Après la crise: langage, réalité politique et rationalité

 

 

Vladimir Gradev(*)

 

 

 

La parole dépourvue du sens

Annonce toujours un bouleversement

Prochain. Nous l’avons appris.                             

Elle en était le miroir anticipé

 

René Char, L’effroi la joie

 

 

 

   L’exigence, plusieurs années déjà après la chute du mur de Berlin, d’une recherche des modalités précises et des conditions concrètes dans lesquels s’effectue le changement de notre propre langage reste toujours d’actualité. En même temps nous devons nous demander si ce changement peut être observer d’une façon adéquate d’un point de vue extérieur et détaché. En effet, il y a avait un malaise dans la prolifération des descriptions et des évaluations critiques de ce qui se passait ou ne se passait pas dans les pays d’Europe de l’Est au cours de la dernière décennie du XX siècle. Il importait peu si les critiques venaient des intellectuels de gauche, qui répugnaient esthétiquement à la farce de mouvais goût jouées sur les scènes posttotalitaires; ou bien des transitologues irrités par le ralentissement des réformes. Dans les deux cas, la distance salutaire d’un engagement avec les problèmes de ces pays était maintenue. Bref, on reprochait aux acteurs des changements l’imitation maladroite des recettes libérales ou bien l’absence d’une imagination politique et sociale. Pourtant, si l’ambition est de garder la distance de ce qui se passe et de parvenir à maintenir une attitude critique envers le langage politique émergeant à travers les vicissitudes de l’histoire en cours, il faut aussi essayer d’éviter la chute continuelle dans les platitudes de la redite. Or, est-ce nécessaire de demander à ceux qui étudient le changement politique de sympathiser avec son objet? Peut-être. En plus, pour pouvoir évaluer le fondement de l’analyse critique, il faut d’abord répondre à la question si et comment le chercheur porte son attention sur les concepts qui peuvent s’avérer le résultat d’une assimilation des multiples assomptions préthéoriques.

En fait, je crois que je n’ai pas besoin de justifier pourquoi mon intérêt ne se porte pas autant sur les analyses concrètes des bouleversements à l’Est, devenues immédiatement désuètes, que sur les méditations écrites en temps de crise, en période de changement radical des conditions politiques. Des observations sur une époque susceptible d’être caractérisée par la fameuse description de Thucydide de la stasis, des tumultes provoqués en Corcyre, à la suite de la guerre du Péloponnèse. L’historien écrit que “la guerre civile dévasta ces villes et leurs citoyens renversèrent la voie traditionnelle d’utiliser les mots pour évaluer les actions.” (3, 82). A travers son observation de la décadence linguistique, qui n’est pas tant un symptôme qu’un coefficient de la crise, Thucydide montre la manière dont les mots et la réalité politique se sont définitivement séparés. Le tragique est précisément dans le fait que les vertus glorifiées dans l’oraison funèbre de Périclès comme le courage, la prudence, la perspicacité et les autres qualités viriles qui assuraient la cohésion de la polis se sont soudain avérés vides de sens. L’essentiel dans la section 82 du livre 3 de l’Histoire de la guerre de Péloponnèse consiste dans le fait que l’historien de la crise de la polis offre le cadre classique de l’assertion que, sous certaines conditions politiques, on peut observer un tel changement dans le vocabulaire de l’époque; que ces notions, bien qu’elles conservent apparemment leur signification, prennent un référent différent et sont appliquées à un autre type d’action. Ainsi, la dégradation du langage symbolique se révèle fatale pour le discours politique. Mais il importe peu si l’on envisage le vocabulaire politique stricto sensu ou bien la syntaxe du langage politique.

En discutant l’introduction du système du caucus en Angleterre Weber, dans sa célèbre conférence sur Le métier et la vocation de l’homme politique, examine le processus “de la sélection des chefs”. De cette manière, Weber trouve à la fin de sa vie, dans le cas britannique, la réponse de la question que l’a toujours préoccupée: “comment surgissent les politiques professionnels?” A travers l’analyse du caucus le sociologue allemand montre que les hommes politiques se font élire grâce au pouvoir persuasif de leur parole. La qualité de la persuasion est intrinsèquement liée au contexte historiquement déterminé de l’énonciation: “La manière a changé, écrit-il, depuis l’époque de Cobden qui s’adressait à l’entendement et celle de Gladstone qui était un technicien de la formule, apparemment pleine de sens, du “laisser parler les faits” jusqu’à l’époque contemporaine où l’on utilise fréquemment, pour mettre en mouvement les masses, des moyens que la plupart du temps n’ont qu’un caractère purement émotionnel, du genre de ceux qu’adopte l’Armée de Salut.” Weber termine son argument par cette citation empruntée à Ostrogorsky: “On peut à juste titre appeler cet état de choses une ‘dictature fondée sur l’exploitation de l’émotivité des masses.”[1]

