Pensée de l’herméneutique: l’événement du sens

 

Cristian NAE(*)

 

Ciprian Mihali, Anarhia sensului. O fenomenologie a timpului cotidian (L’anarchie du sens. Une phénoménologie du temps quotidien), Cluj, Idea Design & Print, 2001

 

L’ouvrage de Ciprian Mihali poursuit et élargit le chemin déjà ouvert par son ouvrage antérieur, Sensus communis[1], vers une herméneutique du quotidien.

D’abord, on retient le projet de rendre autonome comme pensée la tâche herméneutique de l’ontologie fondamentale. C’est ainsi qu’on peut interpréter l’intention avouée, tout à fait audacieuse, de donner à l’herméneutique du quotidien le caractère et le sens d’une herméneutique de la différence (p. 100) sans pour autant rompre avec la phénoménologie: c’est dans celle-ci que l’auteur trouve les ressources d’une pensée amenée vers et en même temps prise elle-même dans cette “apparition” du sens, qui se garde en retrait au seuil de la possibilité de la donation comme telle, et pour laquelle le quotidien devient une instance constitutive. Et c’est aussi la direction dans laquelle l’on peut comprendre l’intention de fournir une “positivité” constitutive du quotidien (p. 100), en ouvrant le chemin pour une autre pensée du sens et de son advenir, c’est-à-dire de son événementialité, chemin qui nous amène vers la section la plus intéressante de son livre, par la manière de légitimer l’idée d’un radicalisme de l’herméneutique, à même de garder la fragilité constitutive du sens dans le champ phénoménologique du travail, aussi bien que par la manière dont l’auteur fait effectivement cette expérience interprétative. Ainsi, on pourrait esquisser les grands traits de la moitié la plus importante de l’ouvrage: proposer et présenter de manière fragmentaire une théorie alternative du sens comme événement et articuler en même temps le sens de l’événement (ou le phénomène du sens) dans ses articulations réciproques avec le concept de sens et avec celui de quotidien: avec le premier afin de proposer et produire un déplacement de et dans la manière métaphysique de penser et avec le dernier pour déployer comme expérience cette différente réflexion herméneutique qui nous invite aussi à penser autrement l’exercice interprétatif.

Ensuite, dans ce passage de la métaphysique à l’herméneutique, le lecteur pourrait ainsi saisir l’enjeu majeur de ce livre: passer de la radicalité constitutive à la métaphysique comme projet, en déplaçant le sens de l’interrogation radicale elle-même vers une fondation herméneutique de pensée, et tout en suivant la question par excellence radicale de la pensée métaphysique, selon Heidegger: penser la temporalité. Question qui lui offre aussi la possibilité de choisir le quotidien comme point de départ de sa démarche, portant sur la supposition fondamentale de Heidegger et décisive aussi pour le projet de Mihali: l’événement du temps est l’événement du sens.

En effet, l’ouvrage de Mihali éveille également l’intérêt par cette confrontation continue et soutenue avec la pensée de Heidegger, où l’auteur retrouve les ressources pour une philosophie de l’événement dont il questionne à son tour la portée afin de concevoir la quotidienneté comme champ d’investigation herméneutique. Bref, il y a là les moyens grâce auxquels sa recherche retrouve les dimensions ontologiques constitutives pour l’entrecroisement du sens et de la temporalité, en tenant compte que, selon le Heidegger de Sein und Zeit, le quotidien n’est que l’exercice du sens à travers la temporalité: la finitude, comme dimension ontologique du rapport significatif au monde, la facticité comme être situé qui garantit le caractère ouvert de notre rapport avec le temps, et pour lequel le quotidien n’est que le champ “transversal” de cette donation de sens dépourvu d’une transcendentalité originaire. C’est justement par une telle lecture radicalement herméneutique du Heidegger que l’auteur peut ensuite concevoir comme résidu métaphysique le caractère “dérivée” et “inauthentique” de la temporalité quotidienne chez Heidegger, auquel il propose l’alternative du quotidien, on pourrait dire, comme alternative par excellence entre présence et événement, en dehors de toute valorisation absolue.

