« Alors » - marqueur de problématisation discursive

Marina PAUNESCU

 

0. L'objet de cet article est constitué par un ensemble d'hypothèses en marge d'un cas particulier d'emploi de « alors », exclusivement réservé à l'oral.

0.1. On connaît la diversité des valeurs associées dans la description de ce morphème:

• grammaticales:

(1) (p) Je suis sorti; (q) alors je l'ai aperçu ».

• argumentatives:

(2) (p) Si Pierre vient, (q) alors je reste.

• conversationnelles:

(3) (P) Vous affirmez avoir lu Roulet; (Q) alors expliquez-nous le modèle hiérarchique et fonctionnel.

 

On peut considérer qu'à travers tous ces emplois, « alors » fonctionne comme un anaphorique dont la propriété lui permet de constituer une proposition/énonciation p/P comme repère temporel et/ou argumentatif à partir duquel une autre proposition/énonciation, q/Q, peut être validée.177 « Alors » participe ainsi aux phénomènes de cohérence (ALORS3) et de cohésion (ALORS1,2) discursive et textuelle.

0.2. Une description intéressante de « alors » est proposée par Bouacha 1981.178 En étudiant les conditions d'occurrence de ce morphème au niveau des interventions monologales assumées par un seul locuteur, l'auteur lui attribue les propriétés d'un méta-opérateur, dont le fonctionnement serait lié à l'articulation non pas de propositions ou d'énonciations, ce qui serait le propre d'un connecteur, mais de séquences discursives distinctes. A ce propos, le fonctionnement de « alors » est associé avec des opérations d'anaphorisation rendant compte de la nécessité « interne » qu'un discours soit articulé comme un enchaînement de séquences cohérentes.

(4) ... bon alors je vous avais dit qu'on allait / / parler maintenant un peu plus de / classification / / heu... des constructions / hein alors / le problème se pose de façon extrêmement simple / extrêmement naïve / et heu une fois posé heu / on est vraiment étonné que / / personne n'ait finalement cherché à y répondre...179

 

0.3. Enfin - et c'est ce qui nous intéresse - d'autres interprétations associent le fonctionnement de « alors » à la dynamique du thème de discours ou D-thème. Dans ce sens, de nombreux auteurs attribuent à « alors » la fonction d'un topic shift (signal de changement du thème)180, dont l'énonciation viendrait à la fois conclure un épisode et délimiter une nouvelle séquence thématique.181

(5) A.... après tout le monde se balançait des trucs en pleine gueule et tout tu vois ça craignait bien & tu vois

B. & oui

A. et alors bon

B. c'est génial ça

A. donc après ça a duré comme ça alors si tu veux le problème c'est que moi je faisais le narrateur j'assurais pas du tout...182

 

0.4. C'est ce qui pourrait justifier, au premier abord, l'insertion de « alors » à l'intérieur d'un paradigme fonctionnel homogène, celui des marqueurs de thématisation, dont le rôle consiste à expliciter, chaque fois que l'énonciation se prolonge, le mode de progression thématique du discours, i.e. les relations de succession (et, et puis), d'opposition (mais), de focalisation (là) ou de reprise thématique (mais, donc, et) dont le discours est en permanence le lieu.

1. Dans ce contexte, deux problèmes se posent:

1.1. Le premier est relatif à l'opinion exprimée par Hansen 1997, selon laquelle une fois envisagé dans sa qualité de marqueur de thématisation, « alors » se départirait de son potentiel anaphorisant, en assumant le rôle d'un simple moyen de transition topicale: « Alors is not infrequently used to mark shifts to new topics, particularly subtopics or digressions. (...) in this type of use, the marker cannot meaningfully be called anaphor (...). »183 Mais dans ce cas, où chercher la justification du choix opéré par un locuteur lorsqu'il décide d'employer « alors »? Plus précisément, quel serait le sens pragmatique de ce marqueur?

1.2. En deuxième lieu, « alors » apparaît fréquemment à l'oral en combinaison avec d'autres marqueurs, le plus souvent des marqueurs de thématisation: « mais alors », « bon alors », « et alors », « alors là ». Une même fonction serait donc assurée par deux marqueurs, ce qui est pour le moins redondant.

1.3. Notre intention est de montrer que « alors » possède, à l'oral, un fonctionnement tout à la fois original - et dans ce sens, il ne peut être transféré sur aucune autre marque formelle - et spécifique - dans la mesure où il exploite la dimension d'anaphoricité inhérente au sémantisme de « alors ».