L’argumentation de Weber a des conséquences bien plus grandes que l’élucidation des aspects techniques du système des parties anglais. Elle peut nous servir de point de repère à la compréhension du problème du langage politique. Le fait que Weber recourt à son argumentation, après l’étude approfondie de la plus vieille démocratie parlementaire au monde, la rend encore plus convaincante. En effet, il est démontré, à travers le schéma de sélection des chefs, que les conditions de l’efficacité politique relèvent:

·         soit d’un type de rationalité exhortative;

·         soit d’un type de démagogie irrationnelle.

 

L’appel à la raison de l’âge de Cobden appartient au premier type de discours; l’excitation de l’émotion propre au temps de Weber lui-même incarne le second type de discours politique. Dans celui-ci, les moyens du démagogue politique de mettre en mouvement les masses sont explicitement apparentés par Weber aux méthodes utilisées par une secte religieuse au cours de son expansion prosélytiste. Or, le schéma de Weber n’aurait rien de surprenant si ce n’est la temporalité singulière à laquelle il est attaché. Ce qui est le plus troublant dans cette classification du discours politique, c’est le fait que le politicien contemporain qui a du succès ne recourt point au rationalisme persuasif. Le gagnant est une espèce de démagogue prosélyte. Ce qui va à contre-courant des croyances les plus tenaces dans la victoire aisément calculable de la démocratie libérale, à contre-poil de notre propre trajectoire politique ces dernières années. La marche irréversible de la civilisation occidentale n’etait-elle pas le détachement progressif du domaine de l’hétéronomie pour entrer dans celui de l’autonomie ou bien l’abandon des passions au profit des intérêts selon la dichotomie proverbiale de Hirsschman?

Je ne suis pas étranger au soupçon que cet ordre exprime le devenir politique et intellectuel du penseur allemand. Mais il y a plus encore. Je trouve que ce passage, apparemment insignifiant et plein de détails techniques bien obscurs, renverse la lecture de la fameuse thèse de Weber de la rationalisation du monde, ce “destin de notre temps”, suivant les lignes magistrales de Wirtschaft und Gesellschaft. Mon propos n’est pas d’aborder maintenant ce problème très complexe. J’aimerais juste attirer l’attention sur le fait déconcertant que, en ce qui concerne la sélection des chefs dans la plus démocratique des sociétés occidentales, las procédure e se déplace pas d’un type de légitimité traditionnelle vers un type légal et rationnel de domination. A la surprise générale, c’est exactement le contraire qui se produit. On entrevoit ici une irrationalisation progressive du discours politique: la chance de l’homme politique d’être élu dépend de plus en plus de sa capacité d’assumer pour son propre compte la part d’irrationalité des électeurs auxquels il s’adresse. Et cette chance apparaît en proportion directe avec le nombre des citoyens qui obtiennent le droit de vote.

A l’âge de la démocratie de masse, Weber voit ce processus d’irrationalisation du politique comme dessinant un cercle complet. Le discours politique se manifeste comme cette forme du langage publique qui se réfère à ses racines prémodernes et prépolitiques et ses fondements relèvent d’une époque où la séparation du langage religieux et politique, une séparation constitutive de la modernité, n’était pas encore effectuée.

A la fin de sa conférence, Weber s’adresse à ceux qui “prennent part à la griserie de l’actuelle révolution” sans cependant les encourager dans leur enthousiasme, mais, tout simplement, pour leur prédire dans dix ans “un âge de réaction”. L’aube brune et rouge du régime totalitaire, issu du chaos de l’après-guerre est ici entrevue sans illusion. Toutefois, en m’appuyant sur les analyses que Weber consacre aux sociétés avec des anticorps démocratiques très forts, je suis tenté de voir dans la prophétie qui clôt la Politik als Beruf une portée plus étendue que celle qu’on y voit habituellement et qui transcende le contexte étroit du discours de Weber.

