Evaluation - un concept plurivalent

 

 

Violeta VINTILESCU(*)

 

 

Le but de cet article est de présenter différents points de vue que j'ai jugés importants vis-a-vis d'une tentative de circonscrire le terme évaluation pour ce qui est de ses emplois dans le champs des sciences sociales.

Ce qui est commun a ce qu'on désigne en général par une activité d'évaluation est ce que Charles Hadji appelle une opération d'entrecroisement ; évaluer signifie tenter d'établir des liens, des passerelles, entre différents niveaux de réalité, tout en marquant et en soulignant, par cette opération meme, la distance qui les sépare: la réalité de celui qui construit et formule le jugement de valeur, et celle de ce sur quoi porte ce jugement.

Lors d'une opération d'évaluation on s'éloigne de l'objet sur lequel on va se prononcer; on introduit ainsi une rupture dans l'ordre des choses et dans les rapports immédiats qu'elles entretiennent; on prend ses distances et on se constitue comme sujet extérieur aux choses évaluées en tant que producteur d'un discours jugeant ces 'choses'. De plus, il y a une seconde rupture qui intervient, celle entre le réel et l'idéal, entre l'etre et le devoir-etre; pour pouvoir se prononcer sur une réalité donnée on doit disposer d'une norme, d'une grille d'appréciation. Ainsi le jugement d'évaluation tisse-t-il des liens, par l'intermédiaire d'un discours, entre l'ordre des "existants" et celui des "essences" ou "normes" distinguées par le mouvement meme de l'évaluation.

Charles Hadji définit l'évaluation comme étant l'acte par lequel on formule un jugement de "valeur" portant sur un objet déterminé (individu, situation, action, projet, etc.) par le moyen d'une confrontation entre deux séries de données, qui sont mises en rapport:

En adoptant la terminologie hadjienne, nous appelleront "référent" l'ensemble des normes ou criteres qui servent de grille de lecture de l'objet évalué, et "référé" ce qui est retenu de cet objet a travers la lecture en question. Comme Hadj le dit, le processus d'évaluation ainsi défini est caractérisé par une double articulation:

Il s'en suit que l'évaluation est une opération de transformations des représentations.

C'est aussi le point de vue de Jean-Marie Barbier, lorsqu'il affirme que l'acte d'évaluation peut etre considéré un processus de transformations de représentations, dont le point de départ serait une représentation factuelle d'un objet et le point d'arrivée une représentation normée de ce meme objet. Il n'est pas moins vrai cependant que l'on pourrait se demander ce que c'est qu'une représentation factuelle d'un objet. Est-ce que l'homme aurait acces a une réalité purement objective et neutre ? D'ailleurs, Hadji remarque lui aussi le fait qu'il ne faudrait pas dire que l'on passe d'une représentation a une autre car il n'y a pas, a proprement parler, de représentation factuelle donnée avant le jugement d'évaluation. C'est celui-ci qui produit une représentation de la réalité dont la caractéristique est précisément d'etre normée. Le regard que l'on porte sur l'objet est fonction de ce qu'on y recherche; la volonté d'évaluer nous place en rupture par rapport au champs des représentations factuelles (CH). L'évaluateur construit donc une représentation 'normée', et cette représentation se traduit dans et par un jugement. Mais tout jugement n'est pas nécessairement une évaluation. A son tour, Hadji adopte la typologie des jugements dressée par Georges Dispaux qui distingue entre trois especes de jugements:

La conclusion en est que par l'énoncé évaluatif le locuteur se prononce sur ce qu'il voit ; il apprécie les choses d'un point de vue qui les transcende; il dit leur valeur en fonction d'une norme qui les dépasse et permet de les juger. Cela veut dire, selon Hadji, que l'énonce évaluatif

 

L'évaluateur se place ainsi dans une position intermédiaire, entre le prescripteur, qui dit comment devrait etre l'objet évalué (temps de la construction du référent) et l'observateur qui dit comment est l'objet dans sa réalité concrete (temps de la construction du référé) . L'espace idéal de l'évaluation est un espace de médiation, espace ouvert par la faculté qu'a l'homme de ne pas se contenter de vivre dans un monde d'objets tels qu'ils sont dans leur réalité concrete (leur existence, leur etre-la), mais d'opérer une rupture avec ce monde de l'immédiat pour le penser, le "lire", l'apprécier a travers les idées qu'il se forge de "l'essence" des objets, de ce en quoi et par quoi ils "valent", ils méritent d'exister. L'évaluateur est un médiateur qui dit "Cela étant et ceci devant etre, voila ce qu'il faut penser de cela a la lumiere de ceci". Evaluer c'est bien prendre position sur la "valeur" d'un existant.