2. L'hypothèse que nous allons formuler est que le fonctionnement discursif de « alors » peut s'expliquer à travers le recours à la notion de problématisation.

2.1. Dans son acception classique, problématiser signifie mettre en cause la validité d'une assertion préalable, i.e. se demander si p est V ou si p est F. Dans cette perpective, une assertion est problématique si elle devient source de questionnement pour l'interlocuteur.

2.2. Pour notre part, nous avons placé la problématisation184 à la source de l'activité discursive dans son ensemble. Dans cette optique, une assertion n'a de sens qu'en tant qu'on peut déterminer sa qualité de réponse à une question qui, le plus souvent, demeure implicite. Autrement formulé, le sens d'une assertion est relatif à son inscription dans un contexte problématisant, de type question - réponse. Le discours apparaît ainsi comme un champ d'articulation de problèmes, qui ne sont pas nécessairement exprimés dans le dit, mais qui de fait le déterminent.185

3. Dans ce contexte, le propre de « alors » serait de renvoyer la séquence en cours à une question préalable. Le renvoi se fait cette fois-ci au niveau des actes (Q alors R), et non à celui des contenus (si p, alors q). S'il y a donc opération d'anaphorisation, cette dernière ne possède pas une dimension propositionnelle, mais dialogique.

3.1. « Alors » se définit ainsi essentiellement comme un marqueur de problématisation dont l'énonciation renvoie en premier lieu à la pertinence d'une problématique (Q est le cas), et, à travers elle, au passage, opéré en discours, d'un thème à un autre.

Cette conception présente l'avantage méthodologique d'intégrer le fonctionnement de « alors » à la spécificité du discours oral et au fait, pour ce dernier, de « parler » thématiquement. En effet, la problématisation spécifie l'ensemble des questions thématiques sous lesquels un objet peut être saisi. Le D-thème186 est ainsi inséré dans le discours en tant qu'il est problématisé, c'est-à-dire montré comme faisant l'objet d'une question préalable.187 La thématisation serait donc étroitement liée à la problématisation.188

3.2. Ces hypothèses nous amènent à nous départir des analyses qui attribuent à « alors » la qualité d'un marqueur de thématisation. En effet, la portée de ces marqueurs ne dépasse pas les limites d'une séquence thématique ou, pour employer des notions déjà établies, celles d'un paragraphe189 ou période orale. Dans ce sens, les marqueurs de thématisation signalent, de manière locale, le déplacement du discours entre deux thèmes, et à l'intérieur d'une séquence thématique, la reprise d'un thème après interruption ou incise.190

Contrairement à ces marqueurs, « alors » est le seul à signaler la pertinence de la séquence en cours par rapport à une question thématique préalable. Ce faisant, « alors » confirme l'essence problématologique191 du discours en attirant l'attention sur les questions implicites qui l'informent.

4. Dans ce qui suit, nous allons proposer un inventaire des contextes d'occurrence de « alors » problématisant dans le Masque et la Plume.192 Comme nous l'avons montré193, le discours du Masque possède une structure sémantique et pragmatique complexe, dans la mesure où la relation question - réponse définit aussi bien (i) la relation discursive entre l'animateur et les critiques invités - nous avons noté cette première relation [q - r], que (ii) le discours des invités eux-mêmes, dont nous avons fait l'hypothèse qu'il est lui-même composé d'une série successive de questions-réponses. Autrement dit, la structure du discours en (ii) a la forme d'une intervention dialogique de forme Q-R, Q étant généralement implicite. Nous avons noté cette seconde relation [Q-R]. Une réponse à la question de l'animateur, (q), constitue ainsi une intervention complexe de forme r [(Q)-R]. Nous obtenons ainsi le schéma de base de l'émission, construit autour du format question-réponse (Q-R).

• « Alors1 » (q alors r: Vous m'avez demandé Q, alors je réponds R)

 

(6) J.G.: Danielle H.?

D.H.: oui alors euh y a pas grand-chose à ajouter sauf que en plus de tout ce que vient de dire Michel très justement c'est le retour aussi à un puritanisme incroyable [D.H./10.11.1996]

 

(7) J.G.: Danielle Heymann

D.H.: Alors / moi je trouve que c'est une semaine très dure que nous avons vécue, parce que euh franchement, beaucoup de de créateurs, de metteurs en scène, d'acteurs, c'est pas fini que nous aimons, nous respectons et nous admirons n'ont pas été au mieux de leur forme et tout ça la même semaine, je frise une petite dépression. Bon. [D.H./5.03.1995]

 

• « Alors2 » (Q alors R)

 

Q ?

