Les auxiliants modaux de l'imminence contrecarrée en français et en roumain

Ileana BUSUIOC

 

Introduction

La zone conceptuelle de l'imminence contrecarrée est le lieu de plusieurs découpages opérant à partir de critères qui tiennent aussi bien du repérage temporel (dans lequel transparaissent les correspondances établies avec les instruments cognitifs de situation dans l'espace), que de la vérité par rapport aux axes logiques modaux. A cette complexité conceptuelle correspond une gamme de faits de langue relevant de classes et catégories très variées (verbes et adverbes, temps et modes); « la langue a forgé des moyens susceptibles de faire sentir la nuance qui, dans la marge du futur proche, distingue l'imminence » (Henry, A., 1977, p. 41) et parmi ces moyens la classe des auxiliaires modaux occupe une place de choix. Nous allons essayer de montrer pourquoi cette classe pourrait être considérée comme offrant des moyens très bien adaptés à l'expression de l'imminence contrecarrée.

Dans ses Problèmes de linguistique générale Emile Benveniste propose, guidé par un souci structuraliste de description, une définition de l'auxiliarité qui évoque les sciences mathématiques: « jonction syntagmatique d'une forme auxiliante et d'une forme auxiliée », « forme verbale de structure binomale auxiliant-auxilié d'ordre invariable, dont les éléments peuvent être dissociés par insertion ». Mais, avant même la formule employée lors de cette définition, Benveniste titre le chapitre traitant de ce problème « Structure des relations d'auxiliarité » (c'est nous qui avons souligné) suggérant ainsi qu'au-delà de la discussion en termes relatifs strictement à l'agencement des éléments de la structure, il faille également tenir compte des charnières conceptuelles, de la relation sur laquelle se construit la structure. Dans ce qui suit nous allons présenter la problématique des auxiliants modaux de l'imminence contrecarrée dans cette perspective qui met en évidence comment certains marqueurs et surtout les structures dans lesquelles ils peuvent apparaître, sont le reflet d'une activité pré-langagière de découpage et de saisie à travers une opération cognitive de la réalité.

 

Le découpage conceptuel dans le cas des auxiliants modaux de l'imminence contrecarrée

Comme il est couramment admis, l'imminence contrecarrée signifie « qu'une action engagée dans la voie de la réalisation n'a pas abouti alors qu'elle était prête à s'accomplir » (Cristea, T., 1978, p. 161). Il y a là un double mouvement conceptuel dans lequel la visée modale se tisse au repérage temporel. D'un côté, la mise en place d'une succession temporelle dont n'est envisagé que l'aboutissement, la limite finale présenté comme une certitude. Mais, de l'autre côté, cette mise en place est réalisée en t0 par un déplacement en arrière dans le temps à un moment to-1. La construction temporelle se trouve donc modalisée par le fait qu'elle est réalisée à deux paliers différents. Pour expliquer ce genre de découpage R. Martin (Martin, R., 1983 et 1987) propose, dans le cadre de sa théorie sémantique véri-conditionnelle196 un modèle étayé par deux concepts: les mondes possibles et les univers de croyance. Le premier a comme point de départ une représentation temporelle: le temps n'est pas linéaire, mais ramifié - ce qui est à venir, à partir d'un moment t0 doit être représenté non pas comme une ligne droite, mais comme une ligne à ramifications: autant de mondes possibles, monde des attentes, m*, à envisager à partir du présent. Parmi ces mondes un seul se verra confirmer par la réalité et deviendra le monde de ce qui est; les mondes dont les chances de se réaliser effectivement sont annihilées par la réalité deviendront des mondes contrefactuels, irréels, m197. Ce modèle devient plus opératif (surtout pour l'analyse de l'imminence contrecarrée) dans la perspective que lui ajoute C. Vetters (Vetters, C., sous presse); celui-ci part d'une remarque critique qu'il fait au modèle de R. Martin: le temps ramifié, donc les mondes possibles, n'y sont envisagés qu'à partir d'un to, identique au moment de l'énonciation, du monde de ce qui est - mo - et cela en vertu des notions à venir/futur: « je vois mal quelle est la différence entre à venir et futur. Je préfère le terme ultérieur proposé par Gosselin. Ce terme a l'avantage, par rapport à futur qu'il n'exprime pas seulement la postériorité par rapport au présent de mo, mais par rapport à n'importe quel moment dans n'importe quel monde - réel ou imaginaire. [...] Martin (1992, p. 112) emploie la notion de m* pour indiquer le monde des attentes - ou monde ultérieur - qui commence à t0, c'est-à-dire au moment présent du monde réel mo, mais non pas pour indiquer les mondes ultérieurs par rapport à (i) des mondes autres que m0, ou (ii) un moment dans m0 autre que t0 ». En prenant cette position, Vetters se dissocie également de la distinction entre les emplois de re, « temporalité objective » (Vetters, C., op. cit., p. 5), et de dicto, « le temps de la prise en charge de l'énoncé » (Martin, R., 1987, p. 113), d'un même tiroir verbal proposé par R. Martin, plus explicitement de l'opposition emploi temporel/emploi modal et s'aligne à la position de Gosselin qui fait éclater l'opposition modalité/temporalité en soutenant que tout acte énonciatif représente une attitude prise par le sujet vis-à-vis d'un contenu propositionnel.198 En ce qui nous concerne, nous adopterons jusqu'à un point la position de Vetters, notamment nous sommes d'accord que la notion d'ultérieur permet une meilleure exploitation du modèle du temps ramifié. Mais nous considérons que c'est justement cette notion qui introduit la modalité; en effet, la mise en place d'une représentation temporelle ramifiée, et donc d'un monde des attentes ultérieur à un moment autre que t0 dans m0 - le monde de ce qui est - constitue justement non pas une « localisation temporelle objective » (Vetters, C., op. cit., p.4), donc de re, mais une mise en perspective modale. Au fait c'est la notion même d'ultérieur qui permet, à la différence de futur ou à venir, l'instauration d'une perspective de dicto et non pas de re. Cette représentation du temps ramifiée à partir de l'ultérieur est une représentation à support modal car permettant la prise en charge d'une action qui ne s'est pas réalisée ou bien d'un procès qui n'a pas eu effectivement lieu, qui n'a été que potentialité; au moment t0-1 ou bien t0-n, le locuteur sait que le monde possible qui le contient n'est pas devenu le monde de ce qui est, mais qu'il est un monde contrefactuel. Il s'agit d'une mise en perspective ayant son point de départ dans le passé. Au lieu de poser, en t0, l'action comme ne s'étant pas réalisée, on énonce, en t0, - moment où l'irréalisation est quelque chose d'effectif, d'objectif - comme si on énonçait en se situant en t0-1 ou bien t0-n, moment où les chances d'être du monde possible qui contient l'action n'étaient pas encore annihilées par la réalité. Il y a donc, au niveau du repérage temporel, un mouvement prospectif, mais qui a son origine dans le passé, soutenu par une sorte de conflit modal entre la certitude de réalisation de l'action - puisque déjà engagée, posée en tant que telle - et le constat de sa potentialité suspendue, voire de sa non-réalisation effective, objective. L'effet de ce double découpage temporel et modal est que l'action est présentée comme une action qui « s'affirme et se nie en même temps » (Cristea, T., op. cit. , p.161), comme ÊTRE ET NE PAS ÊTRE. Le fait qui empêche la réalisation effective de l'action n'a pas trop d'importance; ce qui importe est cette conceptualisation bivalente qui fait que le locuteur soit en quelque sorte « à califourchon » dans deux mondes - le potentiel, l'imaginaire qu'il met en place par anticipation à partir du passé, et le monde présent où la certitude de réalisation de cette potentialité est contredite.

On pourrait représenter le découpage strictement temporel ainsi:

où le parcours est unidirectionnel A ? A' ? non A

J'ai piétiné, j'ai perdu mon équilibre [j'allais tomber], je me suis appuyé contre une chaise et je ne suis pas tombé.

et le double découpage, temporel et modal, ainsi:

où le parcours est plus complexe: de A à A'pour présenter l'action comme potentielle, et, en même temps, de A à non A; A ? A' est évoqué parallèlement à A ? non A.

