En guise d’introduction

 

 

Ciprian MIHALI

 

 

 

La revue de l’Association Roumaine des Chercheurs Francophones en Sciences Humaines arrive à son troisième numéro, dans sa deuxième année de parution. Et quand on commence à faire des statistiques, c’est qu’on veut bâtir derrière soi une certaine tradition, qui n’est possible, dans un monde d’éphémérides comme le nôtre, que sous la forme des chiffres. Il se peut toutefois que cette série numérique ne rende pas compte de ce qui se passe à côté d’elle ; ARCHES peut compter sans doute sur d’autres chiffres : six ans d’existence juridique, neuf écoles d’été organisées, des dizaines de séminaires et de rencontres, plus d’une cinquantaine de membres, un réseau de collaboration professionnelle dans plus de quinze pays etc. Tout cela est fort utile pour créer une impression favorable (ou, comme on dit aujourd’hui,positive) auprès des ceux qui peuvent soutenir l’association, ses actions, ses publications. Elle nous est utile ensuite à nous-mêmes, qui assistons (et parfois participons…) tous les jours à la naissance de tant de projets qui ne durent que le temps de leurs présentations (si possible dans les média), qui ne laissent pas de trace dans les institutions qui les proposent, enfin et surtout qui ne changent rien dans les structures sociales ou professionnelles d’une société, comme celle post-communiste, en quête toujours de ses équilibres et de ses lignes d’action à long terme. Elle nous est utile donc non pas pour vanter quelques statistiques, mais pour montrer aux autres et pour nous montrer à nous-mêmes que ça existe, que ça marche, que ça peut se faire, que ça peut durer.

Mais, avec la revue, nous – en effet, il est désormais légitime d’invoquer un “nous”, une communauté des “archiens” et de ceux qui agissent pour ou autour de l’association – nous essayons donc de sortir de cette logique arithmétique élémentaire et dépourvue d’autonomie pour nous situer dans une pratique du travail en réseau et à long terme.

 

Il me faudra dire quand même quelques mots sur ce numéro deux fois inédit: tout d’abord, c’est le premier numéro consacré entièrement à un domaine professionnel, à une discipline. Nous avons décidé de commencer avec la philosophie, l’une des disciplines les plus actives au sein de l’association, parmi ses membres, dans ses actions et dans ses publications. Il sera suivi par un numéro de littérature et linguistique, à la fin du 2002, l’autre grand champ d’intérêt parmi les “archiens”. L’année prochaine apportera deux autres numéros couvrant l’histoire des idées et les sciences sociales. Après deux premières parutions comprenant des dossiers thématiques, il nous a semblé que nous ne trahisons pas la vocation interdisciplinaire de l’association en proposant plusieurs numéros avec des textes relevant  d’un domaine de recherche ou d’une aire thématique bien représentés parmi les enseignants et les chercheurs de l’ARCHES et dans leurs connexions scientifiques.

 

Deuxièmement, c’est le premier numéro régional de la revue. Cette ouverture vers les autres pays de la région du Sud-Est européen est l’une des lignes d’intérêt les plus importantes de l’association depuis quelques ans. Elle s’est entamée avec les contacts personnels des pensionnaires roumains, moldaves et bulgares sélectionnés pour l’Ecole Normale Supérieure de rue d’Ulm et (à l’époque) Fontenay-aux-Roses. Elle s’est élargie ensuite avec les écoles d’été de Cluj et Beliº, surtout pendant les éditions de 1998, 1999 et 2000, qui nous ont donné la chance d’avoir parmi nous d’abord quelques collègues, pour arriver en 2000 à une trentaine d’enseignants et étudiants provenant de quinze pays, d’Azerbaïdjan et de Kazakhstan, d’Albanie ou de République Tchèque. A l’époque – et aujourd’hui encore, dans une certaine mesure – tout cela n’aurait pas été possible sans les encouragements et les soutiens concrets de plusieurs institutions nationales, européennes ou internationales, dont le Service de Coopération et d’Action Culturelle de l’Ambassade de France en Roumanie ; l’Open Society Institute de Budapest, par son Higher Education Support Program (HESP) ; l’Association de l’Université Européenne (EUA) ; le Ministère Français de l’Education Nationale ; l’Ecole Normale Supérieure de Fontenay-aux-Roses (aujourd’hui transmutée à Lyon) ; New Europe College de Bucarest ; les universités françaises de Nice, Lille, Paris, etc. ; les universités roumaines de Bucarest, Cluj, Iaºi, Timiºoara.

 

Aujourd’hui ces actions de collaboration régionale se sont multipliées, soit par des contacts individuels soit par des relations institutionnelles, comme c’est le cas du projet de collaboration académique COCOP sur plusieurs années dirigé par l’Université de Lille III et qui met en réseau les départements et les facultés de philosophie de plusieurs pays (France, Croatie, République Tchèque, Roumanie, etc.).

