter d'emblée le combat. Il est intéressant de constater qu'ils ne se reconnaissent jamais avant de prononcer leur nom. La voix, le visage meme ne provoquent pas l'identification. Il suffit donc de changer de marques extérieures (armes, écu) pour pouvoir dissimuler son identité. Le combat des chevaliers ressemble a un jeu ou il faut prouver que l'on est le plus fort, sans nécessairement tuer son adversaire. Le but n'est pas d'occire son opposant mais de prouver qu'on le surpasse en prouesse.

En amour, par contre, le dénouement est inéluctable. Troubadours, trouveres, auteurs de romans arthuriens ou autres reprennent inlassablement le motif de la blessure d'amour, du pouvoir mortifere de la beauté de la Dame et l'oxymore de la douce/poignante saveur/morsure de la mort d'amour16. Ce n'est pas l'amour courtois, qui avait ses propres techniques et artifices pour éviter la mort (codes, obligations de service et de récompense, etc.), mais bien l'amour passion qui terrasse ses victimes. Bien que Tristan et Yseut soient les seuls a avoir bu le philtre, tous les amoureux du roman sont dévorés par la passion amoureuse et la plupart d'entre eux en meurent. Tous demeurent désarmés devant la toute puissance de la beauté. Tous comprennent qu'il leur est désormais impossible d'échapper a l'amour. Des lors, toutes considérations morales ou religieuses s'évanouissent17.

Par conséquent, les mécanismes qui permettent d'éviter la mort au combat cessent de fonctionner en amour. Le meilleur exemple serait sans aucun doute celui de Kahédin qui est un excellent parleur. Il parvient presque toujours a convaincre son adversaire de l'inutilité du combat. Il réussit, par exemple, a éviter une joute contre Kex par la force de la parole.

 

Sire cevalier, gardés vous de moi ! A jouster vous couvient ! - Onques mais, fait Kahedins, se Diex me consaut, n'oi parler de teus salus fors ceste part tant seulement. On aloit disant par le monde que u roiaume de Logres avoit greigneur pais que en nul autre pais, et je n'i voi se guerre non. Ge ne sai en nule maniere du monde conmnet il i puist avoir plus mortel guerre que n'i a nule raison ! - Sire cevaliers, ce dist Kex, tant me dites ! Vous plaist il a jouster a moi ? - Sire, fait Kahedins, or sachiés tout chertainnement que onques vostre peres ne mesfist au mien, que je sace, ne vous a moi. Pour coi je vous quit boinement de toutes quereles. Et vous, laissiés atant ceste bataille, s'il vous plaist. Et se vou vous estes courechiés de ce que je le laisse einsi, a un autre vou em prendés que a moi, car vostre bataille ne voel je point. (...) En non Dieu, fait Kahedins, or voi je bien apertement que chis pais est li plus aventureus que je veisse onques mais. Onques mais ne fu nule si estrange aventure ! Itant me dites : quele ocoison poés vous orendroit trouver de combatre a moi ? M'avés vous trouvé en traison ? Vous ai je feru u navré u je vous ai vostre amie tolue ? Onques mais en lieu u je fuisse, je ne vi pour noient bataille fors que en cest pais tant seulement. Par ma foi ce sont droites merveilles que je voi !18 .

 

