Passé et avenir de l’enseignement de la philosophie vus d’Albanie

 

 

Gjergj SINANI(*)

 

 

 

 

 

Certes, le passé nous préoccupe a priori moins que notre présent et que nos projections sur l’avenir, mais il n’est rien de plus illusoire que de vouloir “du passé faire table rase” et il nous faudra encore longtemps garder à l’esprit ce qui s’est passé en Albanie car c’est indispensable à la compréhension des structures même du présent. Pour arriver à la période que nous vivons, la philosophie en Albanie est passée par les étapes suivantes:

 

1) La période des premières années du pouvoir communiste se caractérise par la formation accélérée de cadres idéologiques pour forger une pensée de combat et établir la doctrine du régime et sa constitution à partir de l’interprétation des textes marxistes. Durant cette période, l’insistance est mise sur l’unité de la pensée et sur l’exigence de réponses et non d’interrogations, de solutions politiques urgentes et concrètes et non de considérations théoriques et dialectiques. Ainsi se pose, dés les premiers jours, le fondement d’une pensée monolithique et dogmatique dont le stalinisme sera l’achèvement naturel, lequel fournira le cadre strict du droit de penser les conditions de la sauvegarde de l’indispensable unité d’action.

  

2) Cette période sera suivie de la période dogmatique, la plus longue, véritable moment antithétique de la dialectique, sa négation. L’attitude dogmatique ne venait pas par le hasard apporté par une conjugaison de compétences individuelles et au gré de lutte de pouvoir. Elle fut une nécessité interdisant toute opposition au sein du projet d’un pouvoir communiste. Cette nécessité née d’une pensée qui se voulait collective et scientifique, n’était d’ailleurs plaisante pour personne, chacun devenant psychologiquement le prisonnier du voisin et aucune opinion publique ne pouvant s’exprimer contre les opinions officielles, celles-ci ne s’exprimant qu’en fonction des silences de l’opinion publique. Dans ces conditions, la philosophie n’avait d’importance que celle apportée par la justification qu’elle pouvait apporter au régime. Hors de cela, elle était chose inutile et encombrante, elle n’existait que de nom. Cela explique la création de cette sorte de collectivisme que Paul Tillich a qualifié de “collectivisme tribal”.[1]

 

L’idée que sa propre existence doive être pensée et puisse être réformée suppose que l’homme n’accepte jamais que sa vie soit une donnée sur laquelle il n’a aucune prise. Ceci implique l’auto-éducation; le doute et la remise en cause permanente. Tout déterminer par soi-même, par sa propre réflexion, est une attitude essentiellement philosophique, pas véritablement grecque mais bien plutôt moderne.

 

Considérant le cours de la philosophie il est possible de discerner deux conceptions de la philosophie, individuelle et historique. La conception individuelle de la philosophie peut être révoltée et contestataire, mais elle peut aussi s’enliser dans le quiétisme. La conception historique peut se concilier avec la conception individuelle, ce qui implique un acte religieux, puisque tout ce qui est social est impensable sans une religiosité intersubjective. Il s’agit ici d’une religiosité sociale, que ce soit au sens stoïcien ou hégélien, ou au sens durkheimien et de l’individualisme de Marx Stirner qui serait plutôt, contrairement à ce que pensait Kierkegaard, de l’individualisme areligieux ou athée.

 

La philosophie et la prise de conscience philosophique trouvent leur origine lorsque homme prend ses distances avec son environnement social et parvient à raisonner hors de la contrainte du pouvoir de l’opinion publique. Le philosophe est un être apte à s’opposer, seul ou en communauté restreinte, au consensus général et à réfléchir sur les problèmes de la condition humaine, de l’être et du monde. La recherche de la vérité a un caractère d’opposition aux conventions de la cité. Elle peut même trouver sa propre nécessité dans le fait que ces conventions admises par la cité de façon hégémonique contiennent d’insolubles contradictions. D’une part la philosophie a vocation à représenter la vérité comme ce qui doit être accepté par tous; d’autre part, en s’insérant dans les failles invisibles et non perçues du consensus, elle s’oppose à l’opinion des autres ou de tous. Le martyre du philosophe n’est jamais loin, mais ceci ne renferme aucune contradiction: ce qui est vrai doit être valable pour tous, et cela, à l’encontre de la vérité conventionnelle, qui, elle, n’est que préjugé exigeant l’obéissance de tous à l’autorité vénérable.

