La philosophie et la transition:

Etat d’avancement de la reforme de l’enseignement

au Département de philosophie

de l’Université de Prishtina

 

 

Kadri METAJ(*)

 

 

 

 

 

La question de la philosophie et de la transition est un sujet clé dans les pays ex-communistes de l’Europe de l’Est et du Sud-Est. Plusieurs études intéressantes ont déjà été publiées sur cette question tant sur les événements de 1989 et la destruction de la théologie politique, que sur le sujet inconnu que représente l’époque de la transition, de la démocratie et de la société civile à construire. La Réforme scolaire, à tous les niveaux, ainsi que le problème de la culture et de la démocratie, présenté comme une perspective du XXI-ème siècle, découle de ces événements. Cet article ne prétend pas élaborer les aspects théoriques du rapport entre la philosophie et cette transition, pour laquelle nous manquons d’outils d’analyse, et où il serait question de l’héritage de la dissidence, de la responsabilité ou de l’irresponsabilité des intellectuels, du romantisme restaurateur et autres domaines du désespoir et de la nostalgie qu’on rencontre aujourd’hui encore dans nos pays. Ma motivation est de montrer le besoin d’une collaboration encore plus large que régionale sur la question de la réforme universitaire, utilisant les cadres offerts par la Déclaration de Bologne (1999) et le Système européen des crédits transférables (ECTS).

 

 

Brève introduction 

 

Le Département de Philosophie de l’Université de Prishtina existe depuis 1973, c’est-à-dire deux ans après la fondation de cette université. Conformément à la situation générale en ex-Yougoslavie, qui était un pays plus libéral que les autres pays ex-communistes, ce n’était pas un Département ayant des charges dogmatiques. L’enseignement était bidisciplinaire, incluant la Philosophie et la Sociologie dont les programmes étaient semblables aux départements du reste du pays, Zagreb, Belgrade, Ljubljana ou Sarajevo. Durant les quatre années d’études, on y enseignait l’histoire de la philosophie, la philosophie théorique (logique, théorie de la reconnaissance, ontologie, terminologie philosophique, etc.), la philosophie pratique (éthique, esthétique, philosophie sociale, anthropologie philosophique). Il y avait encore d’autres matières annexes tels que les langues étrangères, des matières générales, les méthodologies de l’enseignement, etc. La philosophie marxiste était aussi partie intégrante du programme et, comme telle, suivant les enseignants, elle était enseignée de façon plus ou moins dogmatique, avec une orientation plus soviétique ou plus occidentale. D’une certaine façon, elle reflétait la loyauté des enseignants envers le système et sa politique. Naturellement dans l’ex-Yougoslavie, la situation changeait d’une université à l’autre. Cela dépendait du règne ou de l’écroulement des courants politiques du moment, ainsi que des crises qui traversaient le pays et trouvaient leurs résonances dans l’enseignement de cette idéologie marxiste. Puis l’année 1989 va signifier l’entrée de l’ex-Yougoslavie dans une crise sans issue, car au lieu de faire des réformes sociales et la démocratisation, c’est la volonté d’hégémonisme qui régnait. Dans une situation où l’urgence des solutions aurait du rassembler les bonnes volontés, ce fut l’enchaînement des guerres qui prévalut, l’une après l’autre, Slovénie, Croatie, Bosnie, puis Kosovo et Macédoine.

 