De cette manière, le quotidien en tant que champ herméneutique d’investigation retrouve le caractère de “passage” entre le rapport circonspect et pragmatique au monde et la Bedeutsamkeit de ce dernier. Rapport par lequel le sens devient un réseau de significations, et qui essaye de concevoir l’événement de la temporalité quotidienne dans ses occurrences et dans sa contingence. Réseau qui finit, sans s’y opposer, avec la distance métaphysique entre sens et signification et qu’on décrit maintenant, à partir des analyses déjà développées dans l’ouvrage antérieur, par rapport à l’acception active du sens quotidien, et par rapport à la construction de l’expérience temporelle comme expérience articulée entre l’occurrence ontique, le discours et l’action, en suivant Ricœur. Le sens actif du quotidien retrouve ainsi le sens positif de l’injonction ontologique et le sens différentiel de l’expérience temporelle comme expérience herméneutique (Erfahrung).

            C’est, par la suite, ce que l’auteur cherche effectivement dans la première moitié du livre: proposer une alternative de la temporalité à travers les suppositions qui commandent le rapport quotidien avec le sens. Cette démarche retrouve à la fois les opérateurs qui permettent le déplacement vers une radicalité de l’événement comme surgissement ontologique du sens et les figures flottantes du temps qui les correspondent, opérateurs qui interviennent dans l’architectonique quotidienne du temps, et sur lesquels on porte le travail méta-herméneutique du projet. À partir de ce déplacement de sens et fonction, les figures de la temporalité quotidienne (irréversibilité, répétition, simultanéité comme co-existence etc.) deviennent des opérateurs qui peuvent témoigner autant d’une conception transcendantale du temps (suivant, comme chez Heidegger, la métaphysique déterminée comme postulat de la présence) que de la fragilité du sens qui nous permet de garder le rapport compréhensif au monde sans préserver l’univocité d’un fondement et une instance transcendantale du sens et de la temporalité. Ainsi, le quotidien reste le topos de l’alternative dans la pensée phénoménologique et de l’ambiguïté constitutive à cette dernière: on peut le concevoir à la fois comme solidification du sens et occultation de l’advenir (et finalement de l’ambiguïté du temps lui-même), dans ses caractères routinières – répétitives, et comme lieu du questionnement radical, investigué à son tour comme tel dans sa possibilité et ses manières d’accès à la possibilité elle-même dans la deuxième moitié de l’ouvrage, par rapport à la même idée de différence.

            Il faut insister sur cette idée de “l’anarchie du sens”, qui confère au livre l’unité et son noyau conceptuel, à travers ses différentes acceptions. La première, celle d’orientation chaotique ou absence d’ordre et la deuxième, celle de sens perdu à travers une temporalité déchirante, sont tout à fait impropres et témoignent de la relation entre temporalité, pensée encore sous la nostalgie de la présence, et sens comme distance et opposition à la signification. Avec la troisième acception, celle d’incompréhension à rejeter, on découvre le caractère singulier de l’événement (en tant qu’advenir et émergence). Il est muni en même temps d’une constitution plurielle, tout en étant le préalable d’une compréhension ontologiquement fondée, qui débouche sur ce déplacement vers une légitimité herméneutique de cette “pensée sans fondement” comme penser le “sens fondement”, de même que sur la quatrième acception possible de l’anarchie du sens: celle d’Abgrund, pliée sur le caractère ek-statique de la temporalité. Ainsi conçu, l’événement reçoit par la conjonction des deux dernières acceptions le sens d’ouverture du monde, et légitime aussi la constitution herméneutique de cette ontologie phénoménologique née, par rapport à Heidegger, par une sorte d’interprétation de l’Ereignis qui travaille l’infrastructure de l’ouvrage.