J'ai piétiné, j'ai perdu mon équilibre et j'ai failli tomber.

En effet, le découpage strictement temporel est doublé d'un découpage modal qui permet d'évoquer une succession temporelle dans un monde possible à partir de t0-1, parallèle au monde de ce qui est et dont on a la certitude qu'il a été contredit par la réalité; ce monde parallèle n'a d'existence que de dicto.

En se présentant comme une structure à deux éléments - un binôme - l'auxiliation convient au double découpage modal et temporel. On peut remarquer qu'aux deux éléments de la structure binaire correspondent les deux volets du découpage aboutissant à la zone conceptuelle de l'imminence contrecarrée: l'auxiliant est le support du découpage modal et l'auxilié est le support de l'action, du procès s'inscrivant dans une suite temporelle.199

 

Structure formelle et particularités sémantiques de l'auxiliation de modalité réalisant l'imminence contrecarrée

 

Dans son analyse de l'auxiliation Benveniste divise les auxiliants, selon le type d'auxiliation qu'ils réalisent, en 3 classes, traditionnellement acceptées comme telles par la suite: auxiliants de temporalité, auxiliants de diathèse et auxiliants de modalité; dans d'autres études, la classification est faite de manière différente: « ils situent la proposition entière soit sur l'axe chronologique du temps, soit du point de vue du contour temporel interne (l'aspect), soit du point de vue du degré de réalité (la modalité) » (Steele et al., 1981, cités par Lamiroy, 1999, p. 38). C'est plus particulièrement cette dernière classe qui nous concerne vu que certains verbes lui appartenant peuvent être le support du découpage modal dans le cas de l'imminence contrecarrée.

On voit souvent dans l'auxiliation un cas de grammaticalisation; en effet l'auxiliant, quoique pivot de la structure, se convertit progressivement d'une entrée lexicale pleine en élément grammatical. D'ailleurs Dauzat l'avait déjà dit, en 1917: « Tout verbe susceptible de se dépouiller de son sens normal, lorsqu'il est employé avec l'infinitif pour marquer un rapport de temps ou d'aspect est en voie de devenir auxiliaire » (Dauzat, A., 1917, p. 199). Cela implique, selon B. Lamiroy plusieurs paramètres, dont deux nous intéressent plus particulièrement et nous allons les discuter dans la perspective des auxiliants de l'imminence contreecarrée:

a) - un paramètre sémantique se manifestant dans une sublimation partielle ou complète de la sémanthèse, une dématérialisation sémantique, voire, selon Damourette et Pichon, une désemantisation ou, dans une image très suggestive reprise à C. Lehmann, une « javellisation » (semantic bleaching) (Lehman, C., 1982); cette dématérialisation ne doit pas être envisagée comme un appauvrissement, car d'une certaine façon on gagne « puisque la langue acquiert ainsi de nouveaux moyens linguistiques qui renvoient moins au monde concret dont on parle qu'à l'organisation de celui-ci par les locuteurs, en termes de modalité ou de temps, par exemple » (Lamiroy, B., 1999, p. 35). Si l'on admet que la grammaticalisation est un processus qui peut affecter n'importe quelle catégorie lexicale, il faut également admettre, avec Dauzat, que, même s'ils deviennent des éléments fonctionnels, les verbes auxiliaires, constituent une classe ouverte; il faut de même remarquer que, dans cette classe, les verbes se trouvent à des étapes différentes de grammaticalisation, les plus près du stade limite (ou cible) étant les auxiliaires de temporalité200; quant aux auxiliants de modalité, ils se trouvent à mi-chemin et c'est en vertu de cette « position » sémantique que la tradition veut que l'on désigne ces auxiliants par les termes de semi- ou quasi-auxiliaires. Benveniste souligne que, à la différence d'autres auxiliants, réputés vides de sens, les auxiliants de modalité ne se désémantisent pas, bien au contraire, ils sont soit des verbes très riches comme contenu sémantique (les verbes modaux figurant dans l'inventaire minimal - devoir et pouvoir), soit des verbes « spécialisés » sémantiquement, tels les auxiliants modaux de l'imminence contrecarrée - faillir et manquer. On peut également se demander s'il existe des verbes qui soient plus favorables à la grammaticalisation et le fait le plus évident de ce point de vue est que les verbes qui ont un degré relativement élevé de généralité sont plus aptes à perdre leur coloration sémantique en faveur d'une plus grande fonctionnalité. En ce sens Lamiroy considère que « les auxiliaires semblent dériver très souvent d'un nombre limité de concepts concrets201 » et qu'« un très grand nombre de langues semblent puiser dans ce petit stock de concepts concrets pour forger leurs auxiliaires », mais que « toutes ne font pas appel avec la même intensité à toutes les catégories » (Lamiroy, B., 1999, p. 38). Ch. Schapira avance l'idée que, du point de vue sémantique, dans le cas des auxiliaires vides de sens, l'infinitif auxilié est primordial et qu'un rapport s'établit « par-dessus l'auxiliaire entre le sujet et l'auxilié » (Schapira, Ch., 1998, p. 183). En ce qui concerne les auxiliants de modalité on constate un écart par rapport à ce comportement: l'auxiliant entretient d'un côté une relation avec l'auxilié, car, en tant que verbe modal, il « décide du degré de réalité de l'auxilié » (ibid, p. 184) et, de l'autre, avec le sujet (le sujet de l'auxiliant contrôle le sujet de l'auxilié): Pierre faillit tomber ? Pierre ? [Pierre ? tomber]

b) - un paramètre morpho-syntaxique se manifestant dans une décatégorialisation: « En effet, si un verbe se situe sur une chaîne de grammaticalisation, il tend à neutraliser ou à perdre même complètement ses privilèges syntaxiques de catégorie lexicale majeure (N et V) pour adopter un comportement qui ressemble plus à celui des catégories lexicales secondaires, telles que l'adjectif, la préposition ou l'adverbe » (Lamiroy, B., op. cit., p. 36).

En français, les semi-auxiliaires se construisent avec un infinitif et « impriment à celui-ci des valeurs modales, aspectuelles et/ou pragmatiques » (ibid, p. 176); la valeur qu'on attribue traditionnellement aux auxiliaires modaux est d'« établir des rapports sémantiques entre le sujet et l'action exprimée par l'infinitif » (ibid, p. 177). En roumain, il y a rarement des structures binomales, le semi-auxiliaire modal fonctionne comme opérateur de phrase régissant le plus souvent un verbe construit au « conjunctiv » même si les sujets sont identiques. En tant que mode in fieri ce mode récupère mieux que l'infinitif, neutre du point de vue de l'opposition effectivité/irréalité, la dimension modale d'insertion dans l'irrealis du procès projeté pourtant dans un monde possible qui avait des chances de se voir confirmer par la réalité.

Par ailleurs, Benveniste remarque que, à l'instar de tous les auxiliants, l'auxiliant de modalité assume l'ensemble des particularités flexionnelles de l'auxilié, mais en ce qui concerne les auxiliants de l'imminence contrecarrée cela n'est que partiellement vrai, et pour cause. En ce qui concerne les modes, les auxiliants de l'imminence contrecarrée sont opaques vis-à-vis du conditionnel et du subjonctif, ce qui est normal si l'on pense que leurs découpages conceptuels respectifs sont redondants: le conditionnel, aussi bien que le subjonctif sont des modes inscrivant les procès-support dans des mondes possibles. La similitude du découpage par rapport au conditionnel (le monde possible, la ramification temporelle est envisagée à partir d'un moment, du monde de ce qui est, antérieur au moment de l'énonciation et constitue une ramification parallèle au monde de ce qui est) est visible dans la possibilité de paraphrase d'un auxiliant de l'imminence contrecarrée par une structure hypothétique: J'ai fait encore un pas et j-ai failli tomber. // Si je faisais/j'avais fait encore un pas je tomberais/serais tombé.

Il faut préciser qu'en roumain les auxiliants de l'imminence contrecarrée ont un comportement tout à fait particulier, se présentant plutôt comme éléments de structures bloquées; ils participent surtout à des tours ressemblant aux structures impersonnelles ne présentant pas de flexion suivant le paradigme des personnes verbales: Era sa cad / Era sa cazi / Era sa cadem / Era sa cadeti (J'ai failli (été sur le point de) tomber/Tu as failli (as été sur le point de) tomber/Nous avons failli (avons été sur le point de) tomber/Vous avez failli (avez été sur le point de) tomber).