 

Un autre tableau se présente durant le communisme. Le communisme a vocation à devenir, et ceci dés le début de la prise de pouvoir, une doctrine d’état puisqu’il s’est organisé en un parti qui va transformer en doctrine d’état sa propre doctrine ou son programme, doctrine et programme qui sont souvent eux-mêmes les aboutissements de difficiles et souvent violents débats internes avant la prise de pouvoir. Dans les pays socialistes, il s’agit d’aberrations historiques d’une pensée philosophique qui fut authentique et originale. Par nature, les philosophes ne peuvent édifier de doctrines officielles ou d’état, ils ne peuvent même pas former des écoles autoritaires sans détruire ce qui est le fond même de la philosophie, c’est-à-dire la pensée critique. Ceci pose le cadre du problème de la philosophie universitaire, de la recherche et de l’enseignement de la philosophie, qu’on voulut instituer dans toute l’Europe Centrale et Orientale. Les philosophes universitaires sont devenus des fonctionnaires, membres d’une élite qui doit justifier le régime. Mais il n’y avait pas que le cadre de pensée du régime, il fallait aussi justifier la position des membres de la nomenclature communiste, et surtout le culte du chef du parti, incarnation de l’état et de sa “doctrine” et donc de sa “philosophie” en un seul homme, donc homme infaillible, forcément infaillible et résumant en lui toute la pensée de la société, dieu d’une religion athée car sur lui repose l’architecture humaine de l’infaillibilité de la doctrine et de l’inutilité criminelle de la pensée critique.

 

Dans les conditions régnantes – et il s’agissait bien d’un règne – de violence et de peur, éliminant toute velléité de penser autrement, l’individu détenteur du pouvoir se conduit comme un homme-dieu qui sait et peut tout. Le vocabulaire le plus enflé, et toujours renouvelé dans l’enflure, sera adapté à sa qualification, sans aucune retenue, pas même celle de l’habitude acceptée des titres dont l’usage a fini par cacher le ridicule, comme pour “Votre Excellence”, “Votre Sainteté” ou encore “Rector magnificus”. Orgueilleux et provocant, gonflé d’une image agrandie de soi, enfermé dans des idées inébranlables, disposant du droit de vie et de mort, de liberté et de bagne, de promotion et de disgrâce, il se vide d’un je réel, l’ayant remplacé par un autre qu’il n’est pas. L’installation par le communisme d’un monde bureaucratique et technocratique très puissant et très hiérarchisé a créé des individus zélés qui aiment la hiérarchie, les titres, mais aussi les discussions violentes et autoritaires avec le coup de poing sur la table, de même que les raisonnements brillants et le langage dégagé, souple et puriste. Cet établissement du pouvoir a nécessité, et ceci dans tous les pays communistes sans exception, l’élimination physique de ceux-là même qui, grâce à leurs personnalités hors du commun et à la passion de leurs débats, ont permis qu’il se réalise, pour ne laisser place qu’aux courtisans de la pensée figée autour de son incarnation crainte et bien-aimée, vivant dans un mélange d’insécurité et de confort. Ils n’aiment guère discuter, c’est-à-dire qu’ils préfèrent s’enfermer dans la rigueur prétendument scientifique des faits et des principes ou dans des raisonnements analytiques inébranlables et subtils. S’ils se lancent dans de nombreuses enquêtes et rédigent des plans de programmation fondés scientifiquement sur des statistiques truquées ce n’est que pour préparer la voie à d’autres enquêtes et d’autres plans. Le socialisme est scientifique, le matérialisme est dialectique, l’analyse concrète d’une situation concrète est l’âme vivante du marxisme qui résout toute question posée, et le parti a toujours raison, même quand il a tort. Bientôt la “pensée communiste” devenue totalitaire pourra même changer la nature des choses, jusqu’à la génétique ou la production laitière.

 

A maints égards la conception de la philosophie durant le communisme était conforme à l’idée de Heidegger qui considère le philosophe comme un phénomène de décadence d’une pensée qui oublie l’être pour la praxis et se scinde dans un renversement du sujet et de l’objet, tel que le subjectum est devenu ob-jectum de l’entreprise.

 

Pour la plupart des penseurs occidentaux, la pensée dans les pays de l’Est, et particulièrement en Albanie, était une idéologie officielle et monolithique fondée sur l’argument d’autorité. Mais, inversement, aux yeux de nos professeurs de l’école soviétique, la diversité des options philosophiques occidentales n’était pas une preuve de liberté mais d’anarchie et de désordre; elle exprimait une dissolution de la pensée pour laquelle la vérité est une et l’erreur est multiple. Pour les uns, il paraît inadmissible que l’on puisse être obligé de penser quelque chose. Pour les autres, il paraît impensable qu’on puisse librement penser n’importe quoi. Cet état de chose pose un problème de méthode car on ne peut se contenter de faire une sociologie de la philosophie d’en face.