   Max Weber reconnaît dans les conditions politiques de son temps un âge de régression (irrationalisation du discours politique et intoxication de la jeune génération) et prédit un âge de réaction à l’avenir. Le lecteur méfiant peut facilement discerner combien old fashion est tout cela et combien cette prophétie sent la doctrine de Polybe selon laquelle “toutes les formes politiques changent et se transforment jusqu’à ce qu’elles aboutissent à leur point de départ.” (I, vi, 9, 10). Pareil à Polybe qui considère la démocratie comme un penchant vers “la domination sauvage de la violence”, Weber a été le témoin privilégié du processus inquiétant où les aspirations à un consensus parlementaire se sont vite détériorées dans la lutte armée des fractions politiques. Le sociologue ne peut que prévoir les ténèbres de la nuit polaire en tant que destin imminent de la révolution. C’est en cherchant comment on peut résister aux formes centrifuges qui déchirent la jeune république que Weber propose le recours à la Führerdemocratie plébiscitaire. Ceci est encore une fois tout à fait dans les pas de Polybe chez qui le “gouvernement brutal du peuple” trouve la fin son chef et tyran. Cette comparaison vise uniquement à souligner que dans certaines périodes historiques on a tendance de recourir volens nolens au discours du type polybien et de traiter les régimes politiques comme des entités naturelles soumises aux lois inexorables de la corruption. On peut tomber dans ce mode de discours préthéorique sans avoir à accepter de manière réflexive la validité de l’assertion de la nature profondément anhistorique des événementiels historiques.

   Ce type d’argument semble être l’apanage du conservatisme radical, dont l’attitude est celle du docteur du roman A la veille de Tourguénief qui, interrogé par un ami du patient (le révolutionnaire bulgare agonisant Insarov): “Et après la crise?”, répond sèchement: “Après la crise? Il n’y a que deux possibilités: aut Caesar, aut nihil”. Et c’est déjà, évidemment, une prescription non weberienne, mais schmittienne.

   A l’époque de la conférence de Weber le jeune Schmitt voit la seule possibilité de sortir de l’impasse institutionnelle et politique dans un ultime riscontro con gli antichi tempi[2], dans le retour à une conception transcendante de la souveraineté de l’Etat. L’Etat est défini par Schmitt dans les termes hobbesiens comme une forme politique complètement séparée de la société. L’Etat ouvert au contrôle public est privé de sa substance et s’avère tout à fait incapable de représenter directement la volonté souveraine. La raison est que pour Schmitt la destruction du respect de la souveraineté suprême équivaut à la stasis. La même chose est valable a fortiori pour cet Etat où règne la légalité du constitutionnalisme parlementaire. Schmitt cherche à démontrer que la conception juridique de l’Etat est incapable d’assurer une intégration authentique de la société. Il est persuadé que la faculté d’exprimer la volonté souveraine se trouve hors la sphère de l’ordre légal, dans un ordre nouveau, caractérisé par l’autorité et l’exception. Ainsi le concept d’Etat aboutit à l’idée théocratique du souverain. Le passage de l’immanence à la transcendance, de l’identité à l’exceptionalité, de la légalité au décisionnisme porte la marque indélébile du penchant religieux du Schmitt. L’essentiel est ici l’effort de notre théologien politique de mettre la fin à la stasis en concevant une structure souveraine et transcendante selon les attributs théologiques du dieu chrétien. Cette structure émerge à l’horizon où fusionnent la vision polybienne qui subsume l’histoire du temps politique dans le temps cyclique, et la vision de Nietzsche qui subsume la morale du temps existentiel dans l’éternel retour. Ce n’est donc aucune surprise de découvrir que pour Schmitt le symbole politique le plus adapté à ce genre de confusion n’est autre que la swastika.

   Voilà deux lectures possibles des événements contemporains, d’un compromis logique et ontologique du politique et de ses suppositions préthéoriques. Les similitudes, les traits communs des deux modes de pensée politique viennent du fait qu’il n’y a pas langage libre de présuppositions. La lecture weberienne de la modernité couvre ces étendues immenses du discours politique contemporain sur lesquelles réapparaît comme une force résiduelle la peur, longtemps tenue à distance. Elle trahit notre compulsion d’insister, toujours et partout, sur la fragilité de notre société, de guetter le danger permanent d’une déchirure du réseau des relations politiques et sociales. Il ne faut pas oublier que ce type de discours s’amplifie aux temps de dissolution des Empires ou de fin des civilisations. Ainsi, pour un grand nombre de politologues la basse activité électorale exprime le manque de confiance dans nos moyens de participation politique qui est liée, à son tour, avec les reprises parallèles des projets politiques intégristes. Nous pourrions voir dans ces analyses la version politique faible de la corrélation familière du refus d’un projet commun d’émancipation par certains courants de la théorie sociale et politique, et le retour à la pensée métaphysique et religieuse. De toute façon, la menace du retour d’un nouvel âge théocratique est l’élément de base de la construction des best-sellers actuels. Harold Bloom, dans son livre The Western Canon, devenu lui-même pièce constituante du canon actuel, s’empare de l’anhistorisme radical de la Scienza Nuova, afin de suggérer que l’Occident se précipite du haut de l’âge démocratique à travers le chaos – la crise actuelle de l’Etat-nation, la pression des ethnies sur le démos, des revendications collectives sur les droits de l’individu – vers un âge où la seule forme disponible de cohésion sociale serait encore une fois la fusion singulière de l’Eglise et de l’Etat; espérons plutôt à la manière de Gladstone que de celle de l’Islam. Du côté opposé, Gore Vidal flaire avec beaucoup d’inquiétude “un souffle de Weimar dans l’air de son pays”[3]. Ensuite, il dirige son attention vers le vieux continent où des forces centrifuges de l’extrême droite sapent la légitimité du système démocratique. Il affirme qu’il faut prendre ces tendances au sérieux et cependant renoncer à imposer un ordre du haut en bas. En effet, les rêves centripètes d’un ordre mondial pacifique sont bien plus dangereux. “Que le pluralisme et la différence soient notre objectif, exhorte Vidal, car si un âge théocratique s’instaure – et jamais les intégristes, chrétiens, juifs et musulmans, n’ont été plus affairés – le danger que représente le citoyen pour la communauté politique diminuera au fur et á mesure de la grandeur et de la cohésion du nouvel Etat totalitaire”[4].

