Ecole et engagement

 

Kadri METAJ

 

 

 

Martine STORTI, Cahiers du Kosovo. L’urgence de l’école, éditions Textuel, Paris, 2001

 

 

 

Ce n’est pas par hasard qu’on dit que les gens et les cultures se développent et s’enrichissent en collaborant et en se reconnaissant mutuellement. Nous nous sommes réunis aujourd’hui ici, en la présence de l’auteur, pour promouvoir à Prishtina son livre, publié en français il y a quelque temps à Paris et nous espérons qu’il sera traduit prochainement en albanais également.

Dans le cadre des publications de plus en plus fréquentes sur le Kosovo, le livre de Martine Storti  représente une contribution précieuse pour connaître et comprendre encore mieux la nature des problèmes du Kosovo ainsi que pour trouver une solution appropriée, surtout dans le domaine de l’enseignement dont l’auteur lui dédie son livre. Par hasard, cette promotion coïncide avec la troisième anniversaire de l’intervention de l’OTAN au Kosovo pour combattre un régime totalitaire, pour faire venir la paix et pour donner une chance à la démocratie et à la liberté.

Il y a déjà trois ans que les internationaux travaillent côte à côte avec les locaux dans la mission militaire et civile sur ce sujet majeur humanitaire et aujourd’hui nous les remercions tous pour leur contribution, pour la sécurité qu’ils ont apportée et la reconstruction à travers laquelle passe aujourd’hui le Kosovo.

 

Voici quelques événements qui ont précédé la publication du livre:

C’est en été 1999, quelques semaines après l’arrivée de la KFOR et du MINUK au Kosovo, que j’ai fait sa connaissance à Prishtina. Il faisait très chaud, on manquait de tout, d’eau, de pain, d’électricité. Nos salles et nos bureaux de la Faculté, dans lesquels nous faisions notre retour après dix ans, étaient vides. Et c’est juste là qu’elle voulait qu’on se rencontre, afin de m’encourager et me faire comprendre qu’on n’était pas seul. J’ai tout de suite compris que, elle et son pays étaient disposés de faire quelque chose pour l’école et l’enseignement du Kosovo.

Quand je lui ai dit que Prishtina était en bon état comparé avec d’autres villes et villages partiellement ou totalement dévastés, elle m’a aussitôt répondu que c’était justement la région de Mitrovica, Skenderaj et de Drenas qui l’intéressait, et cela veut dire se porter volontaire pour la charge la plus lourde. Après quelques jours passés dans les zones les plus ravagées par la guerre, elle s’était fait une image sur les ampleurs de la destruction et avait esquissé sa partie de la contribution. Elle avait fait la connaissance de nombreux enseignants, des dirigeants locaux, des militaires et une fois revenue à Prishtina, j’ai pu remarquer que je pouvais être plus relaxé, parce qu’elle tirait sur place, elle-même, les conclusions. La réflexion critique et la persévérance de faire ce qu’elle promettait m’ont parues des qualités qui définissent cette femme laborieuse et déterminée. Nous avons constaté ensemble la présence plutôt  symbolique de l’enseignement du français dans les écoles et elle avait compris l’absence de l’engagement de la France au Kosovo surtout pendant le système parallèle, 1990-1999 appelait illégal par le régime. La France n’avait non plus rien fait pour le Département de la langue et littérature françaises, qui avait failli disparaître, et cela frustrait énormément Madame Storti.

C’est avec le plus grand plaisir que nous avons constaté que les choses avançaient après la guerre, et que la France était en train de prendre un rôle actif au Kosovo, en commençant par le domaine humanitaire pour arriver à celui militaire, sans oublier que tout ceci était symbolisé par monsieur B. Kouchner, une personnalité aimable et adorée au Kosovo.  Madame Storti posait beaucoup de questions et elle prenait toujours des notes sur les divers sujets.

En étant des gens vivant dans une situation hautement répressive, qui ont survécu à la guerre et au statut des réfugiés, nous nous sentions physiquement et spirituellement fatigués et, de ce fait, certaines questions nous fatiguaient, et surtout quelques-unes unes déplaisantes, surtout celles qui concernaient les cas de vengeance après la guerre, parce qu’on savait qu’elles endommageaient lourdement l’image du Kosovo et risquaient de faire égaliser l’assassin avec la victime. Plus tard, en lisant le livre, j’ai compris que Madame Storti avait également posées de telles questions désagréables à l’autre partie, ensuite elle allait jusqu’à écrire dans son livre que la paix est instable tant que les Serbes ne demandent pas publiquement pardon aux Albanais pour les malheurs qu’ils leur ont causés (p. 123).