Pourtant, à la 3e personne du pluriel, il se passe une sorte de contamination qui entraîne l'accord, ce que l'on peut constater également pour un auxiliant modal déontique, a trebui [Eu trebuia sa vin / Voi trebuia sa veniti / Ei trebuiau sa vina (Je devais venir/Vous deviez venir/Ils devaient venir)]

 

Evenimentele erau sa degenereze luni, când doar interventia Politiei a aplanat un conflict ce era sa izbucneasca între gardienii Primariei si muncitorii veniti sa astupe situl arheologic.

(Cotidianul, 2000, pagina 3, Internet)

Les événements ont failli prendre un tour dramatique, lundi dernier, lorsque, sans l'intervention des policiers, un conflit se serait déclenché entre les gendarmes de la Mairie et les travailleurs qui étaient venus pour démanteler le site archéologique.

Il faut également remarquer que les auxiliants de l'imminence contrecarrée n'acceptent pas toutes les formes temporelles ce qui est le résultat d'une incompatibilité due aux découpages opérés sur la réalité Si l'on admet que dans le cas de l'imminence contrecarrée « on présente comme un fait réalisé et même classé ce qu'une seule condition pouvait empêche et en réalité a empêché, ou plutôt « retiré » de la réalisation-mirage, fait revenir en arrière vers le néant définitif, dont tout, pourtant, semblait affirmer qu'il sortait pour se fixer dans le realis » (Henry, A., 1977, p. 45), on se rend compte que cette représentation est incompatible avec l'aspect inaccompli de l'imparfait et l'ultérieur dans le realis du futur, par exemple, justifiant le fait que des auxiliants tels faillir, manquer n'acceptent que de formes du passé composé ou du passé simple. Ces contraintes peuvent être considérées comme autant d'arguments en faveur du double découpage opéré dans le cas de l'imminence contrecarrée.

 

 

Les auxiliants de l'imminence contrecarrée en français

 

En français l'inventaire de ces auxiliants comporte deux verbes spécialisés - faillir, manquer -, un verbe modal polyvalent - falloir - dont la disponibilité de réaliser l'imminence contrecarrée est déterminée par un co-texte favorable, et un verbe épistémique - croire - qui, co-texte et contexte aidant, peut assumer cette valeur.

 

Faillir

 

Faillir semble être l'auxiliant de l'imminence contrecarrée le plus employé; l'origine en remonte au latin fallere, « tromper », ou plutôt au verbe fallire, « manquer, échouer », du latin vulgaire; ce dernier avait pris déjà en latin le sens dérivé de « manquer, faire défaut ». Sa valeur d'auxiliant modal de l'imminence contrecarrée est attestée en français ancien depuis le XVIe siècle. Il est intéressant de remarquer que cette valeur s'est insérée premièrement dans sa structure de base à l'aide d'un élément prépositionnel de rection (à, de): on a en français classique (et en français littéraire, de nos jours encore) faillir à, faillir de

 

Elles faillirent à geler sur place. (La Varende, apud le Petit Robert)

J'ai encore failli de me tromper (Proust, apud Lexis)

Particularités sémantico-lexicales

 

Le sens de faillir se scinde en deux faisceaux qui ont pourtant un noyau commun, visible dans les articles de dictionnaire:

Lexis faillir (1) ne pas faire ce qu'on doit faire

faillir (2) être sur le point de faire qqch. (qui n'est pas fait)

le Petit Robert faillir (1) négliger ce que l'on doit faire

faillir (2) n'être pas loin de, être sur le point de faire qqch.

noyau qui représente, du point de vue du sens, l'inaccomplissement d'un FAIRE, un NE PAS FAIRE.

Particularités morpho-syntaxiques

 

a. Quoique n'étant pas un verbe défectif, faillir n'est que très rarement employé à d'autres formes temporelles que le passé simple

Quand ils atteignirent la promenade de bord de mer, ils hésitèrent, faillirent continuer chacun de son côté. (Le Clezio, Le procès verbal, apud T. Cristea, 1979, p. 163)

et les temps passés composés

J'ai failli tout perdre, Tadeusz. (Sulitzer, Paul-Loup, L'impératrice, p. 157)

Et pourtant, cette cassette ordinaire que j'avais failli lui rendre avec dégoût...

(Noguez, Dominique, Amour noir, p. 23)

même l'infinitif passé

Je me souviens d'avoir failli devenir folle à cause de quelques petits boutons rouges qui n'existaient nulle part. (Decoin, Didier, Béatrice en enfer, p. 90)

Il est intéressant de voir comment opèrent les contraintes quant à la forme temporelle en fonction du contenu conceptuel de l'imminence contrecarrée. Si l'imparfait est une forme qui réalise, à elle seule, l'imminence contrecarrée, et cela justement en vertu de sa variable aspectuelle (comme le découpage modal et temporel se réalisent à l'intérieur de la même forme, le fait que l'imparfait renvoie à un temps non borné à droite sert à appuyer l'idée modale de certitude de non-réalisation d'un procès pourtant engagé, tandis que le thème lexical et sémantique du verbe support sert au découpage temporel: procès engagé, faisant partie d'une succession temporelle), cette même variable fonctionne comme une contrainte dans le cas des auxiliants modaux; il s'agit peut-être d'une redondance car dans le cas des auxiliants les deux découpages sont réalisés par les deux éléments de la structure binaire. Ce serait là, probablement, une justification du fait que les auxiliants, modaux de l'imminence contrecarrée ne se construisent jamais à l'imparfait.

 

b. Faillir présente des formes flexionnelles pour toutes les personnes, quoique les 1ère et 3e personnes du singulier, et la 3e personne du pluriel soient les plus employées. Pourtant, on a relevé quelques exemples, moins nombreux par rapport à la masse d'emplois de la 3e personne, d'emplois aux 2e personnes du singulier et du pluriel et à la 1ère personne du pluriel

Bon sang, tu as failli être cardinal, alors. (Sulitzer, Paul-Loup, L'impératrice, p. 598)

Ne faillez pas de venir. (La Rochefoucauld, apud Lexis)

Nous avons failli nous couper la gorge. (Monnier, Henri, apud Gougenheim)

c. Faillir apparaît également dans des structures dont le co-verbe a déjà été soumis à l'auxiliation de diathèse, passive ou factitive.

Le conservatoire fut cerne par les troupes et il faillit être fusillé dans la cour avec Ledru Rollin.

(Ginistry, Paul, Anthologie du journalisme, Internet)

 

A deux reprises, il faillit se faire chasser du collège. M. Simpson, attaché à l'ambassade américaine...

(Zola, Emile, La curée, Internet)

 

d. En tant qu'auxiliant modal, faillir se plie à la structure de l'auxiliation proposée par Benveniste: il réalise une co-participation et l'infinitif co-verbe est un auxilié et non pas un infinitif complément, un subordonné, comme le vérifient les tests proposés par Wilmet (Wilmet, M., 1997, p. 317):

- il ne peut avoir que le sujet de l'auxilié (sujet contrôlé)

- son auxilié ne peut pas être pronominalisé ou bien commuter avec un nom (Je faillis tomber ? *Je le faillis/*Je faillis la chute)

- il n'est pas opérateur de phrase, son auxilié ne pouvant pas se transformer en sous-phrase (Je faillis tomber ? *Je faillis que je sois tombé)

- son auxilié ne peut pas être focalisé en c'est ... que (*C'est tomber que je faillis).

Si auparavant la rection auxiliant-auxilié était assurée par une préposition, en français contemporain l n'y a plus d'élément de rection dans la structure de l'auxiliation avec faillir

Mon infortuné a failli mourir devant moi d'une crise de poitrine.