R ALORS R

 

(8) J.G.:...Le héros est d'un est d'un mauvais goût total euh est-ce que le film vous paraît plus élégant Anne Andreu?

A.A.: Ah élégant n'est pas le mot ça franchement pas!

Alors c'est grandeur et décadence de Benito

alors évidemment pendant la la la grandeur pendant le le premier trois quarts d'heure moi mon féminisme toujours latent a été quand même assez amusé par cette satyre de ce vraiment cet ignoble individu qui humilie les femmes grimpe au sommet en les trompant en les en les vraiment je n'ose dire le mot de la manière la plus ignoble, ceci dit elles se battent pour lui elles sont enfin on a pitié de ces pauvres créatures et puis après un accident qui va lui enlever ses moyens sa virilité ils sombre

et alors la la deuxième partie on est content mais alors le film aussi en même temps qu'il perd sa virilité le film perd ses moyens et la deuxième partie est absolument affligeante, ennuyeuse et déliquescente [A.A./6.03.1994]

 

q Le héros est d'un est d'un mauvais goût total euh est-ce que le film vous paraît plus élégant Anne Andreu?

r Ah élégant n'est pas le mot ça franchement pas!

 

Q1 Film de B. Luna?

R1 ALORS c'est grandeur et décadence de Bénito

 

[Film de B. Luna]

 

Q2 Première partie du film?

R2 ALORS évidemment pendant la la la grandeur pendant le le premier trois quarts d'heure moi mon féminisme toujours latent a été quand même assez amusé...

 

[Première partie de F]

 

Q3 Deuxième partie du film?

R3 ET ALORS la la deuxième partie on est content mais alors le film aussi en même temps qu'il perd sa virilité le film perd ses moyens et la deuxième partie est absolument affligeante, ennuyeuse et déliquescente.

 

[Deuxième partie de F]

 

(9) J.G.: Danielle Heymann vous avez vu ce film?

D.H.: Ah oui oui j'ai vu ce film

alors bon c'est le troisième long métrage de Francesca A. le premier était « Mignon est parti » qui etait un très très joli film, le deuxième est « Dans la soirée » avec Mastroiani et Sandrine B. qui était un peu pompeux un petit peu raide un petit peu décevant et celui-là est un très très très très joli film (...)

alors c'est vrai que euh les les personnages annexes les parents, le bon curé à l'extérieur tout ça ça fait un tout petit peu archétype mais dès qu'on rentre dans dans cette espèce de d'enfer ça devient un lieu de vie chaleureux euh vrai, juste, pas du tout hystérique pas du tout « Vol au-dessus d'un nid de coucous » avec une une espèce de sympathie et de et de justesse pour les personnages tout à fait remarquables

et alors Sergio C. est totalement sauvé là c'est vraiment la rédemption de Sergio C. [D.H./6.03.1994]

 

q D. Heymann vous avez vu ce film?

r Ah oui oui j'ai vu ce film

 

Q1 Film de Francesca A.?

R1 ALORS bon c'est le troisième long métrage de Francesca A....

 

[Film de Francesca A.]

 

Q2 Personnages annexes?

R2 ALORS c'est vrai que euh les les personnages annexes les parents, le bon curé à l'extérieur tout ça ça fait un tout petit peu archétype...

[Personnages annexes]

 

Q3 Sergio C.?

R3 ET ALORS Sergio C. est totalement sauvé là c'est vraiment la rédemption de Sergio C.

 

[Sergio C.]

 

• « Alors3 » (Q alors R)

 

Q ?

R ALORS EFFECTIVEMENT R

 

(10) A.R.: je crois que ça pose un problème quand même considérable ce film à mon avis, c'est comment un artiste aussi éminent / que A. qui a fait probablement le film le plus éblouissant de l'année dernière « Short Cuts » a pu faire un film / dont il sera difficile cette année de faire plus mauvais [A.R./5.03.1995]

 

D.H.: Et/alors euh A. c'est vrai, dans ces deux dernières euh prestations a été tellement / éblouissant dans des films qui sont de la même nature / que celui-ci c'est-à-dire des films / symphoniques où / des dizaines / de de personnages se croisent avec leurs propres caractères, leurs propres drames leurs propres comédies, et c'était tellement éblouissant / et et et en en surenchère de de de Player à Short Cuts qu'évidemment on attendait celui-ci avec impatience et un peu de crainte et les craintes sont évidemment assez justifiées [D.H./5.03.1995]

 

Q Metteur en scène

R1 ALORS Attman, c'est vrai, dans ces deux dernières prestations a été tellement éblouissant...