Il est aussi artiste, il écrit des lais. Pourtant, son talent argumentatif ne fonctionne pas du tout dans la relation amoureuse. Il respecte les lois de la courtoisie. Il respecte le service d'amour, il est courtois mais ne reçoit nullement les récompenses espérées et que la dame aurait du, en principe, lui octroyer. Il écrit deux lais a Yseut. Dans un premier temps, un malentendu fait que Tristan se croie trahi et perde la raison. La lettre envoyée par Yseut a Kahédin le convainc qu'il n'a aucune chance aupres de la reine. Il décide donc de se laisser mourir en refusant de se nourrir. Il est frappé de mélancolie et tous parlent de la maladie de Kahédin. La présence du harpier dans ce contexte est essentielle. Envoyé par la reine pour obtenir des informations sur Tristan, il sera le témoin de la mort de Kahédin. Celui-ci insistera pour l'avoir aupres de lui dans ces derniers instants pour pouvoir offrir a Yseut une description détaillée des suites de son refus. Cette description sera toutefois celle d'un artiste, et non pas celle d'un témoin ordinaire. Nous pouvons assimiler le lais mortel de Kahédin a une lettre de suicidaire car il ne respecte pas la doctrine courtoise. En principe, le but de ces textes était de convaincre la dame d'offrir son amour par tous les moyens : la mettre face a ses responsabilité, la rendre coupable de la souffrance infligée et responsable d'une mort potentielle. Une telle perspective devait faire plier meme la plus cruelle des femmes (cela menera au XIVe siecle au motif de la belle dame sans merci). Pourtant, Kahédin ne fait rien de cela. Certes, son texte respecte toutes ces demandes mais il ne le transmet pas a Yseut 'de son vivant', il ne lui donne pas le temps de changer d'avis. Il attend les derniers moments de sa vie, ou il sait pertinemment que tout est fini pour lancer son chant de cygne et apprendre au harpier le texte et la mélodie de sa mélopée. Ce qu'il désire n'est plus l'amour de la dame mais sa culpabilité.

Nous en venons a un autre point de notre hypothese. Nous pensons qu'il y a un changement dans l'expression de la volonté entre les textes du XIIe et du XIIIe siecle. Du point de vue de la volonté des personnages, la distinction entre le combat (pouvant mener directement a la mort) et les relations amoureuses est tout aussi significative et, d'une certaine maniere, inversée. Si le désir de mort n'apparaît pas clairement exprimé dans le contexte de la joute (et les personnages le disent clairement), il n'en est pas de meme pour l'amour, ou ce désir surgit constamment et gouverne les actions des personnages. Les amants malheureux acceptent, voire meme désirent la mort. Kahédin choisit délibérément la mort. Il ne mange plus, ne boit plus, se retire du monde (une forme de mort sociale) et languit d'amour en attendant sa mort.

Kahédin ne parle pas de sa mort comme d'une absence de solution. Bien au contraire, il affirme etre malade et dit qu'il guérira bientôt. Dans le contexte, cette guérison ne peut équivaloir qu'a la mort. Il s'agit bien d'un suicide, d'une mort volontaire. Kahédin ne conçoit jamais d'autre solution a son mal que la mort : "il n'aura jamais medecine de cest mal se par la mort non. La mort li plaist et atalente. Il ne veut mais nul autre bien"19.

Une hypothese intéressante et qui pourrait s'avérer un critere utile dans notre démarche serait de dire que le suicide (interdit par l'Eglise) est masqué par la forme littéraire du lai. En effet, en dépit de l'abondance de dialogues et de monologues (discours direct) du Roman de Tristan en prose qui pullulent de formules portant sur le désir de mort, celles qui sont véritablement suivies d'un passage a l'acte (tentative de suicide ou occurrence de la mort proprement dite) sont proposées sous la forme de lais mortels, donc de poemes a forme courtoise. Nous pourrions considérer que cet artifice permet d'atténuer l'impact sur une autorité religieuse sans toutefois affecter la compréhension du public. Kahédin a besoin du témoignage du harpier et il doit lui apprendre son lai et la musique de celui-ci pour que son triste sort deviennent une partie du bagage lyrique de son époque. Il veut que la reine sache la raison de son trépas mais sait également qu'une chanson ou un lai sont faits pour circuler. Les premieres réactions de la reine sont significatives dans ce sens. Elle déplore d'abord le sort du chevalier, mais ce qui la préoccupe le plus c'est l'opinion publique, ce que les gens vont dire en apprenant qu'un chevalier est mort d'amour pour la reine. En quelque sorte, elle est préoccupée par sa réputation. Et a juste titre, car les gens apprendront tres vite la nouvelle, malgré les efforts du roi Marc et d'Yseut.