(Bernanos, Georges, Sous le soleil de Satan, p. 276)

 

Particularités sémantico-syntaxiques

 

a. Le sujet du verbe faillir, donc le sujet modal, est dans la plupart des cas un sujet [+Animé] [+Humain]

Une nuit, maman avait eu de violentes douleurs abdominales; elle avait failli demander qu'on la conduise à l'hôpital. (Beauvoir, Simone de, Une mort très douce, p. 17)

mais il peut être également un nominal [-Animé]

[+concret]

La pluie, le vent se ruèrent. Et la lampe vacilla, faillit s'éteindre.

(Van Der Meersch, Maxence, L'empreinte de Dieu, p. 677)

Mais une voiture, qui rasait le ruisseau, faillit l'éclabousser. (Zola, Emile, l'Argent, Internet)

[abstrait]

leur destinée avait failli bifurquer d'une manière inattendue.

(J. J. Autier, Mission dangereuse, apud T. Cristea)

Un mouvement involontaire faillit lui échapper.

(Verne, Jules, Le tour du monde en 80 jours, Internet)

b. Selon T. Cristea, le sémantisme du verbe auxilié met en place l'opposition favorable/défavorable; en général, le procès ou l'état dont le verbe est support est soit explicitement négatif

Puis il put rejeter le rail et faillit broyer Karelina.

(Van Der Meersch, Maxence, L'empreinte de Dieu, p. 662)

Je faillis vomir (Noguez, Dominique, Amour noir, p. 125)

Gino faillit s'évanouir. (Ben Jelloun, Tahar, L'auberge des pauvres, p. 247)

...il a failli être renversé par la camionnette (Antenne 2, le 21 janvier 2001, 8h)

soit considéré défavorable par le locuteur, dans un contexte, d'habitude mis en place par d'autres éléments de l'énoncé

Le soir où il me demanda en mariage je faillis prendre la fuite.

(Ben Jelloun, Tahar, L'auberge des pauvres, 161)

Mais dans beaucoup d'énoncés le verbe dictal n'au aucun trait sémantique en ce sens, ni de connotation défavorable; il n'y a aucune trace de surmodalisation telle qu'indiquée par T. Cristea (VOULOIR NE PAS FAIRE). Dans ces cas là, le co-texte offre une sorte de traçabilité du découpage modal: l'occurence de l'auxiliant est précédée par un co-texte qui retrace le découpage de la suite d'évènements qui auraient dû aboutir au procès qui ne s'est pas réalisé. Il y a une sorte d'hiatus entre ce qu'on attendait normalement se produire et ce qui s'est réellement produit, hiatus marqué soit par et soit par des éléments suprasegmentaux (, ;)

Après un long baiser elle eut le vertige et faillit perdre connaissance.

(Ben Jelloun, Tahar, L'auberge des pauvres, p. 254)

Quand le taxi s'arrêta, elle faillit demander au chauffeur de continuer.

(Boileau-Narcejac, La Tenaille, p. 151)

c. souvent l'énoncé contenant l'auxiliant de l'imminence contrecarrée est suivi d'un autre qui explicite la « non-réalisation de l'évènement imminent » (Cristea, T., 1978, p. 163). Cette explicitation se réalise - soit par un inverseur (mais ou bien tout un énoncé)

Brusquement Anita se jeta sur lui, noua les bras autour de son cou et l'embrassa à pleine bouche. Il faillit lui crier qu'il s'étouffait, mais il aperçut le chien, babines relevées, crocs découverts, qui se ramassait sur ses pattes postérieures pour bondir de nouveau. (Brussolo, Serge, La main froide, p.80)

Je faillis téléphoner à Aïda. Je me ravisai. (Bruckner, Pascal, Les Voleurs de beauté, p. 277)

- soit par un tour négatif

J'ai failli provoquer un krach Un vrai krach avec des dizaines de milliers de suicides. Ça n'est pas passé loin (Sulitzer, Paul-Loup, L'impératrice, p. 157)

- soit par la mise en vedette de la cause justifiant la non-réalisation

Le soir où il me demanda en mariage je faillis prendre la fuite car il y eut un incident que je n'ai pas pu supporter. (Ben Jelloun, Tahar, L'auberge des pauvres, p. 161)

 

Il a dit que, malgré tout l'amour éprouvé pour elle, il avait bien failli ne pas l'épouser « parce que j'estimais que vivre avec toi serait de la folie ». (Sulitzer, Paul-Loup, L'impératrice, p. 179)

Elle avait quitté Lyon 5 heures plus tôt et avait faillit ne jamais arriver à cause de la tempête.

(Bruckner, Pascal, Les Voleurs de beauté, p. 125)

 

Faillir+bien

 

La combinatoire en question ne devrait pas surprendre car on sait que cet adverbe (en tant que mot, lexème, pour reprendre la terminologie de Nølke (Nølke, H., 1997; p.86) recèle plusieurs adverbiaux (fonctions adverbiales que l'adverbe est susceptible de remplir dans ses diverses occurences), dont celle de déterminer les prédicats modalisants, tels SAVOIR, POUVOIR, FALLOIR. Lorsqu'il détermine l'auxiliant modal FAILLIR, bien se situe sur l'axe épistémique étant paraphrasable par des marqueurs épistémiques adjectivaux, tels il est évident que, il est sûr que, il est certain que ou bien adverbiaux - évidemment, assurément, effectivement, certainement, bien sûr.

Deux ans plus tôt, au lendemain de la mort de Lizzie, elle a bien failli tout arrêter.

(Sulitzer, Paul-Loup, L'impératrice, p. 680)

 

Selon A. Culioli, « bien marque une opération complexe par laquelle (a) on construit un domaine notionnel (intérieur, centre, frontière, extérieur), (b) on situe un terme (une occurrence) par rapport à un autre terme (une autre occurrence) dans le domaine » (Culioli, A., 1990, p. 157). Dans le cas qui nous concerne, le domaine notionnel est celui de la non-réalisation. Comme nous l'avons dit plus haut, dans le découpage de l'imminence contrecarrée le monde possible où l'événement imminent se serait réalisé prend corps - même si contrefactuel, non actuel, parallèle à l'effectivité du monde de ce qui est - antérieurement au moment de l'énonciation où l'énonciateur accepte la non-réalisation objective de ce m* qu'il avait pourtant la certitude de voir se réaliser. Il est intéressant de constater que c'est le m0 qui est sous-entendu en vertu du fait que l'auxiliant de modalité marque le non-actuel, la non-effectivité de m*. En fait, c'est la prédication qu'on place dans le contrefactuel qui est affirmé et non pas la prédication placée dans l'actuel. Dans ce cadre, bien opère, comme le montre Culioli, sur la relation prédicative, donc à l'intérieur du domaine. En t0, la validité de la prédication située en m* est mise en doute par un énonciateur possible; alors l'énonciateur « produit un énoncé qui confirme que la relation prédicative est bien le cas » Selon A. Henry, le couple imminence de la réalisation / non-réalisation est uni par un lien « logique » (potentiel / irréel, certitude que p / certitude que non p), mais aussi « dramatique » car on présente comme implicite ce qui s'est produit en explicitant plutôt ce qui aurait pu se produire; ce dernier événement bascule entre le realis et l'irealis, il est suspendu, brisé; à cette valeur expressive de l'imminence contrecarrée bien ajoute une valeur argumentative, visible si on imagine une échelle du type:

 

J'ai perdu mon équilibre, je ne suis pas tombé.//J'ai perdu mon équilibre; encore un peu et je tombais/j'ai failli tomber.//J'ai perdu mon équilibre, j'ai bien failli tomber.

 

Cette valeur argumentative est renforcée par des éléments du co-texte

Il a dit que malgré tout l'amour éprouvé pour elle, il avait bien failli ne pas l'épouser.

(Sulitzer, Paul-Loup, L'impératrice, p. 179)

Dans certains cas bien peut même acquérir un degré d'intensité

L'espace d'une minute, il faillit bel et bien céder à la terreur.

(Brussolo, Serge, La main froide, p. 182)

 

Manquer

 

L'origine de ce deuxième auxiliant français de l'imminence contrecarrée remonte également au latin, plus précisément au mot mancus qui signifiait « manchot, défectueux. En passant par la forme « manc » (1185), ce mot subsiste en français contemporain sous la forme d'un adjectif, manque - défectueux, faible, incomplet -, mais qui fonctionne seulement dans la locution figée être à la manque, « être raté, défectueux, mauvais ».; ce sémantisme s'inscrit dans la sphère du NE PAR ETRE, spécifique de l'imminence contrecarrée. A la différence de faillir, la relation avec l'auxilié est marquée dans le cas de cet auxiliant par des éléments prépositionnels de rection (à et le plus souvent de), les cas de rection directe étant considérés par M. Wilmet comme relevant du registre familier.