[Attman]

 

(11) S.K.: je trouve que souvent y a un humour assez régressif très pipi caca enfin le le proctologue qui qui examine donc le derrière de son patient y a une scène où le personnage euh urine dans sa culotte [S.K./2.05.1999]

 

D.H.:... alors en effet le proctologue je veux dire ça n'a ça n'a rien à voir avec le film [D.H./2.05.1999]

 

Q Et le proctologue?

R4 ALORS en effet le proctologue ça n'a rien à voir avec le film.

[le proctologue]

 

 

• « Alors4 » (Q alors R)

Q T?

R ALORS R(T)194

 

(12) A.R.: (le film) c'est une provocation sur le premier amendement donc le droit à la liberté le droit de tout dire (p)

ALORS sous ce rapport le film est plutôt bien fait plutôt efficace avec une limite considérable c'est que comme vous l'avez dit Larry Flint lui-même a fait délibérément une presse épouvantablement vulgaire et il se comporte dans le film comme un provocateur [A.R./15.02.1997]

Q Comment définir F?

R1 F est une provocation sur le premier amendement.

 

Q F en tant que provocation sur le premier amendement

R1' ALORS sous ce rapport le film est plutôt bien fait plutôt efficace...

[F en tant que provocation sur le premier amendement]

 

 

(13) M.C.:... moi ce que je trouve très curieux dans ce film c'est qu'il confirme une tendance déjà annoncée par Sleepers dont on avait parlé, c'est-à-dire euh un courant du cinéma d'aujourd'hui en en Amérique qui est justement la la défense de l'autodéfense c'est-à-dire de de se faire justice soi-même

ALORS c'est un thème qui a toujours existé aux Etats-Unis... [M.C./10.11.1996]

 

Q Qu'est-ce que vous aimez dans F?

R1 Ce que je trouve très curieux dans ce film c'est qu'il confirme une tendance déjà annoncée par Sleepers dont on avait parlé, c'est-à-dire un courant du cinéma d'aujourd'hui en Amérique qui est justement la la défense de l'autodéfense.

 

Q La défense de l'autodéfense

R1' ALORS c'est un thème qui a toujours existé aux Etats-Unis...

 

[la défense de l'autodéfense]

 

(14) P.M.: [début d'intervention] Eh ben y a Vanessa Paradis.

ALORS Vanessa Paradis, la première scène où elle est là filmée dans un superbe noir et blanc c'est vrai en plan fixe qui raconte sa vie de paumée de ratée elle est bouleversante (...) et quand elle séduit les mecs euh elle est crédible. Elle est très crédible. [P.M./4.04.1999]

 

Q Qu'est-ce que vous aimez dans F?

R1 Eh ben y a Vanessa Paradis.

 

Q Vanessa Paradis

R1' ALORS Vanessa Paradis, la première scène où elle est là filmée dans un superbe noir et blanc qui raconte sa vie de paumée de ratée elle est bouleversante (...)

 

[V. Paradis]

 

« Alors » possède donc à l'oral un fonctionnement à la fois dialogal (inter-interventions) - (q alors r) - et dialogique (intra-intervention) - (Q alors R).

L'identification de ces structures nous a permis de formuler l'hypothèse d'un dialogue implicite qui aurait pour protagonistes les critiques et les auditeurs de l'émission. Ainsi, si les interventions du Masque constituent bien des réponses, ces dernières ne se justifient qu'en relation aux attentes présumées des auditeurs face aux critiques et à leur savoir. A leur tour, les interventions des critiques nourrissent un imaginaire de problématisation en soulevant les questions que leurs destinataires idéaux seraient censés se poser.

L'hypothèse d'un discours problématisé permet également de construire la représentation d'un destinataire activement impliqué dans le processus de compréhension à travers le rôle qui lui est attribué par le locuteur: à la différence des séquences question - réponse, où le locuteur est présumé ignorant, dans le cas des discours monologaux la problématisation place implicitement l'auditeur dans une position de curiosité et d'attente cognitives. En effet, le locuteur devrait fournir à l'auditeur la clé des énigmes proposées par la problématisation.