 

Posons le problème crûment: Est-ce qu’il a existé une philosophie en Albanie sous le régime communiste? Il convient, pour être précis, de poser la question de façon plus radicale: existait-t-il véritablement une philosophie chez nous? La spontanéité de cette question radicale manifeste l’étonnement de l’Occident découvrant les événements de l’Est. Le scepticisme est présent, il concerne les productions des philosophes et non la philosophie. On n’avait tout simplement pas besoin de philosophie. Mais on n’en avait pas besoin justement parce qu’on était installé (non philosophiquement) dans la vérité quotidienne; il n’y a plus de problèmes, rien que des solutions. Toutefois, l’accusation demeure: puisque tout le monde est dans la vérité, à quoi bon la chercher?

 

On pourrait peut-être en rester là. Mais il y a ces gens qui se disaient philosophes et qui prétendaient faire de la philosophie. La philosophie n’était pas supprimée, elle était même enseignée. Il faut, du fait de cette présence, examiner la question posée et tenter d’y répondre. Et la réponse n’est pas simple parce que la question ne l’est pas non plus; elle se décompose en plusieurs interrogations:

·  En premier lieu, pouvait-on philosopher en Albanie durant le communisme? Autrement dit, les circonstances historiques (ou politiques si l’on préfère) permettaient-elles à la pensée de s’exprimer librement? Qui pouvait publier? Que pouvait-on publier? Où pouvait-on publier? Dans quelle mesure et sous quelles formes s’exerçait la censure? Un philosophe communiste qui n’aurait pas été dans la stricte orthodoxie marxiste pouvait-il faire connaître ses travaux? Et cette orthodoxie même, qui en déterminait les frontières, et avec quel degré éventuel de porosité de ces limites?

·  En second lieu, y avait-il encore une raison de philosopher et une place pour la philosophie? Quant à ce qui était de la théorie philosophique générale, qu’aurait-on pu ajouter de substantiel à ce qui a déjà été dit par Marx, Engels, Lénine, Staline et Enver Hoxha? S’il y avait à y ajouter, cela signifiait-il l’insuffisance de l’existant? Bref, pouvait-il y avoir une raison quelconque de philosopher si on était marxiste albanais?

·  En troisième lieu, avait-on vraiment besoin de philosopher? Dans l’ordre des priorités, n’était-il pas plus urgent de faire de l’acier, et donc de former des techniciens, plutôt que des philosophes? N’était-il pas plus prudent de répandre des vérités primaires et utiles dans la grande masse que de susciter le doute chez une élite? Ne vaut-il pas mieux rechercher un accord simple qu’un désaccord raffiné? Pouvait-on, devait-on, voulait-on philosopher ou voulait-on ne pas philosopher?

 

Tels sont, en effet, les trois aspects de la question posée: possibilité, nécessité, volonté de penser le monde et de se penser.

 

Que peut-on répondre à cet ensemble articulé d’interrogations qui découlent d’une question simple et spontanée? Il convient tout d’abord de ne pas oublier que le lecteur et l’auteur appartiennent finalement au même public. L’état (et aussi le parti) est composé d’individus. On ne peut pas ne pas tenir compte des individus qu’on administre. De plus les administrateurs du système eux-mêmes, depuis les petits fonctionnaires peureux qui le faisaient fonctionner jusqu’à ses zélotes, leur travail achevé, se retrouvaient dans leurs familles, et en Albanie on parle de “famille élargie”, ou avec leurs amis, dans un monde structuré par les traditions et habitudes culturelles albanaises. L’état, les rouages de l’état, les particuliers, les circonstances de la vie, tout cela se situe dans le même monde, dans une relation d’étroite interdépendance où tout ne peut pas faire l’objet d’une mesure, ni d’une pression. Et tout ce monde parle un certain langage qui lui est commun, qui fonde la personnalité de chacun et de tous, et qu’il serait bien impossible de ne pas employer. Tout ce monde parle, et l’apprentissage de ce langage n’est pas que celui des mots connus et de la syntaxe écrite de la langue, il est fait d’intonations, de silences, de regards, d’interactions hors du verbe, il s’est fait dans le bain d’une transmission non mesurable, non totalement maîtrisable par une dictature, fut-elle la plus dure et bornée qui ait existé, car il se situe sur une échelle de temps qui est celle des civilisations, hors du système réglementé par le pouvoir.