La premiere lettre de Kahédin produit un grand malentendu. Kahédin et Yseut fonctionnent selon des registres différents. Kahédin applique les lois de l'amour courtois selon lesquelles un certain service d'amour produit de façon obligatoire une récompense de la part de la dame. C'est un peu ce qui engendre la réaction de Tristan et sa folie. Yseut, d'autre part, ne fonctionne plus selon ce modele, elle n'aurait en aucun cas du répondre a Kahédin, et encore moins lui donner une réponse ambiguë. Sa deuxieme réponse et d'autant moins courtoise qu'elle ne respecte aucunement la diplomatie des rapports courtois. Elle parle sans aucun détour ce qui menera au dénouement tragique de Kahédin. Leurs interprétations sont ainsi faussées car elles utilisent des codes et savoirs différents. Pourtant Kahédin est quelqu'un qui manie d'ordinaire avec beaucoup de succes la langue et obtient le résultat voulu. Il parvient ainsi a éviter des combats par la force des mots. Il met en ouvre des codes et techniques d'évitement implacables. Il bloque l'agressivité de ses adversaires par les mots, mais ne réussit pas a convaincre Yseut de répondre a son amour.

La narration cependant n'est pas le seul support dans le Tristan en prose, de la mort par amour. Le lai lyrique, et particulierement le lai mortel donne a celle-ci une coloration particuliere. En laissant la parole a son personnage, le narrateur parvient en effet, mieux que par le récit, a traduire les pensées du mourant et aussi a faire connaître son propre sentiment sur la mort d'amour20.

Loin d'Yseut, Kahédin souffre d'amour21. La description de ces souffrances fait constamment référence a la mort. "Quant il oit aucun parler de madame Iseut, tout maintenant il refroidit li cuers et devient ainsi come mors, pales et vains". La reine est une image obsédante pour lui : elle peuple ses jours, ses nuits, ses reves, toutes ses pensées. La réalité est altérée : ses yeux ne voient plus la réalité. Toutefois, il ne s'agit pas de l'effet d'une potion magique. Cette fois-ci, c'est l'amour-passion qui agit. "Il a les iex du cief tout come tous perdus pour des iex du cuer". Cette altération de la perception de la réalité pourrait équivaloir a la folie. On nous dit que Kahédin est 'détruit' par l'amour. Parmi d'autres manifestations de cet amour, il y a la poésie et la musique : il dédie des chansons (canso) et des rotruenges a Yseut, ainsi que des lais. L'art est la maniere de communiquer avec Yseut. Kahédin lui envoie son lai. Dans le premier lai qu'il avait fait parvenir a Yseut pour la supplier de lui accorder son amour, il mettait déja en relation l'amour et la mort qui apparaissaient, sous forme de substantifs, de personnifications ou de verbes, dans presque chaque strophe22.

Le harpier envoyé par Yseut pour avoir des nouvelles de Tristan arrive en Petite Bretagne. Kahédin en profite pour envoyer a Yseut son lai d'amour. Il apprend au harpier les vers et la musique et lui dit de faire entendre ce lai a la reine lorsqu'elle sera seule. En voyant le harpier, Yseut est heureuse pensant avoir des nouvelles de Tristan.

Le but du lai est le 'captatio benevolentiae' de la dame : la convaincre d'accepter et de répondre a son amour. Il le fait en décrivant les souffrances qu'Amour lui fait endurer. Kahédin est 'travaillé' a mort par amour'. Il a perdu le sommeil, ne peut rien faire. Il fait appel a la pitié de la reine et lui demande de ne pas le laisser mourir, car elle est 'une douce dame'. Cela est encore plus évident si l'on compare ce lai a la chanson du Châtelain de Coucy, Je croyais bien vivre sans amour. La aussi il y a une description détaillée des souffrances de l'amour et le poete s'irrite contre Amour qu'il ne tient pas a sa volonté. Ici aussi les souffrances prennent l'apparence de la folie et de la colere mais vers la fin nous pouvons constater qu'il ne s'agissait que d'un subterfuge pour mieux implorer la dame d'offrir son amour en la culpabilisant.

 

Ma dame ou nus biens ne souffraint,

Merchi par francise et par gré,

Puis k'en vous sont tuit mal estaint,

Et tuit bien a droit alumé,

Connissiez don't la folie

Me vient ki me tout la vie:

Ou en doi faire clamor,

S'a vos non, de ma dolor ? 