 

La revue ARCHES ne fait alors que suivre d’une manière qu’on pourrait appeler normale cette logique du travail en réseau. Elle entame le programme régional des publications avec un numéro dédié aux enjeux de la philosophie contemporaine à l’Est et à l’Ouest. Certes, ce thème, assez large peut-être pour devenir vraiment un thème, un enjeu d’un débat philosophique, ne voulait qu’inviter les auteurs à s’exprimer selon leurs préoccupations, leurs styles, leurs champs de réflexion. Et, une fois ces expressions rassemblées, l’évidence d’un non-thème s’impose : “Est” et “Ouest”, deux désignations vaguement géographiques, ne fonctionnent pas pertinemment dans l’espace de la pensée philosophique; et cela non seulement parce que les auteurs de “l’Est” écriraient sur des philosophes ou sur des sujets “de l’Ouest” ou inversement; mais parce que il nous est difficile, sinon impossible, de distinguer entre un auteur de “de l’Est” et un autre “de l’Ouest” lorsqu’on sait, dans le cas précis des auteurs de ce numéro, que pratiquement tous les auteurs “de l’Est” sont passés par les écoles “de l’Ouest” et réciproquement, que tous les auteurs français sont venus maintes fois en Roumanie, Croatie, Bosnie, Bulgarie pour enseigner ou pour faire des conférences. Quant aux sujets de leurs textes, qui pourrait dire que la pensée du sens et de la limite appartient à l’un ou l’autre des points cardinaux? Et qui aurait l’exclusivité sur l’herméneutique, sur la phénoménologie, sur la philosophie du droit, des sciences, de la politique?

 

Mais  au lieu de parler des textes qui composent ce numéro, je préfère dire quelques mots sur leurs auteurs. Les textes, si diverses dans leurs approches et dans leurs écritures, parlent d’eux-mêmes mieux que je pourrais le faire. Je pense que c’est plus important alors d’essayer de comprendre comment ces auteurs sont arrivés à publier ensemble, par-delà leur espacement géographique ou leur positions académiques.

 

Ainsi, les trois auteurs français travaillent de longue date à la mise en réseau des philosophes appartenant aux deux bords de l’Europe. Après l’enthousiasme général des années ’90 et après les gestes spectaculaires d’aide et de sympathie pour les démocraties est-européennes naissantes, ces philosophes, enseignants dans leurs universités de Strasbourg, Lille et Nice, ont agi, chacun à sa manière et selon ses possibilités professionnelles, pour la mise en œuvre du dialogue philosophique et des relations inter-universitaires.

 

Jean-Luc Nancy, avec un regard qui visait dès la fin des années ’80 la crise de l’en-commun dans son expression politique communiste, est resté toujours attentif aux transformations politiques, sociales ou professionnelles dans les sociétés post-communistes. Depuis plus de dix ans déjà, ses voyages à l’Est (avec une sensibilité à part pour le cœur blessé de Sarajevo), ses conférences, ses séminaires, ses directions de thèses, mais au-dessus de tout sa pensée philosophique d’une générosité sans limites, ont permis à tant de jeunes philosophes de cette région à prendre le pouls et le goût du philosopher comme geste spéculatif radical et comme action publique libre et responsable.

 

Paul-Antoine Miquel doit son attachement à la coopération régionale en partie aux étés passés à Cluj et Beliº. L’un des plus fidèles membres de l’équipe des écoles d’été francophones de Roumanie a “grandi” avec ce réseau: du conférencier enthousiaste et séducteur parlant de la reproduction des orchidées, il est devenu aujourd’hui l’un des pilons de la coopération inter-universitaire. S’il a fait des missions d’enseignement qu’on pourrait appeler presque d’apostolat quand rien n’annonçait encore ce réseau, il n’arrêtera sûrement pas aujourd’hui, quand il a réussi à convaincre son département de Nice et l’administration de l’Université Sophia-Antipolis à organiser l’Université Européenne d’Eté en philosophie de 2003.

 

Patrice Canivez est le dernier venu dans le réseau ARCHES, mais peut-être le plus ancien dans l’action régionale. Ses contacts avec le milieu académique croate remonte aux années noires de la guerre et ils n’ont pas cessé malgré toutes les difficultés politiques et autres que cette région a connues depuis quinze ans. La Faculté de Philosophie et le Centre Eric Weil de Lille ont déjà une riche expérience dans la collaboration transeuropéenne et l’organisation impeccable de l’édition 2001 de l’Université Européenne d’Eté a prouvé cette force et ce dynamise exceptionnels : plus de quarante philosophes autour de la question de la responsabilité, pendant deux semaines de travail et de mise en commun des idées, des projets, des disponibilités professionnelles. Aujourd’hui, le réseau francophone européen (du moins dans le domaine de la philosophie et des sciences humaines) trouve dans le “nœud” Lille III l’un de ses points d’intensité et d’initiative les plus forts.