 

Nous rejoignons ici ce qui avait été dit précédemment concernant la nécessité de philosopher. La philosophie et le langage sont dans l’histoire; on peut toujours refuser de parler ou de laisser parler, on peut toujours tenter de refuser de penser ou de laisser penser, mais si les individus qui vivent dans une société et qui forcément l’expriment d’une manière ou d’une autre, et qui, en tout cas, la fondent par la façon dont ils interagissent entre eux-mêmes jusque dans leurs silences, si ces individus veulent comprendre l’histoire et se comprendre eux-mêmes, ce qui est le fondement de leur humanité, ils ne peuvent que se mettre à philosopher. Le problème se pose de savoir à quel moment la force de cette capacité peut dépasser celle de l’oppression et devenir le fondement d’une volonté individuelle puis collective, même restreinte à quelques-uns.

 

On en arrive ainsi tout naturellement au troisième aspect de la question qui apparaît comme essentiel et dont les autres aspects dépendent: Veut-on savoir de quoi on parle? Veut-on en parler? Veut-on s’interroger sur la cohérence des discours que l’on tient? Est-on décidé à comprendre soi-même et à se faire comprendre d’autres si ce n’est des autres? Si tel est le cas, il en découle qu’on ne peut pas ne pas remettre en question, à la lumière du développement de l’histoire et de la science, un certain nombre de concepts. Mais, si ces concepts sont en question, c’est que la question se pose d’elle-même dans la suite du discours que tiennent les membres de la société, et elle ne peut évidement pas s’interdire la possibilité d’en parler: la nécessité de philosopher implique sa possibilité d’insertion dans le langage.

 

Une toute autre situation se présente durant le communisme. La conception d’une “philosophie prolétarienne” et de son importance pratique pour la lutte de la classe ouvrière, telle que nous l’avons subie, a son corollaire immédiat: le régime va attacher une importance extrême à ce que tous les fonctionnaires reçoivent une formation approfondie dans le domaine de cette idéologie. C’était essentiel du point de vue politique car il faut asseoir le fondement idéologique du pouvoir pour prouver qu’il est inéluctable, et que cette “idéologie” est la “logique de l’idée” (Hannah Arendt). Or, si cette formation philosophique ne permettait pas aux fonctionnaires de juger dans quelle mesure les problèmes philosophiques soulevés par cette doctrine sont posés et résolus comme il convient, il s’ensuit qu’elle ne pouvait pas non plus permettre de révéler, ou même seulement de soupçonner, les fautes de la logique et les conclusions erronées qui pouvaient apparaître aux passages essentiels puisque, par nature, ces fautes et erreurs n’existaient pas. Il n’empêche, cette formation avait bel et bien pour but de fournir au fonctionnaire une dose appréciable de conviction profonde et d’assurance de soi. Il devait être convaincu et apte à convaincre du côté scientifique et rigoureux de la doctrine “philosophique” fondatrice du pouvoir dont il tirait bénéfice. Soumettre les problèmes fondamentaux de la philosophie à des gens issus des classes populaires et qui, du fait de leur professions, n’ont jamais eu auparavant de contact avec la philosophie, et réussir à les persuader qu’ils ont pénétré ainsi les questions les plus profondes de l’humanité, voilà bien qui était d’une grande importance psychologique, fondatrice pour ces hommes et femmes d’une forme de dignité enfin trouvée, aspect que l’on ne doit pas sous-estimer quand nous analysons notre passé[2].

 

Cet effet psychologique était encore renforcé par la cohésion interne du système, qui en était en quelque sorte la garantie, puisque la philosophie marxiste-léniniste non seulement constituait le fondement de tous les éléments majeurs de l’idéologie, mais aussi les pénétrait tous intimement, en fournissant structure et articulation. Cette cohésion qui semblait souvent bien imposante, faisait toutefois négliger les fautes contenues dans l’enchaînement logique et attribuer à l’ensemble du système le degré de véracité et de solidité que certains éléments de cette théorie contenaient indéniablement par endroits, ce qui en camouflait les défauts théoriques. Mais d’une part la formation philosophique du fonctionnaire n’était pas assez étendue ni son esprit critique suffisamment aiguisé pour lui permettre de soupçonner ces déficiences, et d’autre part la répression aurait menacé toute velléité d’exprimer de tels soupçons sur l’imperfection de la théorie.

 

Il faut cependant remarquer que l’apparente cohésion du système présentait aussi un inconvénient dangereux pour le système lui-même. En effet cette théorie ne comportait pas seulement des éléments de vérité, elle contenait aussi des erreurs et des thèses en contradiction flagrante avec la pratique ou avec d’autres principes. Il arrivait assez souvent que telle ou telle personne découvre, après réflexion, certaines de ces inepties. Lorsque l’une des mailles d’un tricot se défait, les autres mailles ne tardent pas à se défaire à leur tour et de plus en plus vite. Ainsi l’ensemble du système marxiste pouvait se désintégrer dans la conscience d’une personne éduquée dans cette doctrine, pour peu qu’un doute l’ait assaillie à un moment donné de sa réflexion, même s’il faisait montre de la meilleure volonté pour bien assimiler la cohérence de l’idéologie. L’expérience montre ce fut toujours à propos de la théorie de la dialectique selon laquelle tout se transforme que pouvait surgir le doute.