 

Mais pour Yseut, tout cela est signe de folie. Elle loue le harpier, mais non pas l'auteur des vers. Elle répondra aussi par un lai ou elle parlera de la folie qui n'est pas 'vaselage'. Il s'agit donc de l'amour passion /vs/ amour courtois. L'amour passion est une folie et ne mérite donc pas le respect et la valeur. Il en est ainsi car Kahédin ne résiste pas a ce sentiment, bien qu'il ne soit pas l'objet d'un charme qui annihile son libre arbitre (philtre). A la différence de l'amour de Tristan et Yseut, Kahédin a le devoir de résister a cette passion et de la vaincre. S'il s'y refuse, c'est parce qu'il est fou, faible et dénué de prouesse et de sagesse. En outre, il aspire a quelque chose qu'il n'a aucune chance d'obtenir. Il est comme l'oiseau qui veut etre l'égal de l'aigle. Ou comme l'animal qui est suffisamment déraisonnable pour se mesurer au lion. Il est inutile (et folie) de se lancer dans une entreprise alors qu'il n'y a aucune chance de succes. Si la mort intervient, la victime ne doit pas etre plainte, meme si elle se tue elle-meme.

La premiere lettre qu'Yseut envoie a Kahédin illustre les ambiguités et les dangers de la courtoisie et de son langage trop codé23. Le lai d'Yseut pourrait surprendre par sa grande cruauté. De toutes les personnes, elle serait sensée comprendre le mieux les souffrances d'un amant malheureux. Si d'ordinaire dans le Tristan en prose, le lai atténue, dans ce cas précis, il accentue la force des propos de la reine. Les formes artistique étant destinées a circuler, le ridicule de Kahédin n'en est que plus poignant. Pourquoi Yseut s'acharne-t-elle autant sur Kahédin ? En tant que reine - suzeraine, elle devrait en principe accepter ces 'soupirants' qui font briller encore plus sa beauté. Elle est elle-meme sujette a un amour passion. Pourtant, l'amour de Kahédin est 'folie'. Il n'a pas bu le philtre. Il n'a aucune excuse. En plus, il désire l'amour de la reine. Encore un signe de folie. Par conséquent, elle l'humilie, ce qui n'est pas particulierement courtois. Pourtant ce qu'elle lui reproche le plus c'est son incapacité a contrôler sa passion, a la dompter. Certes, nous pouvons etre sujets a des 'coups de foudre' mais il faut utiliser sa volonté et sa raison pour y résister. Ne pas le faire est une faute impardonnable et une grande folie. Cela peut etre également un péché, car on peut facilement sombrer dans la mélancolie et le désespoir (ce qui arrivera a Kahédin) et ne plus pouvoir en sortir. Sa mort ne sera pas estimable, elle ne donnera pas lieu a des contes ou lais car, en définitive, il ne s'agit pas d'un récit d'amour, mais d'un récit de faiblesse humaine.

Le lai d'amour de Kahédin est donc un échec. Non seulement il ne fait pas plier la dame mais il s'attire aussi une grande humiliation. Car "ce qui distingue une interprétation pertinente d'une interprétation erronée, ce n'est pas un critere d'authenticité ou de conformité, mais plutôt ce qui se passe dans l'échange interactif lui-meme : dans quelle mesure les inférences spécifiques a un contexte donné sont partagées, confirmées, modifiées ou rejetées au cours d'une rencontre".24

La fin de Kahédin se trouve elle aussi sous le signe de la transfiguration artistique. La réception du message comporte plusieurs étapes. Il écoute le lai a plusieurs reprises pour bien comprendre le sens. Le texte nous dit : (tome I, p. 234) "Et quant il les a ois et entendus de chief en chief et mis en son cuer, il reconnoist certainnement adonc que pour mal de lui et haine avoit la roine parlé a cestui point si felenessement et si cruelment"25. On fait donc cette distinction entre entendre et écouter (+/- volontaire, +/- compréhension). Kahédin se rend compte que la reine a désiré l'humilier publiquement et par cela a fait preuve de cruauté. L'image d'Yseut dans le roman en prose n'est plus celle du roman en vers. En fait, il y a beaucoup plus de violence, de cruauté, de félonie qu'au XIIe siecle. L'exemple du roi Marc est édifiant. Il n'a plus cet aura de noblesse. Les remords des amants ne sont plus justifiés par un amour vassal et un devoir accompli par loyauté envers un bon roi. Marc est un fourbe et un lâche et ne désire que la perte de Tristan.