Le Kosovo a ressenti de manière particulière la pression de l’hégémonisme du régime de Belgrade, qui, en 1990 supprima son autonomie, puis l’occupa militairement. La langue albanaise fut interdite à tous les niveaux de l’enseignement, lequel se réfugia durant neuf années dans des maisons particulières. De ce fait, le Kosovo a vécu dans un état de répression continuelle et d’une violation drastique des droits de l’homme. Tout cela est maintenant bien connu et ne constitue pas le but de notre article, mais nécessitait d’être rappelé à cause de son incidence sur la situation actuelle, car la transition au Kosovo a cette particularité, cette originalité par rapport aux autres pays issus du système communiste, d’inclure cette décennie de “système parallèle”, avec ses côtés positifs et négatifs pour la conception de la réforme de l’enseignement. C’était un système d’enseignement parallèle dont nous parlons encore parfois avec une sorte de nostalgie car nous pensions alors savoir l’attitude à adopter, même si elle était risquée, mais qui était dépourvu des conditions élémentaires pour les conditions de travail, mais aussi pour évoluer, ce qui l’a rendu incapable de faire des progrès ou d’entreprendre des réformes scolaires comme c’était le cas dans d’autres pays après et parfois même avant 1989. Tout s’est figé dans cette attitude de résistance que nous ne pensions pas mener durant si longtemps. 10 ans, cela mène un écolier de 8 à 18 ans. Ou un lycéen puis étudiant de 14 à 24 ans. Durant cette période, l’enseignement de la philosophie fut presque interrompu à cause du départ de plusieurs enseignants (nous n’étions déjà pas beaucoup), tandis que ceux qui restèrent au pays tentèrent de maintenir en vie un noyau d’étudiants (2-3 par année d’étude), noyau qui, pensions-nous, permettrait un nouveau départ. En fait, cette baisse draconienne du nombre de nos étudiants durant cette période ne constitua pas pour autant une baisse de la qualité de ces étudiants. Il y eut un nombre modeste, mais significatif, de ces étudiants qui sont devenus aujourd’hui des assistants de professeurs, ou des personnalités respectées de la vie publique et sociale du Kosovo. Même dans ces conditions d’isolement et de clandestinité, on a réussi à opérer quelques modifications des programmes d’enseignement, enlevant certaines matières, en ajoutant d’autres. Ceci permit aux étudiants, après un tronc commun général de deux ans, de se décider ensuite pour l’étude de la philosophie ou de la sociologie. Cela constituait un pas décisif vers la division définitive en deux de notre Département jusqu’alors commun.

 

Je pense que cette période-là mérite un commentaire plus complet et plus général, que je me propose de traiter dans un prochain article. J’ai d’ailleurs constaté, dans mes lectures, que quelque chose de semblable s’était passé même en Pologne durant l’époque fasciste.

 

 

 

La situation aujourd’hui 

 

A dire vrai, la transition générale au Kosovo a commencé avec dix années de retard par rapport aux autres pays ex-communistes, en 1999, après l’intervention de l’OTAN et après la mise du Kosovo sous l’administration ides Nations Unies. Après la fin de l’intervention de l’OTAN en juin 1999, s’ouvre un nouveau chapitre de la reconstruction générale du Kosovo, s’appuyant sur la Résolution 1244. La réforme scolaire est devenue une partie de la transition générale, laquelle, dans le cas du Kosovo, avait des particularités spécifiques. On devait faire la transition d’un socialisme répressif, suivi d’un national-socialisme dominateur des dix dernières années, vers la démocratie. Il nous fallait passer d’une situation d’apartheid à la suprématie de la loi et du droit, ainsi que de l’économie quasi-socialiste dont étaient exclus les cadres kosovars albanais vers une économie de marché dont nous ignorions tout, et avec la présence sur place des armées de la coalition et des experts internationaux qui se succédaient. Cette situation a créé la possibilité de sortir d’un système de résistance imposé et certes glorifié, mais qui avait commencé à refléter lui-même une sorte d’enfermement.

 

Depuis septembre 1999, l’Université de Prishtina travaille de manière intensive à la réforme universitaire. Elle (l’Université) est co-gouvernée par un administrateur international des Nations Unies, et par un recteur kosovar. Divers donateurs soutiennent cet effort, surtout la Banque Mondiale et le Programme Tempus, et on assiste déjà aux premiers résultats positifs, malgré les blocages hérités à la fois du système yougoslave et du système de la clandestinité. Depuis le mois de septembre 1999, l’université et de ce fait le département de philosophie (qui est actuellement indépendant) ont appliqué le Système Européen des Crédits Transférables (ECTS) destiné à assurer la compatibilité des programmes et à favoriser la mobilité des étudiants. Les études se déroulent d’après le modèle 3+2+3 (licence, master, doctorat). Nos curricula sont définis en collaboration avec l’aide de collègues d’autres pays, et en consultant sur les sites Internet disponibles, surtout ceux des universités Charles de Gaulle de Lille III, de Nice, et de Strasbourg. Notre département de philosophie a déjà entamé une collaboration régionale avec le réseau francophone ARCHES en Europe de Sud-Est. Nous avons participé aux universités d’Eté de Cluj de Roumanie en 2000, ensuite à Lille en 2001 et serons présents à celle de Dubrovnik en septembre 2002. Outre leur grand intérêt académique, ces écoles sont pour nous l’occasion de relier des relations internationales tant avec la France qu’avec nos voisins de tous les pays de l’Europe du Sud-Est. Elles sont l’amorce d’un réseau dont nous espérons qu’il permettra de mettre en commun nos ressources pour penser la philosophie de l’après-communisme.

