Poststructuralisme revisité

 

(Autour d’un livre de Dan-Eugen Ratiu)

 

Iulian Vamanu(*)

 

 

Dan-Eugen Raþiu, Disputa modernism-postmodernism. O introducere în teoriile contemporane asupra artei; Colecþia “Universitaria”, Ed. Dacia, Cluj-Napoca, 2001, 223 pages.

 

 

 

La dispute modernisme-postmodernisme est un thème de débat très actuel. Elle constitue le cadre dans lequel les anciens thèmes de la philosophie trouvent un nouveau souffle. On pourrait penser, par exemple, au fameux problème du conflit entre Maître et Esclave. Une reprise de ce thème serait féconde dans ce cadre seulement. Une explication serait celle selon laquelle il s’agit là d’un changement de paradigme qui suppose une redéfinition des concepts et des thèmes traditionnels.

Le livre de Dan-Eugen Raþiu, Disputa modernism-postmodernism. O introducere în teoriile contemporane asupra artei (La dispute modernisme-postmodenisme. Une introduction dans les théories contemporaines de l’art), représente un tel essai d’exposition de ce problème de fond, qui s’oriente vers la discussion du statut de l’art contemporain. Le jeune universitaire de Cluj, qui appartient à une nouvelle génération d’intellectuels très proches spirituellement de l’espace culturel français, notamment de celui poststructuraliste, offre, avec ce livre, un instrument de travail très efficace. Il s’agit d’un livre conçu autour des courants de pensée qui ont renouvelé les conceptions sur l’art contemporain.

L’ouvrage se lance avec une considération sur le modèle du langage dans l’analyse de l’art, modèle qui constitue le fil conducteur de l’analyse du jeune auteur roumain. Il discute les idées des auteurs connus comme structuralistes, c’est-à-dire Saussure, Lévi-Strauss, Barthes et Althusser. Il continue ensuite avec des esthéticiens comme Pierre Francastel et Louis Marin, et avec le philosophe allemand Hans-Georg Gadamer, auteur du fameux livre Wahrheit und Methode (Vérité et Méthode), livre révélateur pour le propre de l’expérience en général et de l’expérience de l’art en particulier. L’auteur met en valeur ce que Gadamer a réellement conçu comme ontologie de l’art, ainsi que la relation entre l’être et la langue.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Dan-Eugen Raþiu expose ce que le titre de son livre annonce en fait: un face-à-face du postmodernisme et du modernisme. Il présente le contexte historique et culturel dans lequel survient le changement du paradigme moderne. Pour cela, il utilise les idées de Luc Ferry et Alain Renaut sur la filiation philosophique de ce courrant (dans leur La Pensée ‘68) et ceux de François Dosse concernant les origines historiques (discutées dans L’Histoire du Structuralisme). Il s’agit d’un état de pessimisme et de relativisme généralisé, d’un sentiment d’épuisement, tout comme d’un refus de l’idée de progrès en histoire. Les causes de ces attitudes seraient les événements de Prague qui ont conduit au discrédit ultime du projet des Lumières, la crise de la Philosophie rationaliste, avec le privilège accordé à la pensée des limites, tout comme l’affirmation de la pluralité culturelle.

Une place importante est accordée à l’explication du préfixe POST. Raþiu discute, en ce sens, la classification de Thomas Pavel (de son Mirage linguistique) concernant le paradigme du structuralisme. Il s’agit de trois variantes principales: un structuralisme modéré, un structuralisme scientiste (orthodoxe) et le structuralisme spéculatif (c’est-à-dire le poststructuralisme) et qui modifie substantiellement le paradigme scientiste.

Raþiu énumère les traits du poststructuralisme en l’opposant aux traits du modernisme: refus de la tradition philosophique et la thématisation de la fin de la philosophie, la dissolution du sujet métaphysique, de la vérité et de l’universalité, le privilège accordé à la démarche généalogique.

Ce courrant est représenté par des auteurs comme: Althusser, Foucault, Lacan, Derrida et Deleuze. L’auteur discute ultérieurement les idées de ces représentants, en commençant avec celles de Barthes. Cette option serait justifiée par le changement radical de perspective qu’opère cet auteur, ce qui fait de lui un modèle de poststructuraliste. Il s’agit de quelques démarches propres à ce modèle: utilisation du langage non plus comme objet des sciences, mais comme instrument de la révolte, recours à la pratique de l’écriture, rejet de l’opposition œuvre littéraire-œuvre scientifique, primat du Texte sur l’auteur, reprise de la sémiologie comme méthode de la critique idéologique, redécouverte de la nature symbolique du langage, transformation radicale de la discursivité, qui va approcher le critique de l’écrivain, rejet des démarches scientifiques. Barthes propose, en revanche, d’autres démarches, comme la science de la littérature, conçue comme science des conditions des contenus littéraires (logique de la production des sens, mort de l’auteur, grammaire descriptive); la critique productive, qui anéantit les oppositions traditionnelles entre sciences et lettres, entre réel et fantaisie, entre subjectivité et objectivité et qui propose deux opérations essentielles: classification et interprétation (comme évaluation de la pluralité du texte). Le texte et l’écriture (comme jeu infini du signifiant et pluralité du sens) replacent l’œuvre littéraire (comme clôture autour d’un signifiant et monisme du sens). Comment aboutit Barthes à une telle transformation? Raþiu identifie quelques filiations qui rendent compte de ce déplacement: une filiation critique (qui revient aux idées des auteurs de la Théorie Critique comme Walter Benjamin or Theodor W. Adorno), les affinités de Barthes avec les mouvements de l’Avant-garde artistique, les idées de la philosophie poststructuraliste (critique lacanienne du Sujet, marxisme althusserien, archéologie foucaldienne, déconstruction derridéenne, intertextualité kristevienne et TelQuelisme), c’est-à-dire des idées qui revendiquent pour le sujet humain le statut du Créateur; qui imposent le modèle du Lecteur qui accède à la polysémie du texte.

   En guise de conclusion, Raþiu énumère les traits de la démarche barthienne: abandon de l’herméneutique du sens, rejet du signifié ultime et de la fixation dans le système, échappe à l’idéologie de la plénitude symbolique, jeu ouvert et continuel des concepts.

   L’auteur roumain continue avec l’exposition des contributions de Rosalind Krauss, critique américaine de l’art avec une influence considérable actuellement dans le domaine. Krauss propose une alternative à la critique traditionnelle de l’art, précisément une critique démythologisante et un modèle structural de l’art. Des pages fort intéressantes sont dédiées ultérieurement à Jacques Derrida, un favori parmi les jeunes philosophes de Cluj-Napoca. L’auteur français est présent ici avec la critique de la représentation pure. Un autre auteur abordé par Raþiu est l’Anglais Charles Jencks, avec ses discussions sur le postmodernisme classique.

   A la fin, Raþiu consacre une vingtaine de pages au phénomène postmoderne roumain, bien que celui-ci ait été magistralement illustré par un autre livre, celui de Mircea Cartarescu. Il y a quand même chez Raþiu des considérations qui sont pleines de personnalité.

   Un tel livre, qui s’approche avec égale compétence des courants postmodernes des trois espaces culturels (français, allemand et anglo-américain) constitue un instrument très utile pour comprendre le phénomène postmoderne dans la complexité qui lui est propre et également une considération intéressante sur les effets des postmodernismes dans l’espace culturel roumain. Une telle attitude réflexive est plus que bienvenue dans la culture roumaine.

 



(*) Etudiant en DEA à la Faculté de Philosophie de l’Université “Al.I.Cuza” de Iasi (Roumanie).