Entre temps, Madame Storti est revenue plusieurs fois au Kosovo dans sa mission de l’aide à l’enseignement kosovar. Une fois, elle est allée jusqu’à apporter personnellement plus de vingt livres du philosophe français Jean-François Lyotard, dont nous avions parlé déjà lors de notre première rencontre et elle les a offerts à la Bibliothèque de philosophie, en tant qu’aide venue directement de la famille de Lyotard. Il s’agissait d’un geste symbolique, or sa contribution n’était pas que symbolique. Elle est même revenue pour faire inaugurer les écoles déjà reconstruites à l’aide des donations françaises et initiées par elle, comme c’était le cas avec le Gymnase de Vushtrri etc., ou nous avons eu le plaisir d’y participer nous aussi.

Lors d’une de ses visites, Madame Storti m’avait fait part qu’elle était en train de préparer un livre sur ses impressions du Kosovo et elle m’a posé la question: “préfères-toi que je mentionne ton nom en initiales ou puis-je le mettre en entier?”. Je lui ai dit qu’elle pouvait évidemment mettre tout mon nom, parce que je ne connaissais pas une quelconque disproportion entre ce que je pense et ce que je dis, or, je dois accepter que je n’étais pas complètement soulagé, ayant surtout en considération la vie menée dans une société où la guerre, la propagande, l’infidélité et les penchants étaient les dimensions dominantes de la vie. Comme il m’est arrivé de rencontrer de nombreux visiteurs internationaux, et parmi eux Madame Storti également, la sortie du livre m’a suscité une certaine indifférence inexplicable, il s’est passé que je n’ai pas eu ce livre que récemment – ce n’est que lors d’une de nos rencontres, que Monsieur Michel Tarran m’a emprunté sa copie personnelle, dédicacée par l’auteur, pour le lire. Bien qu’il compte plus de 200 pages, je l’ai lu, comme on le dit, d’un seul souffle. Je peux dire que le livre est apparu devant moi comme un modèle de vérité et d’objectivité, ayant un très haut niveau d’authenticité dans l’interprétation des faits et de la connaissance du conflit non pas comme un conflit inter-ethnique, comme on a l’habitude de le décrire, mais comme un affrontement avec un régime totalitaire qui avait installé au Kosovo un état d’apartheid, qui s’était achevé avec un génocide et une tentative d’épuration ethnique.

Quant à la nature du texte, il s’agit d’un livre-journal de bord du Kosovo et j’espère ne pas exagérer en disant que, en ce qui concerne la sincérité, le soin et l’aptitude d’examiner objectivement, il me fait penser à un livre écrit par une autre femme remarquable, Edit Durham, qui, au début du XXe siècle, avait attiré l’attention sur un problème appelé  “Le chagrin des Balkans”.       

La particularité de ce livre consiste dans la distance critique que l’auteur tient à l’égard de tous les protagonistes du conflit et de ses conséquences. Elle identifie le problème prioritaire de la jeunesse et de l’école, en constatant qu’on faisant réparer l’école comme il le fallait, on créait une condition d’ouverture et de perspective dans un pays ignoré et détruit durant tant de décennies. L’auteur constate avec résignation que tout ce drame et ce malheur s’étaient produits au seuil même de l’Europe, d’où, dans moins de deux heures de route, on arrive au Kosovo, mais on a pris dix ans de le comprendre enfin!

L’auteur critique la diplomatie inerte et le manque de la volonté pour agir, mais elle critique en même temps les malheureuses actions de la vengeance des Kosovars après la guerre, ce qui fait baisser l’image d’un peuple martyrisé, qui était un exemple de la résistance et de l’engagement pour la liberté, pour le retour biblique dans ses lieux après l’intervention de l’OTAN, ainsi que pour la reconstruction complète du pays. Elle blâme et elle fait des polémiques fermes avec les militaires français, qui ne manifestent pas assez de conviction pour la pacification du Nord du Kosovo, ainsi que pour l’unification de la ville partagée de Mitrovica, pour créer des conditions des libertés des citoyens, indépendamment de leur appartenance ethnique.

Il me paraît que, aussitôt après sa préoccupation pour la reconstruction des écoles ainsi que du système d’enseignement au Kosovo, après la pénétration dans les zones montagneuses oubliées de Shala et Bajgorës, comme à Vidishiq, apportant des messages d’espoir et de l’aide pour les gens y vivant, son dialogue avec les militaires ainsi que la polémique avec des concepts vieillis des alliances et des amitiés fictives, des conjonctures de la solidarité historique datant du début du XXe siècle, on a l’impression que cela devient la préoccupation centrale du livre, pour promouvoir une nouvelle philosophie politique conforme au climat créé après la chute du mur de Berlin, ce qui veut dire que la solidarité devait être démocratique et en fonction de la progression de la liberté et des droits humains indépendamment de la race, de la nation et de la religion.

Cette orientation des buts et des énergies vers l’avenir rend particulièrement important le livre de Madame Storti, le rend également très précieux pour le Kosovo en lui suggérant une priorité: l’urgence de l’engagement sur les projets qui apporte la qualité à l’école et dans le système de l’enseignement.