 

Depuis 2001, une université d’été pluridisciplinaire a lieu à Prishtina, avec plus de 500 participants locaux et internationaux. organisée par l’Université de Prishtina et ATA, “Academic Training Association”, une ONG néerlandaise liée à l’Université d’Amsterdam. Elle sera reconduite en juillet 2002, 2003 et 2004. Une grande partie des matières de cette université d’été est liée aux sciences humaines et particulièrement à la philosophie ou d’autres sciences sociales. Il y a beaucoup de candidatures car les enseignements délivrent des crédits ECTS qui peuvent être validés dans les cursus réguliers d’études. Je propose ici que le réseau ARCHES y organise à partir de 2003 un cours de deux semaines. Le département de philosophie s’occupera de la logistique et, si nécessaire, de la traduction de français en albanais. Le seul financement à prendre en compte devrait être celui des voyages des trois ou quatre professeurs accueillis.

 

Les universités françaises et surtout celle de Lille III nous apportent une aide considérable à la réforme de l’enseignement de la philosophie. Nous prévoyons aussi de mettre en place une collaboration avec le centre de la francophonie à Cluj, surtout pour le niveau du Master. Nous pourrions envisager d’y envoyer nos meilleurs étudiants une fois les trois premières études de licence (bachelor) terminées à Prishtina. Nous pensons en effet ne pas être rapidement en mesure avant quelques années d’enseigner jusqu’à ce niveau. De plus, cela irait dans le sens du renforcement de ce réseau francophone en Europe du Sud-Est.

 

Quand on parle de la réforme et de la collaboration régionale, il importe de mentionner la contribution de M. Christian Duhamel, mathématicien de l’Université de Paris-Sud et chargé de mission au Ministère français de l’éducation. Il a passé en 2001 un trimestre au Kosovo auprès du département de l’éducation de la MINUK, et a nous apporté une aide appréciable pour identifier les sites Internet, pour développer un réseau régional et ouvrir des collaborations interuniversitaires. Il y a aussi le Bureau de Liaison de la France (BLF) qui aide le département de philosophie dans ses projets de collaboration régionale et qui prendra en charge le financement de la participation des étudiants kosovars à l’Université d’été de Dubrovnik. Il y aura aussi deux de nos étudiants dans les Universités d’été organisées par l’association française “Transeuropéennes” à Strasbourg et Ohrid (Macédoine).

 

Il est importe de mentionner une autre activité de la francophonie à la Faculté de philosophie. Le centre “François Furet” y existe depuis trois ans, et compte quelques centaines de livres. Ce centre, établi en collaboration avec le Comité Kosovo de Paris, a organisé plusieurs cycles de conférences en philosophie politique et d’autres domaines, qui ont toujours suscité un grand intérêt chez les étudiants et enseignants.

 

Cette construction de nos relations avec la France, et plus largement la francophonie, nous a d’abord poussé à reprendre nos forces pour envisager de construire un département de philosophie de bon niveau. Après 1999, nous sortions comme hébétés d’une période qui nous fut imposée dans la violence et souvent la terreur. Beaucoup de nous ont subi douloureusement cette période dans leur famille et parfois dans leur chair. Le traumatisme en fut une sorte de dépression muette qui nous privait de notre propre courage, même si nous attendions depuis longtemps cette libération. Ces contacts internationaux, même encore réduits et fragiles, nous prouvent que nous ne sommes pas seuls, que nous avons désormais des références qui nous permettent de nous redéfinir.