 

Particularités sémantico-lexicales

 

La sémanthèse de l'auxiliant manquer s'est construite autour du sens de son étymon latin qui constitue son noyau de base auquel, au fil de l'évolution du verbe, se sont ajoutées des valeurs complémentaires; le noyau de base pourrait être décrit comme « ne pas être/avoir/faire lorsqu'il faudrait, faire défaut » et les valeurs complémentaires se rapportent à un défaut soit d'ordre quantitatif, soit d'ordre moral ou bien à l'impossibilité d'atteindre une limite.

 

Particularités morpho-syntaxiques

 

A la différence de faillir, manquer réalise pleinement son paradigme conjugationnel; pourtant, en tant qu'auxiliant de l'imminence contrecarrée, il est frappé de quelques contraintes relatives aux formes temporelles, contraintes normales si l'on admet que l'imminence contrecarrée suppose un double découpage, modal et temporel; manquer ne réalise la valeur d'imminence contrecarrée qu'à des formes temporelles du passé, le passé simple, le passé composé et le plus-que-parfait, chose explicable si l'on admet que l'imminence contrecarrée se construit sur l'ultérieur.

Une affaire qui manqua constituer une erreur judiciaire. (R. Floriot, apud Hanse)

Mon fils a manqué de rester sur la place, il a reçu deux balles dans son chapeau en me défendant.

(Hugo, Victor, Les Chouans, p. 979, Internet)

ou bien au conditionnel présent

Oui, vous verrez des conquêtes ! ... - Monsieur nous fera sans doute l'honneur d'assister à notre bal ? dit Mme César.

- Pour passer une soirée avec vous, madame, je manquerais à gagner des millions. (César Birotteau, p.152)

L'auxiliant manquer apparaît pourtant au présent, mais, vu le peu d'exemples que nous ayons identifié en ce sens, nous considérons que c'est sous l'influence du co-texte, car il s'agit de textes exploitant le présent narratif

La semaine dernière il se bat avec un pêcheur ivre, il tombe dans le port et il manque se noyer.

(Robbe-Grillet, A., Le voyeur, apud T. Cristea, 1978)

 

Elle traverserait le feu pour trouver Armando, et d'ailleurs elle manque le faire. Le soir du..., elle a rendez-vous avec Armando à l'autre bout de la ville. Le centre de la ville est en flammes. En courant, Yolanda traverse la ville... (Rihoit, C., Dalida, p. 45)

A l'instar de l'auxiliant faillir, manquer est le pivot d'une structure binaire basée sur la co-participation, l'infinitif qui lui suit n'étant pas son complément, mais un co-verbe; les tests proposés par M. Wilmet lui sont également applicables

Je manquai de ne pas venir * Je le manquai

* Je manquai que je ne sois pas venu

* C'est ne pas venir que je manquai

Pourtant, à la différence de faillir, manquer peut souvent sortir de la structure d'auxiliation et fonctionner comme un verbe transitif indirect; cela pourrait nous porter à croire que le co-verbe serait sujet à une nominalisation; il y a également des structures où manquer, passif, se construit avec un nominal COD; nous considérons qu'il s'agit toujours d'une structure d'auxiliation où l'auxilié est sous-entendu

Le voyageur venait sans doute de manquer de peu le père et les trois jeunes enfants qui rentraient en général vers midi. (Robbe-Grillet, Le Voyeur, apud T. Cristea, 197, p. 164) (« venait de manquer de rencontrer/voir le père... »)

Ma propre mère, à sa place, m'eût seulement attendu, sèche et froide, et tancée d'importance pour avoir manqué un repas sans prévenir. (Prou, Susanne, Méchamment les oiseaux, p. 74) (« avoir manqué d'être présent/de participer au repas »)

Dans d'autres cas il y a une similitude formelle entre la structure à co-verbe et celle à nominal

(1) a. Manquer de respect envers quelqu'un?b. Manquer de respecter quelqu'un

(2) a. Manquer une noyade?b. Manquer de se noyer

Mais dans ce cas l'on se rend compte que les énoncés 1b et 2a sont un peu bizarres et à la limite de l'acceptabilité du point de vue sémantique car il y a une distribution spécifique des traits sémantiques soit du nominal complément soit de l'infinitif co-verbe. Dans le cas des nominaux, ceux-ci doivent pouvoir être considérés quantités ou faire référence à des quantités ou bien ils sont envisagés, qualitativement, comme [+favorable] - on ne manque que de ce dont on aurait besoin, de ce qu'on aurait dû avoir; quant à l'auxilié, il est souvent marqué du trait [-favorable] - on ne manque de faire que quelque chose qu'on ne devrait pas faire, qui ne devait pas arriver.

En français contemporain, l'auxiliant manquer est le plus souvent accompagné d'un élément prépositionnel de rection (de ou bien, parfois à). Pourtant, il peut apparaître en rection directe également; G. Gougenheim (Gougenheim, G. 1929, p. 147) considère que cette structure est apparue sous l'influence de l'auxiliant faillir et M. Wilmet la présente comme synonyme de faillir en français familier, à la différence de penser qui serait le synonyme de faillir en français classique et littéraire

Cependant, comme le général était connu pour un homme qui n'avait jamais manqué d'accomplir sa parole avec une inflexible probité, les réfractaires ne dansèrent pas sans quelques remords quand le moment du retour fut expiré. Onze heures venaient de sonner, et pas un domestique n'était arrivé

(FEMME DE 30 ANS, p.1155, Internet)

Benassis s'arrêta, puis il se leva en disant : « Avant d'entamer mon récit, je vais commander le thé Depuis douze ans, Jacquotte n'a jamais manqué à venir me demander si j'en prenais, elle nous interromprait certainement. En voulez-vous, capitaine ?

(Bernanos, Médecin de campagne, p. 540, Internet)

Ce vieux type que nous avons d'abord cambriolé, puis manqué tuer. (Simon, apud Lexis)

L'auxilié du verbe manquer peut avoir déjà été soumis à une auxiliation de diathèse, se présentant à la voix passive ou soumis au factitif

J'étais si petite en 1815, que je n'ai jamais pu voir que son chapeau, encore ai-je manqué d'être écrasée à Grenoble. (Bernanos, Médecin de campagne, p. 593, Internet)

Est-ce aussi beau qu'on le prétend, Rome ? demanda Georges au grand peintre. Rome n'est belle que pour les gens qui aiment, il faut avoir une passion pour s'y plaire ; mais, comme ville, j'aime mieux Venise, quoique j'aie manqué d'y être assassiné. (Début dans la vie, p. 788, Internet

J'ai manqué de me faire écraser. (France Inter, le 22 janvier 2001, 18h50)

Particularités sémantico-syntaxiques

 

a. Le sujet de l'auxiliant manquer est le plus souvent [+Animé] [+Humain]

Mon fils a manqué de rester sur la place, il a reçu deux balles dans son chapeau en me défendant.

(Hugo, Victor, Les Chouans p. 979, Internet

mais il peut également être [-Animé]

- me résultat d'une personnification

La Hollande a manqué périr, ses digues ont été rongées par les tarets, et la science ignore à quel insecte aboutit le taret, comme elle ignore les métamorphoses antérieures de la cochenille.

(Les paysans, p. 320, Internet)

- un nominal [-Animé] [+Abstrait]

Une affaire qui manqua constituer une erreur judiciaire. (R. Floriot, apud Hanse)

b. le sémantisme des verbes qu'il peut auxilier est sous-tendu par une opposition favorable/défavorable au niveau de l'acceptabilité générale de ces concepts

Vous avez manqué blesser ce pauvre péquin, ma nièce, dit le comte en s'empressant d'aller au-devant d'Emilie. Vous ne savez donc plus tenir votre cheval en bride. (Le bal de sceaux, p. 139, Internet)

ou bien dans la visée du locuteur

- Il est clair, dit Blondet, que nous pouvons dire et prouver en Europe que Votre Excellence a vomi un serpent ce soir, qu'elle a manqué l'inoculer à Mlle Tullia, la plus jolie de nos danseuses.