 

Il y eut ainsi toute une série de question qui apparaissaient et qu’on ne pouvait pas ne pas se poser. Ceci n’était que la manifestation la plus apparente du défaut du système. Mais peut-on vraiment philosopher sans avoir reçu un enseignement, sans posséder les textes classiques de base, sans avoir un auditoire auprès de qui s’exprimer? C’est parce qu’on a besoin de penser et de faire penser que l’on se donne la peine de construire à travers tout un vaste territoire les structures et les infrastructures qui permettront de philosopher avec commodité et efficacité. Cette manifestation la plus apparente renvoie donc à son préalable, la décision de penser. Il importe désormais de saisir ce qui constitue l’origine de cette pensée, ce qui en constitue son point de départ original, à savoir la poursuite d’une idéologie qui réfléchit et qui tend à la claire conscience de soi.

 

Ceci explique que le philosophe devint un fonctionnaire, car l’état bureaucratique avait besoin d’une doctrine officielle pour assurer la cohésion de l’ensemble de ses fonctionnaires. Mais cet état avait aussi l’impérieux besoin d’éviter l’insinuation du moindre doute et de colmater immédiatement toute fissure dans ce monument de certitudes. La philosophie a accompli son propre suicide.

 

Avec Lénine, le marxisme a cessé d’exister en tant que philosophie pour se muer en doctrine d’état. Cette situation serait encore acceptable si la doctrine d’état avait toléré d’autres philosophies, mais elle n’en admettait aucune autre, mettant ainsi dans la pratique fin à la philosophie. Ici s’arrête la réflexion. L’homme est désorienté et ne sait plus très bien ce qui lui arrive, il n’a plus prise sur lui-même ni sur la vie extérieure. Le malheur que peut apporter un mouvement politique apparaît lorsque ce mouvement élimine le facteur réflexion et devient non dialectique. Ce qui se voulait une révolution s’est accompagnée d’un bouleversement dans la conscience de l’homme et ce bouleversement était aussi important que la révolution sociale elle-même. Après l’installation de la dictature, une stagnation s’insinua lentement dans l’effervescence des esprits, la prise de conscience tourna court, la réalité sociale prit ainsi la voie d’une société de masse totalitaire aliénant l’homme lui-même. Le communisme et ses appareils qui pouvaient apparaître autrefois comme des organes de défense face à un pouvoir économique et politique oppresseur, ne pouvaient passer à l’exercice de ce pouvoir qu’en étouffant toute manifestation de la contradiction insoluble de cette mutation. L’entêtement dans cette attitude, et il n’y avait pas d’autre voie que cet entêtement sauf celle de quitter le pouvoir, ne pouvait que conduire aux pires excès dictatoriaux pour finir dans un effondrement soudain aux apparences d’inattendu lorsque les mailles du filet se sont brutalement défaites.

 

Au sortir de cette histoire, l’état présent est lourd de menace, parce qu’il nous faut tenir compte d’un phénomène que ne connurent pas les siècles précédents. Actuellement, il s’agit de donner aux gens, qui ont déjà reçu une éducation intellectuelle, quelque chose en compensation car sinon il nous faudra affronter une barbarie de la culture qui risque de nous conduire dans une situation encore plus dangereuse qu’auparavant.

 

La période actuelle peut être caractérisée comme la crise de l’identité de la philosophie. Il y avait une attitude hostile envers la philosophie. La fin de l’idéologie officielle est considérée comme la fin de la philosophie. La question que beaucoup de gens nous ont récemment posée; “quelle philosophie enseignerez-vous désormais?”, prouve cet état d’âme qui trouble l’opinion. Peu à peu la philosophie a commencé à regagner du terrain. Le public, grâce aux efforts de communication des intellectuels, grâce aussi à la mise en libre circulation de traductions des classiques de la philosophie, classiques ou contemporains, a réussi à mieux comprendre et admettre le rôle de la philosophie tant pour comprendre ce qui est arrivé que pour le renouveau de la pensée en Albanie.