Finalement, cette jonction entre phénoménologie et herméneutique fait écho à la manière dont l’auteur pense, par cette démarche, le dépassement de la métaphysique; l’ouvrage retrouve et interprète la constitution mondaine de la temporalité, tout en produisant un changement vers une pensée de la différence, ce qui explique les quelques associations audacieuses, comme celle entre Deleuze et Nancy par exemple. A travers cette démarche, il justifie aussi la référence décisive à Deleuze, pour le moins éloigné d’une pensée phénoménologique, que l’auteur s’approprie dans sa relevance interprétative afin d’essayer le “saut” vers une pensée dénouée du fondement compris de manière métaphysique. Pensée qui reçoit une autre acception du fondement – celle de l’herméneutique, eu égard duquel le quotidien devient, par rapport à Heidegger, mais également à travers lui, l’horizon de cette pensée comme possibilité au sein même de la phénoménologie. Question que l’auteur soulève par une série de distinctions, d’ailleurs discutables, comme celle entre intra-événementialité et événementialité comme telle, par exemple, trouvée chez Claude Romano et ensuite réinterprétée. Ces distinctions font constamment écho à la réflexion heideggerienne, mais permettent de changer pourtant décisivement la nostalgie de l’inauthenticité présente chez Heidegger dans son concept de temporalité quotidienne. Par cette détermination du quotidien comme “se passer”, exposé à l’avènement, on pousse plus loin encore l’idée de la différence ontologique, reprise comme différence entre le sens événementiel et événemential: le sens événemential aide à concevoir l’anarchie du sens et son caractère significatif flottant sans penser le changement comme changement sur un fond de persistance, donc à l’aide de la catégorie de présence. Ainsi déterminé, l’événement est mis à jour dans sa profonde immanence comme portant avec lui cette totalité de sens d’emblée ouverte. Finalement, cette ré-interprétation de la différence, à travers Deleuze, permet de questionner l’approche quantitative ou bien qualitative de la temporalité, et leur disjonction: le choix d’une détermination purement qualitative et du caractère intensif de l’événement (et de l’instant comme venir à la présence) est sauvegardé dans une immanence plus profonde, comme dimension ontologique de la compréhension. Par cela, le problème de la donation ne renvoie plus à l’alternative d’une absence ou présence du Sujet (à soi) mais fait du quotidien la possibilité de penser la plurivocité de l’assignation ontique sur ce fond de compréhension préalable toujours ouverte (p. 107). Ainsi, le caractère toujours pré-orienté de notre rapport au monde (déterminant dans l’inauthenticité du Sorge quotidien) co-existe avec le surgissement du sens comme articulation totale du sens et du monde et décrit la compréhension comme travail du sens non seulement dans l’ordre du sens mais aussi sur le sens de cet ordre.

L’ouvrage du Ciprian Mihali devient ainsi un tissu épais, minutieusement développé, même si l’auteur semble passer hâtivement et souvent trop légèrement sur les acquisitions conceptuelles et théoriques qui lui sous-tendent le travail herméneutique effectif sur la question de la temporalité. On pourrait ainsi lui objecter la compréhension moins serrée de l’exercice phénoménologique comme exercice herméneutique transdisciplinaire. Mais c’est pourtant à l’égard de l’entente orthodoxe de l’exercice husserlien, que le travail méta-interprétatif de l’infrastructure fait l’importance et l’effectivité de l’herméneutique déployée, et par lequel on gagne une patiente interrogation sur la quotidienneté et, plus important, un nouvel ouvrage qui répond à cette question inquiétante pour l’enjeu de la philosophie contemporaine: sa tournure herméneutique. Réponse qui non seulement touche à la limite, mais garde aussi l’épreuve du penser dépourvu des suppositions d’une philosophie législatrice et qui accueille la quotidienneté de l’exercice philosophique comme acquisition des travaux qui annoncent une roue inouïe de la pensée postmoderne, pensée qui doit gagner à chaque point le sens du penser.            



(*)Etudiant en DEA à la Faculté de Philosophie de l’Université “Al.I.Cuza” de Iasi (Roumanie).

[1] Sensus communis. Pentru o hermeneutica a cotidianului (Sensus communis. Pour une herméneutique du quotidien), avec une préface de Jean-Luc Nancy, ed. Paralela 45, Bucuresti, 2001.