(Illusions perdues, p. 403, Internet)

c. Souvent l'auxiliant manquer est accompagné d'un marqueur adverbial qui renforce sa valeur modale soit dans le sens de la certitude de non-réalisation du procès pourtant engagé

Là-bas, dans le ceux abrité où broutaient les brebis, elle l'avait à coup sûr manqué de peu.

(Robbe-Grillet, A., Le Voyeur, apud T. Cristea, 1978, p. 164)

soit indiquant seulement la petite quantité (temporelle) qui a fait défaut pour que le procès, l'action s'accomplisse202

Le voyageur venait sans doute de manquer de peu le père et les trois jeunes enfants qui rentraient en général vers midi. (Robbe-Grillet, Le Voyeur, apud T. Cristea, 197, p. 164)

 

Manquer à la forme négative

 

En tant qu'auxiliant, manquer présente la particularité, par rapport à faillir et surtout à falloir, de se construire à la forme négative. « Le transfert de la négation sur l'auxliaire fait glisser la valeur modale vers la certitude réalisable » (Cristea, T., 1979, p. 370). Dans ce cas, les contraintes morpho-syntaxiques relatives à la forme temporelle ne pèsent plus, manquer pouvant être construit à l'imparfait ou au futur

Jamais Graslin ne manquait à faire l'éloge de sa femme, il la trouvait accomplie, elle ne lui demandait rien, il pouvait entasser écus sur écus et s'épanouir dans le terrain des affaires.

(Bernanos, Georges, Le curé de village, p. 679, Internet)

 

Ainsi, un homme plein de bon sens, qui ne manquera même pas à payer ses billets, s' il est négociant, ayant pu éviter la mort, ou, chose plus cruelle, peut-être une maladie, par l' observation d' une pratique facile, mais quotidienne, est bien et dûment cloué entre quatre planches, après s' être dit tous les soirs :« Oh ! Demain, je n'oublierai pas mes pastilles! ». (Mariage physiologie, p. 984, Internet)

 

Souvent, la structure négative est réalisée à l'aide du forclusif jamais

 

Enfin, pour achever en un seul mot au moral cette esquisse purement physique, si le régisseur, depuis son entrée en fonctions, n'avait jamais manqué de dire monsieur le comte à son patron, jamais Michaud n'avait nommé son maître autrement que mon général. (Les paysans, p. 122, Internet)

Tous les rois qui ont coopéré à cette oeuvre immense n'ont jamais manqué d'y graver leur chiffre ou une anagramme quelconque. (Catherine de Medicis, p. 356, Internet)

Falloir

 

Falloir trouve son origine dans le même étymon que faillir, à savoir fallere du latin classique, à savoir fallire du latin populaire; par la suite, au XVe et XVIe siècles, ce verbe s'est moulé dans le paradigme conjugationnel du verbe valoir. Il ne pourrait pas être considéré un auxiliant au même titre que faillir et manquer, car il ne participe pas à une structure binomale telle que celle décrite par Benveniste; en tant que marqueur de l'imminence contrecarrée, il doit « se combiner avec un quantifiant marqueur de distance modale » (Cristea, T., 1978, p. 164) qui est d'habitude peu

En mettant le pied sur la terre grecque, peu s'en fallut que je ne m'agenouillasse pour la baiser.

(Tournier, Michel, Gaspard, Melchior &Balthasar, p. 65)

Il ne s'en fallut que de trois morts que le comte d'Evreux ne fur roi de France.

(Aragon, Les cloches de Bâle, apud T. Cristea, 1978, p. 164)

Parfois peu est lui aussi déterminé par un autre adverbe, bien, qui accentue la petite distance qui sépare la non-réalisation de la réalisation

- Tu n'as donc pas été assassiné ? Mortagne?

- Ah ! il s'en est de bien peu fallu, dit vivement Mme du Gua, mon fils a reçu deux balles...

(Hugo, Victor, Les Chouans, p. 987, Internet)

Le verbe falloir fonctionne comme opérateur de phrase et non pas comme co-verbe, régissant toujours une subordonnée construite au subjonctif avec ne explétif. On pourrait même considérer qu'il est inséré dans une structure sémi-bloquée spécialisée à l'expression de l'imminence contrecarrée - peu s'en [falloir], il s'en [falloir] de peu.

Les contraintes morpho-syntaxiques qui pèsent sur ce verbe sont à peu près les mêmes que celles qu'on a mises en évidence dans le cas des deux autres auxiliants modaux de l'imminence contrecarrée: il ne s'emploie, avec cette valeur, qu'à des formes indicatives du passé - passé simple, passé composé, plus-que-parfait - ce qui, nous semble-t-il vient encore une fois soutenir l'idée d'un découpage à partir d'une ramification temporelle envisagée dans le passé, à partir de l'ultérieur

Il s'en est fallu de peu, ce soir-là, que je me misse à genoux. (Mauriac, Fr., apud le Petit Robert)

Mais la particularité de cet auxiliant modal, qui va de pair avec le subjonctif, est le ne explétif qui apparaît toujours dans les structures semi-bloquées dont nous parlions ci-dessus. Reprenant les réflexions de Damourette et Pichon en la matière, R. Martin (Martin, R., 1987, 3e partie « Les « images d'univers ». Quelques applications ») considère, lui aussi, que ne explétif est le « lieu d'une discordance » - le contenu propositionnel où il apparaît appartient à deux mondes distincts

Peu s'en est fallu qu'il ne tombât

- monde possible, mais évoqué au moment où on le sait déjà contrefactuel, dans lequel p est vrai (tomber=vrai, comme suite objective à d'autres actions, procès)

- monde possible alternatif, dont la potentialité a été confirmée par la réalité au moment où l'on énonce, image de non-réalisation de l'action de p (pourtant engagée), où p est faux (tomber=faux)

Ne marquerait justement cette tension entre la fausseté de p, connue en tant que telle au moment de l'énonciation, et le monde possible où p était imminent et vrai. Ce monde est donné comme contrefactuel on moment où l'on énonce, mais il a, en même temps, représenté une potentialité non négligeable. Selon la représentation en cinétisme proposée par G.Guillaume, cité par R. Martin, le morphème ne s'achemine du positif vers le négatif, le ne explétif se situant au commencement du mouvement de création du signifié de ce morphème, moment où son sens n'est pas pleinement négatif et peut donc convenir à la mise en place d'un monde contrefactuel où le pôle positif, donc p vrai, ne soit pas tout à fait oblitéré par le pôle négatif, p faux, du monde de ce qui est. Dans le cas de l'imminence contrecarrée, la spécificité du ne explétif serait de marquer, d'un côté, une assertion affirmative, mais qui met en place la vérité de p non pas dans le monde de ce qui est, comme il serait normal, mais dans un monde contrefactuel, et, de l'autre, de marquer une assertion négative où p est faux non pas dans le monde mis en place, mais dans une alternative de ce monde, monde possible à son tour mais confirmé par la réalité. M. Wilmet considère que ce ne est rendu possible par un certain nombre de verbes et de conjonctions « qui projettent de la phrase matrice à la sous-phrase qu'elle enchâsse le reflet négatif de la ré-énonciation positive »: Il s'en est fallu de peu que Marie ne soit partie ? Marie était sur le point de partir+elle ne l'a pas fait (Wilmet, M. 1997, p. 511)

Quoique prenant son origine sur un étymon qui est sémantiquement spécialisé pour l'expression de l'imminence contrecarrée, falloir a connu, au cours de son évolution, une orientation sémantique différente: l'adverbe peu et le ne explétif lui sont indispensables pour réintégrer ses fonctions d'auxiliant modal de l'imminence contrecarrée: ne réalise la mise en place des deux mondes possibles en évoquant le monde contrefactuel de l'irrealis et peu récupère l'idée temporelle, la quantité qui fait défaut pour que le procès puisse se situer dans le realis.