Mout pense li rois March curieusement a cheste cose. Slil pooit en aucune maniere monsigneur Tristran ochirre, il l'ochirroit trop volentiers, mais il ne voit en quel maniere il le puisse metre a mort. Se il meismes ne s'en aloit en tapinage u roiaume de Logres et s'il n'ochioit monsigneur Tristran en reponnans, apertement ne le porroit il pas ochirre, car mesire Tristrans est de trop grant pooir26.

ou bien

Quant li rois March oi et sot que mesire Tristrans se moroit sans doute et ne pooit escaper, plus en est liés qu'il ne fu piecha mais. Ore a joie et leesce, car bien li est avis, se mesire Tristrans estoit mros, il ne trouveroit jamais home en Cornuaille qui contre lui s'osast drechier.27

 

Quant a Yseut, ses rapports a son maître sont dominés par la peur des représailles.

Revenons a Kahédin. Il saisit l'injustice du geste d'Yseut. Le texte dit : " il est mors sans faille et honnis en toute manieres"28. Est-il vraiment mort sans faille ? Du point de vue de la doctrine courtoise, oui. Hélas pour lui, nous ne sommes plus dans un univers courtois. Une grande injustice lui a été faite : l'humiliation publique. Le lai - la forme artistique - demeurera et sera porteuse d'une certaine image de cet amant malheureux. Courtois ou fou, il restera dans la mémoire des gens un peu comme 'li fols enfes ki crie/ Por la bele estoile avoir/ K'il voit haut et clerc seoir29'. Pourtant, Kahédin est constant. Amant courtois obsolete, il ne lui reste plus qu'a mourir d'amour. "Puisque sa dame li veut mal si entierement, il ne demande fors que la mort !". La encore il y a une certaine atténuation et déresponsabilisation : ce puisque introduit la une cause irréfutable qui ne peut mener qu'a un seul effet. Il ne choisit pas de mourir, il en est obligé en vertu du code de la courtoisie. Le narrateur trouve lui aussi des excuses au suicide de Kahédin. Il nous dit que celui-ci avait été l'un des plus 'sages' chevaliers de Petite Bretagne, mais que Amour lui a pris la raison "a cestui point a il si du tout le sens perdu que il meisme se met a mort". De toute façon, dans la littérature courtoise "le suicide d'amour est meme une conduite obligatoire lorsque surgit un obstacle insurmontable"30 La méthode de mise a mort n'est pas une nouveauté pour la littérature médiévale : il se laisse mourir de faim (comme Galehaut dans Lancelot). Il perd tout contact avec le monde (signe de folie), il évite les gens et se retire dans la foret (comme Tristan dans son épisode de folie). Cet épisode est décrit comme étant une maladie. Ce mot est particulierement important parce qu'il excuse également le 'malade'. Pourtant il ne mourra pas seul. Il y aura un témoin qu'il requerra lui-meme : le harpier de dame Yseut. Cet épisode utilise aussi le theme du double. Par compensation, Yseut aux Branches Mains pleure cet amant malheureux. Si la véritable Yseut est insensible, son double assume en partie le deuil.

Le moment de la mort de Kahédin contient un merveilleux exercice de subtilité. Kahédin est mourant. La seule personne qu'il accepte pres de lui est le harpier. Lorsque sa fin est tres proche il lui apprend un nouveau lai qu'il devra faire parvenir a Yseut apres sa mort. Le harpier doit assister a la mort et ensuite porter ce 'chant de cygne' a la reine. A la différence du premier lai d'amour de Kahédin, celui-ci ne cherche plus a convaincre la dame hautaine d'accepter l'amour mais a provoquer sa culpabilité et aussi, plus subtilement, a montrer au monde la cruauté d'Yseut, vu que le lai est fait pour circuler. Ce n'est plus un lai d'amour parce qu'il est envoyé sciemment apres le trépas. Il garde toutefois l'apparence d'un lai d'amour destiné a faire fléchir la dame.