 

 

Les philosophies de l'évaluation

 

Charles Hadji se propose de dresser une typologie des opérations d'évaluation, a partir de la distinction établie par Ardoino et Berger entre 'évaluation estimative', orientée vers le quantitatif, et 'évaluation appréciative' qui privilégie le qualitatif. Pour Berger et Ardoino, seule la seconde représente une véritable évaluation. Par contre, Hadji considere que l'évaluation estimative elle aussi a droit a etre appelée évaluation, mais il s'agit, dit-il, d'évaluation par défaut de mesure. L'intention est de bien mesurer, de dire le "poids" de l'etre, de dire finalement l'etre ou la réalité tels qu'ils sont. Tandis que dans l'évaluation appréciative, on s'oriente, de façon privilégiée, vers le qualitatif. L'intention dominante n'est plus de dire le poids de l'etre mais d'en déterminer la valeur. Dans le cadre de l'évaluation appréciative, Hadji distingue entre deux grands types de démarches: l'évaluation appréciative avec modele prédéterminé et l'évaluation appréciative sans modele prédéterminé. La premiere a comme prototype l'évaluation critériée, qui correspond au projet de dire l'etre a la lumiere d'un devoir-etre préalablement déterminé, l'évaluation formative. La seconde correspond a ce que Antoino et Berger appellent précisément évaluation: l'interrogation sur le sens. Il s'agit d'une évaluation interprétative. Comme le disent Antoino et Berger, il n'y aura évaluation qu'au moment ou émerge le qualitatif dans le quantitatif. En ce sens, il n'existe d'évaluation que qualitative

L'homme se rapporte toujours a la réalité de façon critique, il est évaluateur par excellence. Cette activité d'évaluation se déroule en trois étapes que homo aestimans parcourt dans tout ce qu'il entreprend. Il estime, il juge et il interprete. Il a besoin d'estimer soit parce que sa connaissance des choses est imparfaite, soit parce qu'il veut saisir une réalité irréductible a sa dimension phénoménale ; il juge ensuite parce qu'il n'est jamais indifférent et qu'il a toujours l'idée d'une perfection possible et le désir de s'en approcher, et enfin il interprete parce qu'au dela de la connaissance se trouve la compréhension.

Mais en meme temps homo aestimans est avant tout un homme soucieux de gouverner son action; l'évaluation doit se mettre au service d'une meilleure gestion de l'action. C'est la conclusion que tirait Hadji en 1992: quelle que soit la 'philosophie' de l'évaluateur et l'usage social que peut etre fait de son discours, évaluer signifie toujours se prononcer sur une réalité, a la lumiere d'un référent exprimant des attentes privilégiées. L'évaluation est ainsi, par essence, au service de l'action.

A leur tour, Jean-Jacques Bonniol et Michel Vial proposent trois façons de concevoir les opérations d'évaluation:

L'activité d'évaluation est ainsi vue comme démarche essentielle de toute activité de gestion. Gestion du probable, comme le dit Hadji :

L'évaluation pourrait etre définie, en un sens tres général, comme la gestion du probable. Evaluer, c'est procéder a une analyse de la situation et a une estimation des conséquences probables de son acte dans une telle situation. L'évaluation se déploie dans l'espace ouvert entre doute et certitude par la volonté d'exercer une influence sur le cours des choses, de "gérer"des systemes en évolution, l'homme constituant le premier de ces systemes.

 

Evaluation et phénomenes sociaux

 

Prenant comme point de départ l'évaluation des pratiques et des institutions éducatives Guy Berger étend son analyse au niveau de la société contemporaine toute entiere et affirme que l'évaluation est vraiment entrée dans les moeurs, comme un instrument de régulation sociale, de marquage des conflits, des luttes, des enjeux. Il identifie trois phénomenes sociaux qui ont trait a l'évaluation:

Sa conclusion est que l'évaluation des pratiques, des institutions s'inscrit dans un triple phénomene, un phénomene de type idéologique qui est l'exigence des acteurs sociaux d'avoir un droit de regard sur les pratiques des autres acteurs sociaux, un deuxieme phénomene de type organisationnel qui fait triompher des systemes de gestion par rapport a des systemes de croissance des moyens, et finalement l'idée que la légitimité sociale des grands secteurs de notre vie collective n'est plus assurée par elle-meme et demande constamment une nouvelle opération de légitimation.