D'autres verbes pouvant fonctionner comme auxiliants modaux de l'imminence contrecarrée en français

Penser, croire

 

Penser ne remplit plus, en français contemporain, des fonctions d'auxiliant modal de l'imminence contrecarrée, son emploi étant considéré archaïsant ; mais en français classique ce verbe était employé avec le sens de faillir

J'ai dû, dès leurs premiers mots, pensé m'évanouir. (Molière, L'Ecole des femmes, apud G. Gougenheim)

Je pensai pleurer en voyant la dégradation de cette terre. (Mme de Sévigné, apud G. Gougenheim)

En tant qu'auxiliant de l'imminence contrecarrée, penser acceptait également comme sujets des nominaux [-Animé]

Il arriva en même temps une querelle particulière qui pensa renouveler la générale.

(La Rochefoucauld, apud G. Gougenheim)

Ce fonctionnement, d'autant plus intéressant dans le cas des sujets modaux non-animés, confirme le contenu modal épistémique de l'imminence contrecarrée. De nos jours, dans la classe des verbes épistémiques, ce contenu est récupéré par croire qui, co-texte et contexte aidant, peut être un auxiliant de l'imminence contrecarrée. Les particularités de l'environnement et des contraintes syntaxiques qui pèsent sur l'auxiliant sont à peu près les mêmes que celles identifiées pour les autres auxiliants de l'imminence contrecarrée:

a. l'auxiliant se construit à une forme temporelle du passé, le plus souvent le passé composé quoique le passé et le plus-que-parfait ne soient pas exclus

Elle m'a regardé un bon moment comme cela et puis elle a haussé les épaules et elle est partie. Moi, je restais contre le mur, je croyais que j'allais tomber. (Le Clezio, Printemps, p. 132)

b. l'auxiliant participe à une structure binomale, avec un verbe à l'infinitif, qui répond positivement aux tests d'identification de cette forme verbale non finie comme co-participant et non pas comme complément

L'an dernier on était trop jeunes, les garçons ne faisaient même pas attention à nous.

- Ma parole, mais qu'est-ce que tu as changé!

J'ai cru mourir quand Mark m'a dit ça. (Laufer, Danièle, L'éte de mes 13 ans, p. 53)

Les verbes qui apparaissent en position de co-verbe sont sous-tendus, comme dans le cas des autres auxiliants modaux, par l'opposition favorable/défavorable où le pôle négatif est présent soit comme une donnée de la sémanthèse du verbe respectif, soit institué par le locuteur.

c. l'auxiliant peut entrer dans une macrostructure où il régit une subordonnée dont le verbe est construit au futur proche; comme les co-verbes, celui-ci est sous-tendu par l'opposition favorable/défavorable, dans les mêmes conditions que pour les co-verbes

Je crus que j'allais mourir. (Ben Jelloun, Tahar, L'auberge des pauvres, p. 176)

Souvent, l'idée d'empêchement, d'irrealis est réalisé par un enchaînement à inverseur (mais)

Il se pencha, je crus qu'il allait me gifler, protégeai mon visage. Mais il me remit debout.

(Bruckner, Pascal, Les Voleurs de beauté, p. 145)

ou bien dans le co-texte il apparaît également l'adverbe bien avec une valeur de confirmation

J'ai bien cru, quand il a esquissé ce pas en avant sur le rail, qua la motrice Paris-Le Havre, lancée à 110km/h avec sa file de voitures, allait le happer. (Siniac, Paul, L'affreux joujou, p. 45)

La certitude de non-réalisation du procès engagé est également réalisée par l'ellipse du verbe support de ce procès

Une autre fois elle avait ouvert le chauffe-bain à gaz, puis elle était partie dans la cuisine. La salle de bain avait explosé, il y avait eu un trou dans le mur.

- Quelle peur tu nous as faite, un trou dans le mur, on a cru... (Roche, Sylviane, Le salon Pompadour, p.74)

Il faudrait toutefois admettre que la limite entre l'auxiliant épistémique croire et l'auxiliant de l'imminence contrecarrée croire est assez floue surtout pour ce qui est de ses occurrences en structures binomales

Au milieu de la nuit je m'éveillai en sueur. J'avais cru entendre une sonnette grelotter, un bruit de moteur, des portes qui claquaient. (Bruckner, Pascal, Les Voleurs de beauté, p. 116)

L'exemple ci-dessus pourrait être paraphrasé par un énoncé en deux moments, tel que le suggère M. Wilmet lorsqu'il interprète le ne explétif: J'ai cru entendre+je n'ai rien entendu, mais il est également possible d'y interpréter croire comme un verbe épistémique, orienté vers la vraisemblance, paraphrasable par « il m'a semblé entendre », « j'ai eu l'impression d'avoir entendu ».

Risquer

Ce verbe apparaît souvent dans des structures binomales où la rection est assurée par la préposition de et qui relèvent d'une auxiliation dans le sens d'une co-participation parce qu'elle répond positivement aux tests

- sujet identique: Je risque de tomber (je risque+je tombe)

- impossibilité de pronominaliser l'auxilié: *Je le risque

- impossibilité de focaliser l'auxilié: *C'est tomber que je risque

- impossibilité pour l'auxiliant de fonctionner comme opérateur de phrase: *Je risque que je tombe

Mais il peut avoir un complément nominal

Le pouls est très faible, elle risque une syncope blanche. (Rihoit, Catherine, Dalida, p. 95)

ce nominal pouvant être considéré comme la contraction d'une structure infinitive (elle risque de faire une syncope).

La valeur modale de ce semi-auxiliant semble accentuer plutôt l'idée d'imminence, la non-réalisation du procès est plutôt sous-entendue, de même que l'on sous-entend que ce procès est non désiré, défavorable.

Il m'a tué Zoltan! rugit enfin Manuel. Mon meilleur passeur. Vous saviez qua ça risquait d'arriver. Vous ne m'aviez pas prévenu! (Brussolo, Serge, La main froide, p. 209)

Dans l'article que nous avons cité plus haut, Ch. Schapira considère qu'il y a également une classe d'auxiliaires pragmatiques, car on peut parler d'« effet pragmatique », de « valeur pragmatique » produites par la surauxiliation et par la semi-auxiliation (Schapira, Ch., 1998, p.184). L'une des valeurs dont elle parle est celle d'atténuation, effet stylistique introduisant une certaine prudence du locuteur vis-à-vis de ses propres affirmations. Risquer tend à recevoir cette valeur en français contemporain; on dira plutôt La situation risque de devenir grave/de se détériorer que La situation devient grave/se détériore en employant un semi-auxiliaire dont « la seule fonction sémantique est d'affaiblir l'affirmation [...] exprimée par le verbe » (Schapira, Ch., 1988, p. 187).

 

 

Les auxiliants de l'imminence contrecarrée en roumain

 

L'inventaire des auxiliants roumains de l'imminence contrecarrée est moins riche que l'inventaire français et ne contient pas d'auxiliants si spécialisés que faillir ou manquer, par exemple. En outre, les semi-auxiliaires les plus importants mobilisés pour réaliser l'imminence contrecarrée semblent plutôt le faire dans des co-textes très spécifiques qui pourraient être considérés le résultat d'un figement, d'un semi-blocage.

 

Era sa

 

Il est de loin le plus fréquent parmi les auxiliants; A la fin du XIXe siècle, cet auxiliant était employé pour réaliser un futur périphrastique du passé, tels les auxiliants aller et devoir en français, situation dont pourrait provenir sa capacité de réaliser l'imminence contrecarrée. Cela appuie l'interprétation de l'imminence contrecarrée dans la perspective du découpage temporel en termes d'ultérieur (ramification sur l'axe du temps par rapport à t0-1); ce qui pourrait sembler étrange est que l'auxiliant se soit figé dans sa forme temporelle d'imparfait, sui, comme nous l'avons affirmé plus haut, peut être considéré redondant dans le cas des auxiliants français de l'imminence contrecarrée qui, de par leur sémantisme, contiennent l'idée de non-accomplissement, de NE PAS ÊTRE. En roumain cela se justifie par le fait que « a fi » est un auxiliaire dans le sens plein du terme, désémantisé; c'est là un argument pour considérer la structure « era sa » plutôt une structure bloquée de l'imparfait (à valeur d'imminence contrecarrée) du verbe « a fi » çà la suite de transformations telles: Înca un pas si cadeai în prapastie ? [Înca un pas si erai cazut în prapastie] ? Era sa cazi în prapastie (Encore un pas et tu tombais dans le ravin ?[Encore un pas et tu étais tombé dans le ravin] ? Encore un pas et tu étais (sur le point de) tomber dans le ravin)

où le maillon intermédiaire, en fait non attesté, pourrait être considéré le début de la désémantisation de l'auxiliant.