 

Douche Yseut, de roines dame,

Biautés du siecle, estoile et game,

Conment sousfrés c'on met sous lame

Cel ki plus vous aime que s'ame ?31

 

On pourrait penser que Kahédin se venge et fait lui-meme preuve de cruauté. Il ne laisse aucune chance a la reine de se repentir. Par la culpabilité, Kahédin sera toujours présent dans l'esprit de la reine. "Me plaing d'icele ki m'a mort". Ce lai de mort ne sera pas chanté mais remis en mains propres a Yseut qui le lira. La premiere réaction d'Yseut est de se dire que cette mort d'amour pour elle ne demeurera pas un secret. Elle est "mout courechie". Il n'y a donc pas de regret pour sa cruauté mais juste le souci du qu'en dira-t-on.

L'histoire d'amour de Tristan et Yseut comporte plusieurs doubles et par cela plusieurs dénouements possibles. L'amant qui se suicide d'amour (Kahédin), celui qui se résigne a un amour sans espoir (Palamede) et celui qui essaie de se donner la mort et qui sombre par moment dans la folie (Tristan). Parmi ces trois cas de figure, Kahédin ressemble le plus a l'amant courtois classique. Palamede est plutôt 'moderne'. Tous les trois décident de leur sort. Ils choisissent une voie.

La mort de Tristan et Yseut est un peu différente du roman en vers. En effet, Yseut ne meurt plus de tendresse pour Tristan mais a la suite de son étreinte de mort. Nous avons déja parlé des doubles des amants qui préfigurent en quelque sorte la fin tragique. Il a aussi des passages moins 'symboliques' qui parlent clairement de ce qui va arriver a Tristan et qui atténuent la responsabilité du héros. La fée Morgain prédit le sort de Tristan :

Aprés fist letres entaillier desus la tombe meisme, ki disoient : "Tristan ki ocheis Huneson ki chi desous gist, saches bien tout chertainnement que sa mort ne fu pas si cruele com la toie mort sera, car tu morras de double mort a grant angousse et a grant martire, et mout arat desiré la mort avant que tu l'aies. Et encore te di je bien une autre cose dont jou voeil que tu soies chertains : tu ne morras devant che tu morras de chele meisme lanche don't tu l'ochesis, vraiement le saches tu". Ensi disoient les letres ki desus la tombe de Morgain estoient, qu'ele avoit fait faire pour son ami"32.

 

A la différence du roman en vers, les deux amants ont une derniere entrevue avant la mort. Yseut arrive trop tard. Tristan est toujours en vie mais elle ne peut plus rien faire pour le guérir. Tristan sent la mort approcher et se résigne : En cest jour me convient finer. Jamais autre jour ne verrai. En cestui jour serai del tout alés. Mesire Tristran, qui tant pooit et tant valoit, ha, Diex, pour coi li soufrés vous a si tost finer sa vie ? L'épisode de la mort des deux amants est particulierement intéressant. Entouré de ses proches, Tristan vit ses derniers moments. Il veut voir son épée pour la derniere fois et se lamente. Ensuite il s'adresse a Yseut et se demande comment elle pourra lui survivre. Ensuite il lui demande si elle ne veut pas mourir avec lui (comme l'exigeait Enide de la part d'Erec). - Amis, fait ele, si m'aist Diex, onques riens tant ne desirai ! - Non ? fait il. Donques sui je trop liés ! Donc avenra, se Dieu plaist ! Et il l'étreint...

Lors estraint la roine contre son pis de tant de force com il avoit, si qu'il li fist le cuer partir, et il meismes morut en cel point, si que bras a bras et bouce a bouce morurent li doi amant et demourerent en tel maniere embracié, tant que cil de laiens quidoient qu'il fussent en pasmisons, quant il virent apertement qu'il estoient mort andoi et que recouvrier n'i estoit ; et mort sont ambedoi, et par amour, sans autre confort.33

 

La scene est assez violente. La passion triomphe et les deux choisissent de mourir ensemble. Le dernier geste d'amour se transforme en geste de mort.