 

A dire vrai il ressort de ce qui précède qu’il ne s’agit plus de philosophie véritable, puisque la philosophie est une sorte de révolte fondamentale et permanente de l’individu qui désire fonder son existence sur la réflexion, même si celle-ci se trouve en contradiction avec l’opinion commune. Philosophie et renaissance par la prise de conscience devraient former un seul et même tout. La prise de conscience individuelle postule la révolte contre tout conformisme. Philosophie et anticonformisme sont de la même veine. Mais on risque maintenant un conformisme dans l’anticonformisme qui semble devenu un impératif du moment présent. Le conformisme s’impose chez les individus sans formation proprement philosophique. Cette situation explique l’apparition de charlatans qui, à nouveau, ont réponse à tout, parvenant à satisfaire les besoins de certitude des masses désorientées, et espérant ainsi pour eux-mêmes quelques bénéfices politiques pour asseoir leurs pouvoirs, suivant en cela le conseil de Tocqueville: “Un peuple qui n’a jamais entendu traiter devant lui des affaires de l’état choisit le premier tribun qui se présente”[3]

 

La crise de la philosophie en Albanie peut se ramener à la crise de l’indépendance de la pensée et des possibilités d’initiatives individuelles. Actuellement, le problème de la philosophie est lié à cette situation, qui a fait surgir la problématique de la philosophie de l’homme. Dans l’histoire, cette problématique, et particulièrement celle des rapports de l’individu et de la société, prennent de l’importance dans les périodes où le système social établi chancelle, et qu’avec lui s’ébranle le système de valeurs jusque-là socialement admises. Aussi longtemps que le mécanisme social fonctionne sans trop d’accrocs, l’individu formé sur la base de ces rapports sociaux est enclin à considérer comme naturelles les normes de coexistence sociale en cours, normes régissant ses propres rapports avec la société. Ceci s’accomplit tout naturellement, généralement sans même que l’individu en ait conscience, puisqu’il a été formé précisément dans cette société. La société le dote d’un langage, d’une certaine manière de voir le monde et de penser, d’un système de valeurs déterminé ainsi que d’habitudes, de coutumes d’interaction avec son milieu, et de moralité qui s’y rattache. En bref, elle dote l’individu générique d’un véritable système de contrôle et de gestion de ses angoisses, de ses désirs, de ses ambitions, au sein de la société à laquelle il appartient et accepte d’appartenir. L’ébranlement et la désintégration du système des valeurs traditionnellement admis, vont conduire l’individu à prendre brusquement conscience de sa particularité et aussi à poser nettement le problème de ses rapports avec les autres individus, avec cette société dont le socle de certitudes s’est largement fissuré quand il ne s’est pas totalement effondré. Comment vivre dignement? Telle est la question qui, sous des formes diverses se pose toujours à l’homme. Comment fonder et construire ma dignité dans le monde où je suis plongé? Et pour beaucoup de jeunes, sans réponse à cette question, la solution est de partir à l’étranger, d’aller fonder cette dignité personnelle dans une autre société, offrant un cadre plus ouvert et sécurisant, et où peut-être la question ne se pose même pas. Dans les périodes de bouleversement total des anciennes valeurs, même si celles-ci étaient le fait d’une dictature totale imposée, cette question se pose avec une acuité particulière. On sait déjà que l’on ne peut plus et l’on ne veut plus vivre comme par le passé, mais tout cela est négatif et on ne sait pas encore comment il convient de vivre. Ce sont là des périodes qui peuvent inciter à l’auto-réflexion de l’individu sur son propre sort, des périodes qui peuvent favoriser l’essor de la philosophie de l’homme, posant les questions des rapports de la personne et de la société. Que faire en un pareil état? “Quand les nations sont arrivées à ce point – écrivait Tocqueville – il faut qu’elles modifient leurs lois et leurs mœurs, ou qu’elles périssent, car la source des vertus publiques y est tarie: on y trouve encore des sujets, mais on n’y voit plus de citoyen[4]. “Le citoyen peut périr et l’homme rester[5] écrivait encore Montesquieu dans L’Esprit des lois. Dans ce contexte la philosophie a beaucoup à enseigner afin d’élever le citoyen, ou plus simplement pour faire de l’homme désorienté un citoyen. Et si elle ne le remplit pas cette tâche, alors le champ sera libre pour les tribuns, le populisme, les pires excès.