 

Ainsi avons-nous entrepris de redéfinir complètement les curricula du premier cycle de philosophie en trois ans. On en trouvera le plan dans l’annexe ci-dessous. Notre but est double:

 

·         Offrir à des étudiants qui voudraient ensuite s’orienter vers d’autres études (sciences politiques, administration, édition, journalisme, voire vers la psychanalyse ou d’autres voies) la possibilité d’acquérir les bonnes bases de raisonnement que, croyons-nous, offrent les études sérieuses des fondements de la philosophie.

 

·         Permettre à quelques étudiants de continuer vers un master en philosophie les conduisant vers l’enseignement de cette matière dans les lycées ou vers la préparation d’une thèse et une carrière universitaire.

 

Dans tous les cas, nous souhaitons bénéficier du développement de relations avec des centres étrangers. Tous vos conseils seront bienvenus et étudiés avec attention.

 

 


 

 

Annexe: Plan d’étude de la Philosophie pour le premier cycle en trois ans

 

 

La réussite de ce projet nécessite une collaboration avec nos collègues d’autres départements de philosophie.

 

La collaboration sera absolument nécessaire pour le niveau de Master, (après les trois premières années), ainsi que pour les thèses doctorales. Nous espérons que, d’ici-là, le réseau régional de coopération sera consolidé et pourra s’appuyer sur des projets de long terme aux intérêts partagés par tous les partenaires. Dans cette perspective, l’accueil dans des centres étrangers de nos jeunes doctorants, encore peu nombreux, pour des stages de quelques semaines ou quelques mois chaque année nous seraient d’une aide considérable. Déjà, assister à des séminaires, des colloques, des écoles d’été, c’est appréciable. Cela permet une ouverture d’esprit et d’entrer en relation avec d’autres philosophes.

 

Parmi les modules optionnels des semestres I et II, les étudiants peuvent en choisir deux, alors que les sept autres modules des semestres III, IV, V, VI doivent appartenir aux domaines suivants: Sociologie, Sciences politiques et administratives, Médias, Droit, Psychologie, Langue étrangère.

 

Les modules des autres domaines d’étude peuvent être choisis, en accord avec notre département, dans une autre faculté.

 

L’étudiant n’est pas obligé de prendre tous les cursus proposés d’après le plan d’enseignement pendant une année scolaire, il peut les étaler dans le temps.

 

 


Plan d’étude du premier cycle en philosophie à Pristina (3 ans)

 

I-er Semestre

Module I

Module II

Module III

Module IV

Module V

Total

Introd./L’écriture

académique/ Langue Anglaise

Introduction à la philosophie

Logique

Philosophie

existentialiste

Optionnel

20 cours/ module

h. / sem.

2+2

heures

2+2

heures

2+2

heures

2+2

 

2+2

10 + 10

 Crédits

6

Crédits

6

 Crédits

6

 Crédits

6

 

6

30

 

II-eme Semestre

Module I

Module II

Module III

Module IV

Module V

Total

Langue Anglaise

Philosophie Antique

Interprétation des textes philosophiques

Ethique et politique

Optionnel

20 cours/

module

 ECTS

6

ECTS

8

ECTS

4

ECTS

6

ECTS

6

30 ECTS

 

III-eme Semestre

Module I

Module II

Module III

Module IV

Module V

Total

Philosophie Moderne I

Philosophie de l’Art

Philosophie de la science

Anthropologie

philosophique

Optionnel

20 cours

ECTS

8

ECTS

6

ECTS

5

ECTS

5

ECTS

6

30 ECTS

 

IV-eme Semestre

Module I

Module II

Module III

Module IV

Module V

Total

Ethique

La philosophie et la Critique de la Société

La Méthodologie avec l’Epistémologie

Optionnel

Optionnel

20 cours

ECTS

6

 

6

 

8

 

5

 

5

30

 

V-eme Semestre

Module I

Module II

Module III

Module IV

Module V

Total

Philosophie Moderne II

Philosophie Optionnelle

Philosophie Politique

Optionnel

Optionnel

20 cours

ECTS

8

 

6

 

6

 

5

 

5

30 ECTS

 

VI-eme Semestre

Module I

Module II

Module III

Module IV

Module V

Total

Le mémoire de diplôme

Philosophie contemporaine

Psychanalyse

Optionnel

Optionnel

20 cours

ECTS

8

 

8

 

6

 

4

 

4

30 ECTS

 



(*) Directeur du Département de Philosophie de l’Université de Prishtina (Kosovo).