On peut voir dans ce mécanisme linguistique un effet de la pédagogisation du discours, à travers lequel le locuteur simule à la fois le questionnement et la réponse censée l'élucider.195

 

5. Au terme de ces analyses, nous croyons avoir démontré que le fonctionnement de « alors » n'est pas seulement lié aux phénomènes de cohésion, mais relève également des mécanismes qui assurent la construction de la cohérence textuelle. L'originalité de « alors » consiste ainsi dans sa capacité à signaler le caractère approprié d'une assertion dans sa qualité de réponse à une question préalable.

Quel serait donc le rôle joué par les questions dans l'économie du discours? Une longue tradition associe le questionnement à la représentation d'une pensée inaccomplie en quête d'accomplissement. Dans ce contexte, le questionnement devrait assurer le passage d'un état d'indétermination du savoir vers un état épistémologiquement déterminé.

Or, si nos hypothèses sont correctes, le rôle du questionnement serait également de structurer le discours et ce faisant, de convier l'auditeur non pas à une simple réception, mais à l'exercice d'une compréhension problématisante. Dans ce sens, comprendre signifie situer le discours par rapport à une problématique sous-jacente.

Dans le cas des échanges dialogiques, cette problématique se donne souvent à voir à travers une série de questions explicites, auxquelles le destinataire est appelé à répondre. Il existe néanmoins des situations où l'alternance des rôles discursifs cède la place à des rapports non symétriques, où un locuteur parle cependant que l'autre écoute (maître-élèves, conférencier-auditeurs, débatteurs-public).

Dans notre opinion, cette écoute ne doit pas être envisagée comme une sorte de réception passive: dans chaque cas, le destinataire tente d'approcher la problématique visée par le locuteur, et ce faisant, de reformuler les questions dont le discours se donne à voir comme réponse. Le plus souvent, le titre d'une conférence, ou encore les informations données en début du cours (« Aujourd'hui nous allons parler de x ») permettent à l'auditeur de cibler ce qu'on pourrait appeler la problématique d'ensemble.

A son tour, le traitement de cette dernière fera appel à des questions ponctuelles qui, tout en restant subordonnées à la problématique générale, auront pour but de la préciser en l'approchant par étapes successives. Le locuteur devra donc donner à l'auditeur les moyens de repérer cet ensemble de questions, soit en les énonçant de manière explicite, soit en faisant appel à des moyens beaucoup plus économiques comme celui représenté par « alors ». L'émergence de « alors » se justifie ainsi à travers le fait qu'il signale le rapport discursif entre une question est sa réponse. C'est dans ce sens que « alors » peut être considéré comme un marqueur de problématisation discursive.

 

 

 

Bibliographie

 