   De son côté, l’analyse schmittienne de ce genre d’événements consiste en un appel au pouvoir de profiter des processus de dissolution à l’œuvre pour créer la politique ex nihilo, á la manière du Dieu biblique. Du coup, l’actualité prétendue des réductions de Schmitt de la politique à la guerre, de la souveraineté à l’exception, ne s’ensuit pas tant de sa perspicacité conceptuelle que de son opportunisme: en effet, celles-là peuvent être lues comme des arcana imperii.

   Aujourd’hui encore il y a de nombreux exemples d’une telle attitude politique. On peut facilement évoquer certains traits de la conduite de Bush après le 11 septembre, toujours prêt si la situation s’empire, à proclamer une concentration de pouvoir dans les mains de Président afin de préserver la démocratie et l’ordre constitutionnel. Naturellement, un tel état d’urgence lui donnerait l’occasion d’interdire les manifestations et les rassemblements de masse des mouvements anti-globalistes. Les élections ensuite ne laisseraient qu’une marge très étroite au choix[5].

   En résumant en quelques mots, on peut dire que la représentation du temps politique en tant que cyclique est l’un des caractères que le langage politique de l’époque contemporaine partage avec celui des années après la Première guerre mondiale, ou bien avec l’âge de Machiavel, par exemple. Selon Koselleck, un des aspects essentiels du langage politique moderne est sa force corruptrice exercée sur notre sens “politique” du temps. J’ai essayé de montrer cependant que ce sens “corrompu” de la political Zeitlichkeit[6] est l’effet de l’émergence récurrente du langage politique et non celui de l’essence du langage politique en tant que tel.

   L’exemple des compromis avec les prémisses du langage politique, auxquels ont recours des penseurs du rang de Weber et Schmitt, vient suggérer que même ceux qui manifestent une vigilance critique extrême envers le vocabulaire du langage politique sont finalement contraints à partager certaines de ses présuppositions. Pour finir, je voudrais seulement ajouter que je suis tout à fait conscient que c’est précisément le cas, se é lecito le cose piccole alle grande agagliare[7], de ces notes.

 

 

 

 



(*) Professeur de théorie de la culture a l'Université de Sofia et ambassadeur de Bulgarie près le Saint Siège. Il est l'auteur de Les forces du sujet (ed. LIK) et de La route interrompue (ed. LIK). Il a publié de nombreux articles consacrés aux rapports entre la philosophie et la psychanalyse, ainsi qu’à la philosophie politique et à la philosophie de la religion.

[1] Weber, Le savant et le politique, coll. 10/18, Paris, p. 148.

[2] Machiavelli, Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio, III, 43.

[3] Gore Vidal, On Chaos in the Dissident World, London, Harper Collins, 1996, p. 132.

[4] Ibidem, p. 150.

[5] D’une autre manière et en tournant à son profit la mobilisation tardive de ceux qui ne sont pas allé voter au premier tour, une pareille stratégie était employée avec succès par Jacques Chirac.

[6] Koselleck, “Crise” in Brunner, Conze, Koselleck, Geschichtliche Grundbegriffe: Historische Lexikon zur politische-sozialen Sprachen in Deutschland, Stuttgart, Klett-Gotta, 1975-1993, vol. 3, pp. 617-650.

[7] Machiavelli, Istorie fiorentine, III, 1.