On retrouve le meme point de vue chez Eric Albert et Alain Braconnier, lorsqu'ils parlent de l'évaluation permanente, nouvelle pratique qui se généralise et s'ajoute a la précarité et a la perte des points d'encrage; de nos jours tout est évalué, classé, côté. Selon ces auteurs, l'évaluation permanente comporte le défaut majeur de remettre en question l'individu pris dans sa globalité. Tout se passe comme si l'on jouait sa vie a chaque instant et sur une question ponctuelle.

L'évaluation est de nouveau mise en rapport avec la prise de décision, avec l'action. L'action, telle qu'elle est définie en psychologie de l'action, est un comportement humain dirigé vers un but, planifié et intentionnel. Chaque action est une combinaison de procédural et de déclaratif. Les deux termes sont empruntés au cognitivisme: le fonctionnement en réseau et par associations est appelé déclaratif et celui qui obéit a un ordre hiérarchisé est appelé procédural - c'est une distinction qui correspond a l'opposition classique entre 'savoir que' et 'savoir comment'. Les deux modes de fonctionnement constituent les composantes essentielles de toute action. Les auteurs soutiennent que dans la société moderne on met l'accent sur le déclaratif et l'on néglige le procédural, tendance qui est encore accentuée par le systemes d'évaluations répétées. Chaque évaluation a, notamment, pour fonction de remettre en cause les procédures en cours. Une évaluation est d'abord un arret des procédures, puis une analyse qualitative de chaque étape en fonction du but auquel elle répond, de façon a introduire des modifications éventuelles. L'objectif est évidemment d'améliorer le fonctionnement et d'introduire plus de souplesse pour mieux s'adapter a un environnement changeant. mais c'est encore un signe de la tendance générale au déclin et surtout a la précarité des procédures.

L'évaluation est a chaque fois mise en rapport avec la gestion de l'action, avec la décision; gérer le changement qu'entraîne toute décision réclame plusieurs évaluations:

tout cela ayant comme but de gérer le stress décisionnel.

 

La problématique de l'évaluation dans le champs de la sociolinguistique

 

Chez Labov, l'évaluation consiste a montrer comment les membres de la communauté réagissent au changements en cours, et comment ils découvrent l'information expressive que véhiculent les diverses variantes.

Tout comme François Peytard le met en évidence, chez Labov le concept d'évaluation fonctionne dans ses relations avec celui de 'communauté linguistique', de 'variations sociales'- 'différentiation' et 'stratification' - et désigne une information sociale dont les locuteurs ont une certaine compréhension. Mais ce qui est tres important est que l'évaluation se compose de bien autre chose que les réactions explicites auxquelles peuvent parvenir les locuteurs natifs; ce qui indique le fait que, selon Labov, l'évaluation ne ressortit pas nécessairement a une prise claire de conscience des variations; au contraire, une attitude évaluative caractérise a son insu le locuteur.

Il ne peut pas y avoir évaluation la ou il n'y a pas de 'communauté linguistique' et inversement; la communauté linguistique est un groupe de locuteurs qui ont en commun un ensemble d'attitudes sociales envers la langue. Dans le chapitre consacré au "Changement linguistique dans son contexte social", Labov situe le probleme de l'évaluation parmi les cinq problemes essentiels de la sociolinguistique: les contraintes universelles, la transition, l'insertion, l'actualisation et l'évaluation; cette derniere peut etre saisie en montrant comment les membres de la communauté réagissent au changement en cours et comment ils découvrent l'information expressive que véhiculent les diverses variantes.