177 M.-J. Gerecht, " 'Alors': opérateur temporel, connecteur argumentatif et marqueurs de discours " , in CLF, n° 8/1987; J. Jayez, " 'Alors': description et paramètres " , CLF, n° 9/1988; J.-J. Franckel, " Alors - Alors que " , in BULAG, n° 13/1986-1987.
178 A. Bouacha, " Alors dans le discours pédagogique: épiphénomène ou trace d'opérations discursives? ", Langue Française, n° 50/1981.
179 Le corpus proposé est constitué par la transcription intégrale de trois cours: un cours de linguistique, un cours de biologie animale et un cours d'informatique.
180 M.M. Jocelyne Fernandez, Les particules énonciatives, Paris, PUF, 1994, p. 198 ; H. Jisa, " Sentence connectors and French children's monologue performance ", papier présenté dans le cadre du Tenth Annual Boston University Conference on Language Development, 25-27 oct./1985 ; D. Laroche-Bouvy: " L'interview José Artur ", in Aspects du discours radiophonique, sous la dir. de P. Charaudeau, Didier Erudition, Paris, 1984 ; M.-B. Hansen, " Alors and donc in spoken French: A reanalysis ", Journal of Pragmatics, n° 28/1997 ; M.-A. Morel, L. Danon-Boileau, Grammaire de l'oral. L'exemple du français, FDL, Ophrys, Paris, 1998.
181 Période [D. Luzzati, 1985], épisode [A. Salazar-Orvig 1987, A.-Cl. Berthoud 1996], paragraphe oral [M.-A. Morel, L. Danon-Boileau, 1998].
182 Exemple tiré de M.-B. Hansen, op.cit., p. 172.
183 M.-B. Hansen, " Alors and donc in spoken French: A reanalysis ", Journal of Pragmatics, n° 28/1997, p. 172.
184 Sur la notion de problématisation cf. également P. Charaudeau: " L'Argumentation n'est peut-être pas ce que l'on croit ", Le Français d'aujourd'hui, n° 123.
185 Voir également à ce sujet les écrits de R. Collingwood, An Autobiography, Oxford University Press, 1939; F. Jacques, Dialogiques. Recherches logiques sur le dialogue, PUF, 1979; M. Meyer, De la problématologie. Philosophie, science et langage, Pierre Mardaga, Paris, 1986; H. G. Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d'une herméneutique historique, Paris, Seuil, 1996.
186 Nous avons défini le D-thème comme étant ce dont il est question, i.e. ce (personne, objet, événement) à propos de quoi a lieu le questionnement du locuteur (cf. Marina-Oltea Paunescu, Le Masque et la Plume - les formes d'un enjeu: l'individuation discursive, Thèse de IIIe cycle, Univ. Paris XIII, 2002, chap. V et passim).
187 On retrouve ici une hypothèse pragmatique fondamentale, selon laquelle parler, c'est soulever une question en même temps qu'essayer d'y répondre. Il est tout à fait plausible de penser qu'un locuteur ne s'emploie pas à répondre en dehors de l'hypothèse qu'une question anime son interlocuteur. Question devient dès lors synonyme de problème, et renvoie à une préoccupation qui peut s'exprimer sous forme de question ou de structure interrogative. La question indique l'objet de cette préoccupation, qui devient dès lors objet de discours et accède ainsi au statut de D-thème. 
188 La relation entre thématisation et problématisation pourrait se formuler comme suit: la question induit le D-thème. 
189 La possibilité d'associer les notions de " paragraphe ", essentiellement réservé à l'écrit, et de discours oral, est également mentionnée par J.-F. Le Ny dans son article: " Texte, structure mentale, paragraphe ": " Les locuteurs ne parlent pas en paragraphes? Ce serait beaucoup s'avancer, et je vais un peu plaider l'argument contraire. Si (... ) on considère qu'un paragraphe correspond sémantiquement à un thème (... ), alors on peut dire qu'un déplacement de thème est ce qui s'exprime normalement dans un changement de paragraphe. " (J.-F. Le Ny, " Texte, structure mentale, paragraphe ", La Notion de paragraphe, Roger Laufer (dir.), Ed. du CNRS, Paris, 1985, p. 129)
190 S'agissant d'un discours oral, le locuteur fera appel, afin de signaler ces différentes opérations, à un ensemble de moyens hétérogènes à ceux de l'écrit. Loin de générer des troubles au niveau de la cohésion textuelle, la présence de ces marqueurs semble intimement liée aux modes de gestion de l'oral, dont ils constituent une ressource structurante.
191 Nous empruntons ce terme à M. Meyer, De la problématologie, Pierre Mardaga, 1986.
192 Notre analyse se fonde sur une série d'enregistrements de l'émission radiophonique " Le Masque et la Plume ", sur France-Inter, qui a constitué également le corpus de notre thèse: Marina-Oltea Paunescu, " Le Masque et la Plume - les formes d'un enjeu: l'individuation discursive ", Thèse de IIIe cycle, Univ. Paris XIII, 2002.
193 Ibidem, chap. II, VI et passim. 
194 Dans le cadre du schéma Q alors R, " alors " opère la reprise d'un thème antérieur, T, qu'il constitue en repère par rapport auquel il est pertinent d'énoncer Q. Autrement formulé, Q thématise en son point de départ le point d'arrivée de la séquence précédente, R(T).
195 On ne s'étonnera donc pas de constater une récurrence obstinée de " alors " dans le cadre du discours pédagogique. En effet, si les étudiants sont là et qu'ils acceptent d'entrer dans le schéma interlocutif de la situation d'enseignement (quelqu'un qui parle vs quelqu'un qui écoute) on doit supposer qu'ils ont des raisons pour le faire. Une de ces raisons serait que le discours pédagogique est à même d'offrir un certain nombre de réponses à des questions dont on présume qu'elles intéressent ses destinataires. Le discours pédagogique se justifie ainsi à travers le fait qu'il répond, de manière implicite, à une/des question(s) qui donnent sens et pertinence à la démarche pédagogique dans son ensemble. Cette dernière se présente ainsi comme un art (au sens aristotélicien du terme) d'exploiter les questions, et ce faisant, d'installer le savoir dans l'ordre du désirable (vouloir apprendre).