Introduction

Elena SOARE

 

Ce quatrième numéro des Actes de l'Arches, après deux numéros généraux et un troisième numéro consacré à la philosophie, est dédié aux lettres et à la linguistique. Composé d'articles d'archiens et d'amis de l'Arches, des Universités roumaines, est-européennes et françaises, il comporte quatre sections: Lettres, Langues, Styles et Images.

La première section, Lettres, pourrait être placée sous le signe de la recherche-construction et de l'écriture du soi, que ce soit de façon affirmée, comme dans l'article de Isabella Badiu sur le journal intime, ou par la voie négative, et pour arriver à l'Autre, comme dans l'étude de Ana-Maria Gîrleanu sur l'oeuvre poétique de Philippe Jaccottet.

Cette section débute par un article de Lucia Marinescu intitulé Les égarements du coeur et de l'esprit ou la parole en action. Il propose une analyse du roman de Crébillon-fils, Les égarements du coeur et de l'esprit, roman libertin (inachevé) du XVIIIe siècle, qui suit le parcours initiatique d'un jeune libertin à la vie mondaine et surtout au parler approprié. La substance du roman n'est pas l'actions, mais la force et l'importance du langage, qui est la vie-même du héros libertin. Lucia Marinescu analyse les rapports langagiers engagés entre les trois personnages-clé du roman, pour s'arrêter sur le discours de l'un des personnages, définitoire pour un représentant des Lumières. Ce langage qui sert à dissimuler, est entièrement replié sur lui-même et ne sert pas à transmettre des contenus. C'est une démonstration de la séduction par la parole.

L'article de Lidia Cotea, Le Rouge et le Noir ou comment ne pas être Sorel, remet en question tout un débat de la critique sur le fait de savoir si Stendhal s'identifie ou non à son personnage principal, Julien Sorel. Dans la vision de l'auteur de l'article, ce débat est superflu. Il s'agit, chez Stendhal comme chez Julien, d'une recherche d'identité, d'un effort pour retrouver son vrai moi. Julien Sorel, à partir de ses modèles et surtout conduit par les rêves de Mathilde, arrive à dépasser son identité officielle, en se démarquant des différentes figures du père, et fraie son chemin vers une apothéose qui sera la mort, la seule digne de faire de lui le premier et le père d'une nouvelle race. C'est ce qui permet à l'auteur de l'article d'affirmer que « Le Rouge et le Noir n'est plus un roman, mais une sociogonie ».

Dans son article Enjeux théoriques dans l'étude des journaux intimes du XXe siècle, Isabella Badiu propose un aperçu critique des outils théoriques dont la critique littéraire du siècle dernier s'est servi pour situer et pour analyser le journal intime. L'article fait état des difficultés de définir ce genre, des différentes classifications proposées, en traçant un portrait de ce genre presque sans frontières. On a ainsi les éléments aussi bien pour un « procès » du journal intime, vitupéré par la critique d'orientation « éthique », que pour une apologie... Mais Isabella Badiu ne se propose ni l'un ni l'autre; à travers une analyse des fonctions et de la thématique du journal intime, de la problématique de la genèse du journal, en passant par l'apport de la sociologie et de la psychologie, l'auteur met en garde quant aux limites d'une approche exclusivement littéraire du journal intime.

Ana-Maria Gîrleanu propose une étude des Modalités de la négation dans l'écriture de Philippe Jaccottet. C'est une voie d'accès dans l'œuvre poétique de Jaccottet, à partir d'une clé qui est représentée par la négation et notamment par le mot « rien », qui « désigne aussi bien les règles que les sources » de son écriture. Le moi poétique s'efface en se niant, en s'ouvrant vers le Tout Autre, désigné toujours de manière négative, apophatique. Ana-Maria Gîrleanu analyse les modalités de la négation, au niveau ontologique, sémantique et stylistique, tout en les mettant en rapport avec les diverses périodes de création de l'auteur étudié. On analyse les figures de l'absence dans l'œuvre du poète, la catégorie du fragmentaire et du discontinu, les images en suspens, créant une ouverture, que vient continuer le langage de la négation. Le but ultime en est d'éclaircir la parole poétique, à travers des descriptions négatives.