 

Un trait caractéristique de notre situation est une “indigence de pensées”, selon le terme de Heidegger. Selon ce philosophe “L’indigence de pensées est un hôte inquiétant qui s’insinue partout dans le monde d’aujourd’hui. Car aujourd’hui tout s’apprend de la façon la plus économique et, le moment d’après, est oublié tout aussi rapidement[6]. Les conséquences de cet état de choses sont extrêmement dangereuses pour une société qui n’a pas connu la liberté de penser. “Le manque croissant de pensées – disait encore Heidegger – repose sur un processus qui attaque la substance la plus intime de l’homme contemporain: celui-ci est en fuite devant la pensée. Cette fuite devant la pensée explique notre manque de pensées. Mais elle présuppose à son tour que l’homme ne veuille ni la voir ni la reconnaître. L’homme d’aujourd’hui la niera même carrément[7]. Mais de quelles pensées parlait Heidegger? Selon lui il y a deux sortes de pensée, dont chacune est à la foi légitime et nécessaire: la pensée qui calcule et la pensée qui médite. A propos de notre problème il s’agit de la pensée qui médite. Actuellement nous vivons le temps de la pensé qui calcule.

 

La fin de la société communiste s’accompagne à l’échelle planétaire, et ce n’est pas une coïncidence due hasard, de la construction d’une société complètement différente et encore largement inconnue. Dans le contexte, on pourrait dire les contextes, de la mondialisation de l’économie et des communications, et du renouvellement permanent des technologies, les nations de l’Europe joignent leurs efforts pour la construction d’un espace commun qui ne soit pas le résultat de conquêtes violentes. Pour beaucoup cette construction se fait de façon bureaucratique ou technocratique et, à nouveau la philosophie peut apparaître au pire comme un jeu de l’esprit séduisant mais inutile et inconséquent, au mieux comme un moyen intéressant de former un esprit bien adapté à cette construction tellement inéluctable qu’elle se fait désormais sui generis. Dans un cas comme dans l’autre, le philosophe comme “homme révolté” et propagateur de cet esprit par son enseignement, pourrait bien n’être guère mieux admis qu’il ne l’était durant nos années sous la chape communiste. On peut au moins espérer qu’il ne sera plus pourchassé.

 

Pour nous Albanais, comme sûrement pour nos collègues de toute l’Europe Centrale et du Sud-Est, situés à l’intersection du post-communisme et du pré-européen, nous vivons à un moment critique où naît un homme tout nouveau (pas dans le sens de la propagande officielle du communisme), un nouvel homme doué d’une pensée nouvelle. Nous ne faisons pas cette constatation dans le seul but de nous arrêter passivement mais afin d’atteindre à une conception nouvelle de la philosophie. Il ne s’agit pas de la fin de la philosophie ancienne et classique. Dans l’état actuel des choses, il ne peut cependant être question de philosophie d’ensemble, mais bien d’une philosophie qui atteigne le plus de gens possible en les conduisant vers l’autonomie. Le problème de la philosophie n’est pas de contribuer à la “révolution sociale”, mais à l’attitude de révolte individuelle contre l’humiliation de l’homme dans une société de masse. En ce moment, la philosophie se trouve dans une situation dangereuse. Elle ne peut ni devenir une affaire de spécialistes ni se vulgariser. Elle doit devenir la pensée qui éclaire l’homme dans sa situation, sans pour autant se morceler ou s’extérioriser dans une doctrine qui voudrait être admise par tous.

 

Le problème de la réflexion philosophique se pose à chaque philosophe conscient de la responsabilité de sa pensée. La responsabilité de la pensée du philosophe ne signifie pas qu’il pense pour d’autres, mais qu’il est conscient de leurs problèmes objectifs et qu’il engage ces autres à y réfléchir eux-mêmes. Le philosophe est l’homme qui éveille les autres hommes à leurs propres problèmes de personne, afin qu’ils en arrivent à vouloir fonder leur propre existence par la pensée, car telle est la véritable essence de la philosophie. Si l’individu, si la personne a un avenir, la philosophie en aura aussi. La fatigue, la banalisation, la sortie de l’individu de l’existence médiocre sont les terrains essentiels de la philosophie à l’heure actuelle.

 

La philosophie est une révolte consciente d’un individu contre la collectivisation de sa vie intellectuelle et sentimentale. L’avenir de la philosophie dépendra de la possibilité de révolte qu’elle pourra offrir à l’individu pour se réaliser. La philosophie doit devenir la réalisation pensante d’un individu, réalisation par laquelle la personne est mise en état de comprendre le monde et les autres. Voilà pourquoi la philosophie de l’avenir constituera la vocation spirituelle des individus entre eux, non pour qu’ils se fondent et se réalisent réciproquement, non pour qu’ils se dissolvent les uns dans les autres, mais pour qu’ils sachent mener une existence sociale et pensante d’individus libres.