Nous pouvons donc constater qu'il existe des différences dans la façon de parler du désir de mort de soi-meme dans les textes du XIIe et du XIIIe siecle et que ces différences supposent une vision différente de la responsabilité et de la volonté individuelle. Afin de vérifier cette constatation, il nous faudra par la suite porter notre attention sur des textes non littéraires, dogmatique et voir si l'hypothese peut etre vérifiée.

Cette nouvelle direction de recherche nous a été suggérée par la lecture d'Alain Boureau34. L'étude de cas menée par l'auteur contient certaines considérations qui vont dans le sens de notre hypothese. John Peckham et Thomas d'Acquin n'étaient pas du meme avis quant a l'âge auquel l'enfant pouvait entrer dans un ordre mendiant. Les deux avis étaient les suivants : pour l'un, a sept ans, l'enfant pouvait preter serment d'entrer dans les ordres ; pour l'autre, cet âge était prématuré, car l'enfant n'avait pas encore de discernement. Il valait donc mieux attendre la majorité (quatorze ans) voire meme l'âge de quinze ans, lorsqu'il devenait adulte et pouvait prendre des décisions en pleine conscience. Peckham se demandait si un enfant de sept ans qui avait preté serment était tenu de le respecter ou bien s'il pouvait changer d'avis. Ce qui introduit l'idée de responsabilité pour ses actions et surtout pour ses dires. Cela semble justifier les différences constatées entre les textes du XIIe du Roman de Tristan et le Tristan en prose. Il me semble que nous avons la la principale différence. Dans le texte du XIIe, lors de la mort des amants, nous avons vu que l'idée de responsabilité personnelle est absente. Tristan ne peut retenir sa vie, ce qui équivaut a dire qu'il n'est pas l'agent mais celui qui subit une nécessité venue de l'extérieur, et Yseut dit qu'il serait inconcevable qu'elle continue a vivre apres la mort de Tristan, ce qui implique une détermination axiologique et morale de ce qui va lui arriver. Son expression est impersonnelle. Elle ne dit pas : je ne peux concevoir, mais bien il est inconcevable, ce qui accentue encore plus la distance prise par rapport a ses actions. Par contre, le texte du XIIIe siecle foisonne de notations par lesquelles les héros assument leurs actions et leurs dires (voir le probleme du JE dans le texte en prose). Ils parlent et agissent en nom propre en assumant les conséquences de leurs actes.

Il faudrait donc voir, a travers une démarche comparative portant sur d'autres textes du meme type des deux périodes, s'il n'y a pas eu, dans la mentalité générale, une évolution entre le XIIe et le XIIIe siecle dans le sens de la responsabilité pour l'action et la parole individuelle. Il faudrait étudier l'évolution et l'impact des ordres mendiants sur les conceptions des gens de l'époque, meme si les textes littéraires étaient a l'époque destinés a une élite qui était forcément plus réceptive a ces changements.

 


(*) Assistante en lettres a l'Université de Bucarest.

1 During the Middle Ages prohibition of books were far more numerous than in ancient times. Their history is chiefly connected with the names of medieval heretics like Berengarius of Tours, Abelard, John Wyclif, and John Hus. However, especially in the thirteenth and fourteen century, there were also issued prohibitions against various kinds of superstition writings, among them the Talmud and other Jewish books. In this period also, the first decrees about the reading of various translations of the Bible were called forth by the abuses of the Waldenses and Albigensians. (...) A general prohibition was never in existence. During the earlier Christian centuries and until late in the Middle Ages, there existed, as compared with our times, but few books. As they were multiplied by handwriting only, the number of copies to be met with was very small: moreover none but the learned could make use of them. For these reasons, preventive censorship was not necessary until, after the invention of the printing press and the subsequent large circulation of printed works, the harm done by pernicious books increased in a manner hitherto unknown. Nevertheless, a previous examination of books was not altogether unknown in more remote times, and in the Middle Ages it was even prescribed in some places. (Catholic Encyclopedia; on Censorship - http://www.newadvent.org).