 

La deuxième section de ce numéro, intitulée Styles, est consacrée à des analyses de figures et de catégories de structuration du texte. Dans l'article L'ironie comme catégorie narrative, de Roxana Anca Trofin, il s'agit de voir comment l'ironie, longtemps considérée comme un simple procédé comique, structure et constitue l'univers de fiction dans les oeuvres romanesques. Roxana Trofin s'attache à définir l'ironie, avec les outils à la fois du littéraire et du linguiste. Elle s'intéresse notamment à l'ironie narrative, ironie verbale et référentielle en même temps, en appliquant son analyse à l'écriture de Vargas Llosa, dans son roman Pantaleone et les visiteuses, où nous pouvons suivre les procédés de l'ironie à l'œuvre. Selon l'auteur, l'ironie affecte d'abord le personnage, ensuite même la fiction et finalement le lecteur et sa propre position dans le monde. Elle a pour effet de récupérer la fonction cathartique de la tragédie, nous réconciliant avec nous-mêmes et avec le monde.

Dans une toute autre direction nous entraîne l'article de George Bogdan Târa, Structures syntagmatiques dans le langage religieux. Il s'agit d'analyser les structures qui se prêtent au figement; l'auteur commence par justifier son choix en faveur de « structures syntagmatiques » plutôt que de « locution ». Ensuite il fournit une définition des structures syntagmatiques et des éléments qui les caractérisent; ce sont des éléments qui gardent une plus grande liberté que les composés et représentent des constituants de phrase. Une typologie de ces structures est proposée, suite à quoi l'auteur traite de la grande variété de structures de ce type qui apparaissent dans le langage religieux. Les caractéristiques du texte religieux latin, comme le souci de préserver le sens de l'original grec, lui donnent un aspect spécifique, qui peut parfois paraître codé. Des locutions empruntées deviennent ensuite des lieux communs, des points de repère dans les textes chrétiens.

L'article de Diana Motoc, Traduction et création. De la re-création du texte littéraire traduit à la créativité du processus créateur, porte sur la traductologie et le travail de création de la traduction littéraire selon une approche cognitive. La traduction est création en soi. L'article explore le paradoxe de la traduction littéraire dont le produit est à la fois « identique » et « différent », « l'autre » et « le même ». Le texte traduit est à la fois le même texte que le texte d'origine et en même temps différent puisque écrit dans une autre langue, ré-écrit par une autre personne selon ses compétences et son monde cognitif. Les réflexions de Diana Motoc sont fondées sur un corpus complexe qui combine études de traductologie, témoignages de traducteurs et ses propres réflexions.

 

La section Langues pourrait être placée, pour les trois premiers articles, sous le signe de l'action linguistique sous ses différentes formes. Cette section est ouverte par un article de Anca Cosaceanu, Comment peut-on être lecteur?, centré sur la problématique de la lecture dans le cadre de la didactique des langues étrangères, problématique située à la croisée des sciences cognitives, des sciences du langage et de la science de la littérature. La question du titre est abordée à travers ces perspectives multiples, de la psychologie à la didactique, en passant par les mécanismes de la lecture et du processus d'apprentissage. Après avoir présenté les points de vue de la didactique et de la linguistique appliquée à l'enseignement des langues, l'auteur examine quelques modèles de la lecture qui illustrent différentes étapes de l'évolution. On finit par présenter les caractéristiques d'un modèle intégré de la lecture, qui tient compte de toutes les dimensions et composantes du texte. Le rôle du lecteur est par excellence actif, et s'apprend.

Violeta Vintilescu propose dans son article La place de l'évaluation dans un modèle de l'action linguistique le résultat d'une réflexion sur l'action humaine en général, avec application à l'action par la parole. L'auteur entreprend de déterminer la place de l'évaluation dans le cadre de l'action. A partir de l'idée, présente dans la littérature, selon laquelle la production d'un énoncé passe par l'évaluation des chances de se faire comprendre, Violeta Vintilescu propose un modèle plus complet des niveaux auxquels intervient l'évaluation. Ce modèle sera soutenu par une analyse de répliques tirées de la pièce de Jean-Paul Sartre, Huis clos, où l'échec de la communication est dû à une mauvaise évaluation soit de la situation, soit de la relation interlocutive, soit de l'intention globale. L'article finit par une définition de l'enfer de ces personnages: « l'impossibilité de co-agir dans une situation où ils se voient obligés de tenter indéfiniment de le faire ».

Marina Paunescu (Université de Bucarest) propose une analyse de « Alors » - marqueur de problématisation discursive dans le cadre de l'analyse du discours. Il s'agit d'un emploi de « alors » réservé à l'oral, analysé dans la littérature d'une part comme un connecteur de séquences discursives, et d'autre part comme ayant un rôle dans la dynamique du thème de discours. C'est cette dernière approche qui sera cruciale pour l'analyse proposée par Marina Paunescu, qui analysent alors comme un signal de changement du thème, comme un marqueur de thématisation, fonctionnant d'une manière originale et spécifique à l'oral. L'auteur se situe dans une perspective où la problématisation est à la source de l'activité discursive, et la thématisation est étroitement liée à la problématisation. Cet appareil théorique une fois posé, Marina Paunescu l'applique à une séquence d'une émission-débat radiophonique, le Masque et la Plume. « Alors » se justifie par le fait qu'il signale le rapport entre une question préalable et sa réponse.