 

Notre société en pleine mutation a besoin d’un tel enseignement de la philosophie, surtout parmi la jeunesse. Nous nous trouvons face à une jeunesse sans traditions intellectuelles et qui affronte les problèmes de son existence en adoptant une conduite révoltée qui exprime généralement la satisfaction de soi ou la paresse spirituelle. Actuellement, nous pouvons distinguer trois sortes de jeunes:

1.       Les sages travailleurs qui tâchent aussi rapidement que possible de se procurer une place bien rémunérée, en prenant au plus vite les places offertes et en obéissant pour beaucoup au principe qui veut que moins on étudie et plus on gagne.

2.       Les snobs suffisants qui discutent culture et sont de purs dilettantes, parfois intelligents et brillants, mais démunis de tout questionnement personnel.

3.       Les révoltés, individus inquiets, insatisfaits, non-conformistes. Actuellement, la révolte inauthentique est devenue un problème crucial et dont l’évolution peut s’avérer lourde de dangers par son possible ralliement à des discours populistes et réducteurs.

  

La valeur et le succès de la philosophie dans la situation actuelle de bouleversement des anciennes références dépendent de l’éducabilité philosophique des gens, surtout de la jeunesse. Ce qui est nouveau, c’est le remplacement d’une culture de la réponse par une culture de la question. Ce problème des références et des nouvelles valeurs est absolument fondamental. On développe une autonomie en tentant de faire penser les gens par eux-mêmes. Dans une société où l’individualisme devient dominant et où le seul stimulus de la vie est l’esprit de profit, se pose le problème du lien social. Plus on est dans l’individualisme baigné dans la concurrence permanente et dans la course à plus de consommation de biens, et plus c’est difficile de vivre harmonieusement le rapport à l’Autre.

  

Les enjeux sont importants: développer l’autonomie de la pensée, développer le penser par soi-même et par la discussion libre, c’est devenir publiquement responsable de ce que l’on dit. Penser par soi-même, c’est émancipateur, et c’est aussi le fondement d’une démocratie. Il ne suffit pas qu’une discussion soit démocratique pour être philosophique, si on n’y introduit pas l’exigence intellectuelle.

 

Je voudrais conclure en citant Karl Popper qui pensait que les philosophes doivent continuer à discuter les buts de la politique sociale à la lumière de l’expérience déjà vécue[8].



(*) Professeur à la Faculté des Sciences Sociales de l’Université de Tirana (Albanie).

[1] Paul Tillich: Main Works, vol. 5, Berlin-New York, 1988, p. 188: “Communism gives to those who have lost or are losing their old collectivist self-affirmation a new collectivism and with it a new courage to be a part. If we look at the convinced adherents of communism we find the willingness to sacrifice any individual fulfillment to the self-affirmation of the group and to the goal of the movement… The collective, in this respect, replace for him the God of judgment, repentance, punishment and forgiveness. To the collective he confesses, often in forms reminiscent of early Christianity or later sectarian groups. From the collective he accepts judgement and punishment. To it he directs his desire for forgiveness and his promise of self-transformation. If he is accepted back by it, his guilt is overcome and a new courage to be is possible”.

[2] La “grande révolution culturelle prolétarienne” chinoise, qui inspira le régime albanais, est allé jusqu’à résumer toute la pensée philosophique dans un petit livre rouge apportant la réponse incontestable à toute question et devenu l’arme absolue brandie religieusement par et pour la libération des masses. L’idéologie était arrivée à son aboutissement: le catéchisme.

[3] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Flammarion, T.I, Paris, 1981, p. 268.

[4] Op. cit., p. 161.

[5] Montesqieu, L’Esprit de lois, T.I, Flamarion, Paris, 1979, p. 275.

[6] Martin Heidegger, Question III et IV, Gallimard, 1966, p. 135.

[7] Op. cit., p. 136.

[8] Karl R. Popper, “Prediction and prophecy in the Social Sciences”, dans Patrick Gardiner, Theories of History, The Free Press, New York, 1959, p. 285. “I believe that philosophers should continue to discuss the proper aims of social policy in the light of the experience of the last fifty years. Instead of confining themselves to discussing the ‘nature’ of ethics, or the greatest good, etc., they should think about such fundamental and difficult ethical and political question as are raised by the fact that political freedom is impossible without some principle of equality before the law; that, since absolute freedom is impossible, we must, with Kant, demand in its stead an equality with respect to those limitations of freedom which are the unavoidable consequences of social life; and that, on the other hand, the pursuit of equality, especially in its economic sense, much it is desirable in itself, may become a threat to freedom.

And similarly, they should discuss the fact that the greatest happiness principle of the Utilitarians can easily be made an excuse for a benevolent dictatorship, and the proposal that we should replace it by a more modest and more realistic principle – the principle that the fight against avoidable misery should be a recognized aim of public policy, while the increase of happiness should be left, in the main, to private initiative”.