 

Le groupe des auteurs bulgares, avec Vladimir Gradev, Boyan Znepolski et Boyan Manchev cette fois (d’autres jeunes auteurs ne tarderont sûrement pas de répondre à l’appel d’écrire dans la revue), a été “découvert” pour le réseau ARCHES lors de l’Université d’Eté de Lille, mais il travaille dans l’espace de la recherche francophone depuis plusieurs années. Vladimir Gradev, récemment nommé ambassadeur de la Bulgarie auprès du Saint-Siège, regarde avec nostalgie le temps où il exerçait la diplomatie de manière informelle, parmi nos amis français, roumains, tchèques, albanais etc. Il rejoignera chaque rencontre, chaque colloque ou séminaire dès qu’il aura la possibilité, en gâtant ainsi l’assistance avec la rigueur de sa pensée et avec son  humour si fin. Boyan Znepolski, provenant d’une famille cosmopolite et avec une ouverture culturelle remarquable, prouve par sa formation et par son texte reproduit plus bas que cette ouverture peut devenir un enjeu théorique majeur pour poser la question du dialogue entre les cultures à l’heure de la mondialisation. Enfin, Boyan Manchev, mi-philosophe, mi-littéraire, avec une pratique de l’écriture se mouvant avec élégance entre la théorie littéraire et la philosophie de l’art, entre Dostoïevski et Derrida, montre la même facilité lorsqu’il s’agit de nouer des liens nouveaux avec les milieux philosophiques de la région. Tout cela après avoir traversé, avec ses lectures et avec ses pas une Europe dont l’une des définitions préférées reste pour lui la francophonie.

 

De l’Albanie, Gjergji Sinani essaie, par son action philosophique et administrative, de vaincre les résistances mentalitaires ou politiques d’un système académique déchiré entre les inerties du passé et les modes du présent. Kadri Metaj a fait de sa vie une mission pour le renouveau de l’enseignement philosophique et francophone au Kossovo, dans une période où le simple fait de parler une langue ou une autre pouvait être une raison d’être tué. Son énergie inépuisable doublée d’un équilibre intérieur exceptionnel l’ont aidé à surmonter des situations-limite difficilement imaginables à cette charnière du siècle ; d’autre part, ses efforts donnent de l’espoir aux jeunes générations kossovares qui entament maintenant leurs études universitaires là-bas.

 

Côté roumain maintenant : il y a d’abord Corneliu Bîlbã, doctorant à Iaºi et l’un des membres les plus actifs de l’ARCHES ces dernières années. La “tradition Foucault” à Iaºi, avec les colloques et les séminaires organisés par le département de philosophie et par le Centre Culturel Français, avec les étudiants (dont quelques-uns sont présents avec des recensions dans ce numéro) adonnés à la lecture passionnée de la philosophie contemporaine, font de cette ville de l’Est de la Roumanie un point d’attraction pour le débat scientifique dans les sciences humaines.

 

Il y a ensuite le groupe de Cluj, avec, cette fois, Emilian Cioc, Ion Copoeru et Ciprian Mihali. Le Département de Philosophie de l’Université “Babeº-Bolyai” de Cluj est devenu depuis une dizaine d’années un haut-lieu  de la francophonie universitaire. Avec plusieurs écoles d’été francophones, avec un DEA de philosophie française, avec quelques dizaines de professeurs français invités après 1992 à donner des cours, avec d’autres dizaines d’étudiants roumains poursuivant leurs études en France, ce département a choisi – malgré parfois des difficultés administratives ou d’autre nature – à jouer gros sur la francophonie (que cela soit en phénoménologie, en pensée critique ou en philosophie politique…) et, jusqu’à présent, il semble avoir fait le bon choix.

 

 

Tout cela pour dire que la collection de textes qui composent ce numéro essaient de rendre compte par l’acte même de l’écriture de cette action multiple. La revue se veut un lieu d’exercice de cette action grâce au geste le plus propre des auteurs qui y participe : le geste de la réflexion qui arrive à sa forme communicable par l’écrit et par les questions qu’elle suscite dans la communauté des chercheurs qui lisent ces textes. Dans cet exercice, la francophonie n’est pas une finalité en soi, il n’y a aucun monument à célébrer dans le parler quotidien et/ou philosophique du français. Il est l’outil qui nous met ensemble, qui nous rassemble, par-delà les frontières de toute sorte qui sillonnent encore l’Europe et les différences qui nous singularisent ; non pas pour tout effacer et pour nous plonger tous dans “l’océan du nihilisme” (selon l’expression de Jean-Luc Nancy), mais pour ouvrir, grâce à ce dénominateur commun qui est la pratique de la langue française et de ses jeux infinis, vers nos propres cultures et traditions, vers nos propres compréhensions et appréhensions, enfin, vers nos propres possibilités futures.