L'article de Ileana Busuioc propose une étude des verbes auxiliaires en tant qu'éléments privilégiés d'expression de l'imminence contrecarrée (l'expression d'un procès qui n'a pas eu lieu, qui n'a été qu'une potentialité - réalisation imminente, irréalisation effective). L'auteur se situe dans une perspective onomasiologique: on part d'une discussion de la zone conceptuelle de l'imminence contrecarrée, et, en passant par une discussion des fondements logico-sémantiques de la structure d'auxiliation, on discute des particularités sémantico-lexicales, morpho-syntaxiques et sémantico-syntaxiques d'auxiliaires tels faillir, manquer, croire et des structures correspondantes en roumain - a crede, a lipsi, era sa.

Les deux derniers articles nous proposent de voyager d'abord chez les Mongols, et de revenir ensuite en Europe de l'Est. Rodica Pop se penche, dans son article Onctions et bénédictions de la nouvelle yourte, sur le rituel de mariage chez les Mongols comme « fondation d'un nouveau foyer perpétuant la lignée ». Ce moment-clé est marqué par la construction de la yourte qui abritera le nouveau couple et s'accompagne d'une cérémonie que cet article nous détaille en insistant sur les différents moments de la construction de la yourte et du rôle de chaque protagoniste, ainsi que sur les textes prononcés à cette occasion (bénédictions, éloges) et destinés à garantir au nouveau couple un mariage heureux et durable.

Raoul Weiss, propose un article situé dans le cadre de la linguistique aréale, Schprachbünde et continuum: le cas hongrois, abordant d'une manière critique le concept d'alliance linguistique. En suivant l'évolution conceptuelle de ce cadre, à travers les notions d'aire linguistique et de famille de langues, avec leurs inconvénients et leurs limites, Raoul Weiss accorde une attention particulière au cas du hongrois, traité dans le cadre de la théorie de la Linguistique aréale balkanique, ce qui apparaît comme une entreprise pour le moins audacieuse. A l'appui, l'auteur invoque l'insuffisance du critère strictement géographique de définition des aires (de famille!) linguistiques, approche qui s'avère problématique à plusieurs niveaux, ainsi que les propriétés du hongrois, qui le situent à cheval entre Balkans et Europe Centrale. Un classement strict d'une langue donnée s'avère donc impossible; comme le remarque Raoul Weiss, « l'identité se construit au croisement, par superposition de solidarités partiellement identiques, partiellement divergentes ».

La dernière section, Images, réunit deux articles consacrés à la cinématographie.

Comment représenter l'histoire dans le documentaire cinématographique ? Peut-on assimiler le discours historique cinématographique au discours historique classique ? Quelle est la limite entre le représentable et l'irreprésentable au cinéma ? Mária Ferencuhova, dans son article Le représentable et l'irreprésentable au cinéma: fait, événement, histoire, tente d'esquisser quelques éléments de réponse à partir de deux films qui rendent compte d'une certaine époque historique et créés dans le contexte particulier de la séparation de la Tchécoslovaquie. Ses réflexions combinent les possibilités de représentation cinématographique et « une vision particulièrement centrée sur les artefacts documentaires produits par ce médium dans un contexte très concret d'un territoire géographique et d'une époque historique ». Cette démarche porte sur la capacité de la cinématographie à capter le mouvement et le temps et à obtenir un effet de réel, mais veut également voir dans quelle mesure ce médium est capable de rendre compte de l'histoire, sachant que, forcément, le discours cinématographique est soumis à des contraintes matérielles (documents d'archives existants, accès aux archives, etc.), et qu'il demeure un découpage restreint de « l'espace-temps ».

Despina Angelovska dans Le retour à la « Poussière » reprend le débat autour du film Poussières de Miltcho Mantchevski et essaye de comprendre pourquoi il a produit un si grand malaise lors de sa sortie. Bien que le scénario fût écrit sept ans avant la production du film, sa sortie a coïncidé avec la guerre en Macédoine en 2001 ce qui a orienté la lecture du public et des critiques qui l'ont jugé « politiquement incorrect » et outrageant. Par ailleurs, ce film opère avec des concepts un peu flous, liés notamment à la définition, aux frontières et à la représentation des Balkans. L'article tente « d'analyser et de déconstruire les frontières des narrations/représentations « balkanisantes » » de ce « western dans le eastern ».