D'autre part, le terme évaluation est ambivalent meme chez Labov; il est défini différemment suivant qu'il fonctionne dans l'analyse des normes langagieres ou dans le champ de l'analyse du récit. Dans sa premiere acception, l'évaluation est définie par rapport a la notion de communauté linguistique, dans le sens ou une communauté linguistique est unie par une meme évaluation d'un certain nombre de variables qui servent a différencier les locuteurs; Labov affirme que la norme, qui suscite des attitudes ou des jugements évaluatifs, est profondément incorporée par les locuteurs, elle est enracinée dans le réseau social. D'autre part, dans l'analyse des récits de 'danger de mort' Labov identifie une structure narrative caractérisée comme un ensemble de six moments: résumé, indication, développement, évaluation, résultat, chute. Dans cette acception, l'évaluation est un ensemble de procédés qu'emploie le narrateur pour indiquer le propos de son histoire, sa raison d'etre: pourquoi il raconte, ou il veut en venir. C'est une évaluation de celui qui raconte sur son propre discours. Labov propose une typologie des évaluations selon le lieu et le moment de celles-ci dans la structure du récit: évaluation par rupture, par soulignement d'un acte, par suspension de l'action, par enchâssement. Ce dernier type releve des procédures descriptives complexes; le narrateur peut enclore son évaluation dans des paroles qu'il a adressées a quelqu'un d'autre ou bien, a un degré d'enchâssement plus profond, on peut voir intervenir une tierce personne... un commentaire d'un observateur neutre. Tout comme Peytard le fait remarquer, Labov rapporte la aussi l'évaluation a une stratification sociale lorsqu'il affirme ce sont les narrateurs assez âgés, issus de la working class traditionnelle, qui recourent le plus souvent et avec plus de compétence a l'évaluation enchâssée; les locuteurs appartenant a la middle class enchâssent rarement leurs évaluations. La relation de l'évaluation a la structure du récit devient ainsi un indice d'appartenance sociale. Plus encore, Labov distingue des indices syntaxiques qui vont marquer l'évaluation: intensificateurs, comparateurs, corrélateurs, explications. La négation par exemple, comme type de 'comparateur' permet d'évaluer les évenements constatés en les opposant a tous ceux qui auraient pu avoir lieu, mais qui n'ont pas eu lieu. Labov démontre le lien qui existe entre complexité syntaxique et évaluation en s'appuyant sur des données quantitatives, ce qui lui permet de conclure que le développement tardif de l'emploi de la syntaxe évaluative constitue un phénomene général qui touche tous les sous-groupes culturels... Les adultes ont donc appris a utiliser des procédés linguistiques complexes afin d'évaluer leur propre comportement en meme temps qu'ils le rapportent. L'évaluation syntaxique est aussi la trace d'une évaluation articulée aux strates d'appartenance sociale des locuteurs.

Labov opere ainsi une synthese entre l'analyse du langage et l'analyse des lieux sociaux, ce qui le rapproche de ce que Bourdieu appelle 'l'économie des échanges linguistique'. Par analogie avec une économie du marché, Bourdieu conçoit les productions linguistiques comme des biens qui circulent sur un marché linguistique. Elles y sont évaluées et elles y reçoivent des 'prix' différents. Les discours ne sont pas seulement destinés a etre compris, déchiffrés; ce sont aussi des signes de richesse destinés a etre évalués, appréciés, et des signes d'autorité, destinés a etre crus et obéis... la pratique linguistique communique inévitablement, outre l'information déclarée, une information sur la maniere( (différentielle) de communiquer, c'est-a-dire sur le style expressif qui, perçu et apprécié par référence a l'univers des styles théoriquement ou pratiquement concurrents, reçoit une valeur sociale et une efficacité symbolique. Les locuteurs, le plus souvent sans le savoir ni le vouloir expressément, s'efforcent de maximiser le profit symbolique qu'ils peuvent obtenir des pratiques inséparablement destinées a la communication et exposées a l'évaluation.

C'est toujours Bourdieu qui affirme que la langue, le dialecte ou l'accent sont l'objet des représentations mentales, c'est-a-dire de perception ou d'appréciation de connaissance ou de reconnaissance ou les agents investissent dans leurs intérets et leurs présupposés".

Ces 'actes d'appréciation' peuvent etre mis en rapport avec le concept d'évaluation sociale chez Bakhtine, Volochinov et Medvedev. Rappelons que dans 'La structure de l'énoncé' Bakhtine propose de penser les situations concretes de discours comme des systemes a trois composantes:

composantes qui peuvent etre partiellement ou entierement verbalisées. L'évaluation occupe une place centrale dans la transformation de la 'signification' en 'theme' au sein des énonciations. Selon Bakhtine, dans l'univers de l'énonciation les mots et les énoncés sont nécessairement pris dans une dimension évaluative: tout mot actualisé comporte non seulement un theme et une signification mais également un accent de valeur ou appréciatif... il est toujours accompagné d'un accent appréciatif...on ne peut construire d'énonciation sans orientation appréciative... A cela s'ajoute la maniere meme dont Bakhtine définit le langage, comme un systeme d'évaluations sociales et non un agrégat de potentialités linguistiques