2 Georges Minois, Censure et culture sous l'Ancien Régime, Fayard, 1995, p. 12.

3 Philippe Walter, Le gant de verre. Le mythe de Tristan et Yseut, Artus, 1990, p. 20.

4 Alain Boureau, Théologie, science et censure au XIIIe siecle. Le cas de Johne Peckham, Les belles lettres, 1999.

5 Georges Minois, Histoire du suicide. La société occidentale face a la mort volontaire, éd. Fayard, 1995.

6 Chrétien de Troyes, Oeuvres completes, éd. Gallimard, 1997.

7 Idem supra.

8 Marie de France, Lais, Flammarion, Paris, 1994.

9 Idem supra.

10 Thomas, Roman de Tristan, Droz, Paris, 1960.

11 The Catholic Encyclopedia, on Suicide, www.newadvent.org/cathen.

12 Cette distinction entre soins raisonnables et soins extraordinaires pour sa propre personne est d'autant plus actuelle dans le débat d'aujourd'hui sur la mort assistée. Les avancées de la médecine ont permis de prolonger la vie et de maintenir artificiellement en vie le corps. Est-il moral de maintenir en vie a l'aide de poumons artificiels un corps qui n'a plus d'activité cérébrale? Est-il moral de le débrancher des appareils? Est-ce que la mort assistée est une forme de suicide indirect ? Le médecin qui débranche les appareils est-il un meurtrier ?

13 Philippe Ménard, Syntaxe de l'ancien français, Editions Biere, 1988.

14 Roman de Tristan en prose, tome I, XII, 168, p. 247, Droz, 1987.

15 Emmanuelle Baumgartner, La harpe et l'épée. Tradition et renouvellement dans le Tristan en prose, Sedes, 1990, p. 104.

16 Emmanuelle Baumgartner, op. cit., p. 123.

17 Emmanuelle Baumgartner, Le Tristan en prose. Essai d'interprétation d'un roman médiéval. Librairie Droz, 1979, p. 165.

18 Roman de Tristan en prose, tome I, VI, 122-126, p. 191-192, Droz, 1987.

19 Roman de Tristan en prose, tome I, p. 235.

20 Marie-Noëlle Toury, "Morant d'amours": amour et mort dans le tome I du "Tristan en prose", in Nouvelles recherches sur le Tristan en prose. Etudes réunies par Jean Dufourne, avec le concours de N. Andrieux-Reix, E. Baumgartner, M.-L. Chenerie, C. Ferlampin, E. Kennedy, P. Ménard, M.N. Toury, A. Rabeyroux, Champion, Paris, 1990, p. 180.

21 Roman de Tristan en prose, tome I, IX, 150, p. 225, Droz, 1987.

22 Marie-Noëlle Toury, op. cit., p. 184.

23 Emmanuelle Baumgartner, La harpe et l'épée. Tradition et renouvellement dans le Tristan en prose, Sedes, 1990, p. 98.

24 John Gumperz, Engager la conversation. Introduction a la sociolinguistique interactionnelle, Les Editions de Minuit, 1989, p. 76

25 Roman de Tristan en prose, tome I, p. 234, Droz, 1987.

26 Roman de Tristan en prose, tome IV, I, 3, p. 69, Droz, 1991.

27 Roman de Tristan en prose, tome IX, VIII, 77, p. 188, Droz, 1997.

28 Roman de Tristan en prose, tome I, X, 159, p. 234, Droz, 1987.

29 Le Châtelain de Coucy, Je croyais bien vivre sans amour, Anthologie poétique française, vol. I, Garnier-Flammarion, 1967, p. 208.

30 Georges Minois, Histoire du suicide. La société occidentale face a la mort volontaire, Fayard, 1995, p. 24.

31 "Lai mortel de Kahédin", in Roman de Tristan en prose, tome I, X, 161, p. 239.

32 Roman de Tristan en prose, tome III, XIX-XX, 178-182, p. 217, Droz, 1990.

33 Roman de Tristan en prose, tome IX, VIII, 82, p. 197, Droz, 1997.

34 Alain Boureau, Théologie, science et censure au XIIIe siecle. Le cas de Jean Peckham, Les belles lettres, 1999.