Josiane Boutet souligne le fait que cette évaluation ne doit pas etre envisagée comme l'expression d'une relation individuelle entre les locuteurs et leur discours; chez Bakhtine l'évaluation est un processus social, émanant des groupes sociaux qui produisent leurs propres évaluations, leurs 'horizons appréciatifs'. Selon leur position historique et économique ces groupes orientent le sens des mots et des énoncés en y associant des évaluations particulieres, des 'accents de valeur'. Dans l'univers de l'énonciation les significations objectives n'ont pas d'existence qui soit indépendante de l'évaluation sociale et de l'appréciatif. L'évaluation sociale est la source de la polysémie sociale et de la pluriaccentuation. Ces concepts bakhtiniens, a côté de ceux d'échange verbal, d'énoncé, d'attitude responsive et de dialogisme amenent F Peytard a parler d'un dispositif 'évaluatoire' et a entamer une étude sur la mise en mots du tiers-parlant comme jeu évaluatif. Cela se place évidemment dans la problématique du dialogisme socio-discursif, de l'interdiscursivité. Il défini le "tiers-parlant" comme un ensemble indéfini d'énoncés pretés a des énonciateurs figurés sous les especes de "les gens/beaucoup/ disent".

L'hypothese majeure de Peytard est que le locuteur qui réalise 'la mise en mots du tiers parlant' évalue les énoncés tiers par rapport a son propre énoncé. Par ce geste évaluateur il s'évalue lui-meme et souvent a l'insu de l'évaluation ainsi réalisée. On disposerait ainsi d'indices d'évaluation propres a la "relation discursive" Son corpus est constitué des enquetes-entretiens qui construisent un espace d'évaluation et suscitent une "attitude évaluative" chez l'enqueté. Cette 'attitude évaluative' porte aussi bien sur le contenu que sur la forme du témoignage énoncé. Le jeu évaluatif est double: d'une part, en relatant le discours des autres, le locuteur manifeste une attitude évaluative sur ces discours, mais en meme temps, selon la fréquence et la forme du 'discours relaté', le locuteur s'évalue lui-meme et se situe dans la stratification sociale, car toute évaluation s'effectue par rapport aux normes socio-langagieres intériorisées par les différents locuteurs.

 

 

H. Parret et le concept de 'rationnalité évaluative'

 

Dans son analyse des émotions, Parret développe une conception évaluatrice et non cognitive du jugement, afin de pouvoir démontrer que les émotions sont des jugements. Selon Parret, toute émotion est déja et est toujours un systeme de jugements, antérieurs a toute réflexion et délibération. Cependant, le jugement dont il parle n'est pas propositionnel, mais actionnel: il n'existe pas dans la cognition préexistant au programme émotif, mais en tant qu'évaluation il fait naître le parcours meme de l'émotion. C'est un jugement plutôt stratégique que cognitif, qui fait des inférences selon les pregnances et les gradations des situations. Voila comment cela se passe, d'apres Parret : la 'lumiere' dans laquelle le sujet d'une émotion 'voit' l'objet inclut une évaluation qui dans le cas le plus 'objectif' donne la possibilité au sujet d'utiliser une échelle de mesure; mais l'évaluation reste plus subjective qu'objective, elle est dirigée par un désir qui obscurcit d'emblée toute cognition pure; un jugement évaluatif est un jugement qui dépend des possibilités memes du programme actionnel développé par une émotion: le jugement 'évalue' ces possibilités et 'crée' ainsi l'objet de l'émotion. Pour Parret l'émotion n'est pas 'état mental' intérieur du sujet mais bien plutôt un programme, une mise en scene; sa rationnalité est extérieure: elle évalue, par inférence stratégique, les possibilités d'un parcours. L'idée d'une 'logique des sentiments' aboutit a la découverte d'une rationnalité spécifique des émotions. Cette rationnalité évaluative transforme toute émotion en émotion-jugement.

 

 

En guise de conclusion

 

Les différentes acceptions du terme évaluation et sa présence inévitablement récurrente dans l'analyse des phénomenes linguistiques et sociaux prouve encore une fois que l'homme ne peut se rapporter au monde ni a soi-meme sans évaluer incessamment. On pourrait affirmer, en paraphrasant l'axiome fondamental de l'école de Palo Alto, qu'on ne peut pas ne pas évaluer. Que ce soit délibérément ou a notre insu, nous sommes toujours en train d'estimer, de filtrer, de comparer, de classer, de trier et finalement de décider du cours des choses, nous vivons et agissons, avant tout, en tant qu'évaluateurs.

 

 

Références bibliographiques

 

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(*) Lector en lettres a l'Université de Bucarest.