Cette structure bloquée constitue le pivot d'autres expressions plus ou moins figées: era cât pe-aci / pe ce sa, era gata / gata(-)gata sam era mai/mai(-)mai sa (être sur le point de) où l'on mobilise des adverbes ou des groupes adverbiaux réalisateurs de l'imminence contrecarrée.

Era gata sa ma întorc din drum. (Preda, Marin, Intrusul, p. 140)

J'étais sur le point de rebrousser chemin.

 

A venit în Bucuresti sa-si faca un rost. Si era cât pe-aci sa reuseasca (Cronica, Internet)

Il était venu à Bucarest pour se frayer un chemin dans la vie. Et il avait été sur le point de réussir.

 

Particularités syntactico-sémantiques

 

Les particularités syntactico-sémantiques de cet auxiliant sont similaires des particularités que nous avons identifiées pour les auxiliants de l'imminence contrecarrée français:

a. L'auxilié est sous-tendu par l'opposition favorable/défavorable, au niveau de l'acceptabilité générale ou bien au niveau individuel du locuteur, comme trace d'une structure profonde NE PAS VOULOIR ÊTRE

Era gata sa ne luam la bataie. (Petrescu, Camil, Patul lui Procust, p. 133)

Nous étions sur le point de nous accrocher.

 

Aici era sa moara dupa o furtuna de vara care a rupt unul dintre firele de curent electric ce alimentau casa. (Internet)

La il fut sur le point de mourir après une tempête qui avait détrui l'un des fils de courant électrique.

 

În stalul meu am fost fericit, Emy, mai ales dupa emotiile ultimelor zile. De doua ori era sa se scoata piesa. (Petrescu, Camil, Patul lui Procust, p. 122)

Dans la salle j'ai été heureux, Emy, surtout après les émotions de ces deux derniers jours: Par deux fois ils ont failli retirer la pièce.

b. L'auxiliant fait parfois partie d'une macrostructure phrastique où il y a soit un inverseur (dar), soit une phrase qui explicite la non réalisation

Nu-mi mai trebuie nimic. Era sa spuna: nu-mi trebuie nici macar ce mi-ai adus! Dar s-a stapânit.

(Demetrius, Lucia, Fagaduielile, p. 186)

Elle n'avait plus besoin de rien. Elle avait failli lui dire: je n'ai même pas besoin de ce que tu m'as apporté.

I-am luat doua partide, ne-am certat. Era sa ne luam la bataie. Pe urma ne-am împacat.

(Petrescu, Camil, Patul lui Procust, p. 133)

 

Il a perdu deux fois de suite; nous nous sommes disputés. Nous avons failli nous accrocher. Finalement nous avons fait la paix;

 

A lipsi

En roumain ce verbe n'est pas, habituellement, un auxiliaire, d'autant moins un auxiliaire modal. Dans un co-texte contraignant et stéréotypé au point de faire pense à une structure figée, a lipsi pourrait être traité comme hétéronyme de falloir; en effet, comme celui-ci, il y est toujours accompagné d'un marqueur de la petite quantité temporelle qui a fait défaut pour que le procès se réalise (putin), il est opérateur de phrase régissant un « conjunctiv » construit à la forme négative ce qui ne saurait que rappeler le ne explétif français

Putin mi-a lipsit într-o seara sa nu ma sperii si eu vazând ca în locul meu era cineva

(Preda, Marin, Intrusul, p; 256)

Peu s'en est fallu qu'un soir je ne panique en voyant qu'il y avait quelqu'un d'autre ) ma place.

A crede

On peut considérer a crede hétéronyme de croire non seulement en ce qui concerne ses valeurs épistémiques, mais également en ce qui concerne ses possibilités de marquer l'imminence contrecarrée. Comme son équivalent français, a crede ne réalise l'imminence contrecarrée que lorsqu'il est employé à une forme temporelle passée, le plus souvent le passé composé, mais ç la différence de croire et comme la plupart des semi-auxiliaires roumains, il n'a pas, pour co-verbe, un infinitif, mais il régit un verbe fini, à l'indicatif présent ou futur proche, le verbe support évoque un procès défavorable ou du moins envisagé comme tel par le locuteur

Te-am vazut într-un grup de cheflii; Am crezut ca-mi vine rau.

(Petrescu, Camil, Patul lui Procust, p. 134)

 

Je t'ai vu dans un groupe d'ivrognes. J'ai cru que j'allais défaillir.

 

Convergences et divergences au contact des deux langues

 

Le découpage conceptuel, la zone conceptuelle de l'imminence contrecarrée, ne présente pas de différences essentielles entre le français et le roumain: le monde possible qui prend son départ sur l'ultérieur (ramification temporelle à un moment antérieur à celui d l'énonciation), monde possible que le locuteur, tout en étant sûr de sa contrefactualité, de son irréalité évoque en tant que non réalisé, mais en même temps, n'oblitérant pas totalement sa vérité, possible dans cet ultérieur, même si; au moment où il parle, le locuteur sait pertinemment que ce monde n'est pas devenu le monde de ce qui est. Ce découpage mobilise les instruments de la représentation temporelle (ramifications de l'axe du temps, moments d'origine de ces ramifications, situation de ces moments par rapport à t0 origine, temps de l'énonciation, et marque également la prise en charge modale des contenus propositionnels ainsi situés, en tant qu'opérations de base, auxquelles s'ajoutent des aires sémantiques complémentaires telles: quantification de la (petite) distance temporelle qui sépare la réalisation de la non-réalisation du procès engagé, la mise en place de l'opposition favorable/défavorable relativement au procès non réalisé.

Le français et le roumain sont également convergents en ce sens que les deux langues disposent, pour réaliser ce double découpage de structures d'auxiliation à auxiliant modal, plus ou moins spécialisé pour l'imminence contrecarrée. Mais cette convergence abrite une divergence importante - qui n'est pas spécifique seulement des auxiliants de l'imminence contrecarrée -, notamment le fait qu'en roumain la structure binomale à infinitif en tant que co-verbe est beaucoup plus rare, voire inexistante pour l'imminence contrecarrée, sa place étant prise par une structure phrastique à verbe fini, au « conjunctiv » dans la plupart des cas. La préférence donnée à ce mode est explicable si l'on pense que le « conjunctiv » est un mode in fieri et, à l'instar de son équivalent français, le subjonctif, il est créateur de mondes possibles, il a la particularité de suspendre la valeur de vérité du procès, de l'action du verbe support, ce qui répond parfaitement au découpage temporel de l'imminence contrecarrée.

La deuxième divergence résiderait dans le fait que les inventaires des auxiliants de l'imminence contrecarrée des deux langues ne se superposent pas: à deux auxiliants français, au fait les plus spécialisés pour l'imminence contrecarrée, à savoir faillir et manquer, il ne correspond pas d'hétéronymes en roumain; l'hétéronymie ne fonctionne que dans le cas de falloir (peu) - a lipsi (putin) et de croire - a crede. Le roumain possède néanmoins une structure impersonnelle figée, mobilisant l'auxiliant a fi, era sa qui vient combler le manque hétéronymique mentionné plus haut.

 

En mettant pied sur la terre grecque peu s'en fallut que je ne m'agenouillasse pour la baiser.

(Tournier, Michel, Gaspard, Melchior &Balthasar, p. 65)

 

Punând piciorul pe pamântul grecesc putin a lipsit sa nu îngenunchez si sa-l sarut.

(Tournier, Michel, Gaspar, Melchior &Baltasar, trad. rom., p. 60)

 

Putin mi-a lipsit într-o seara sa nu ma sperii si eu vazând ca în locul meu era cineva.

(Preda, Marin, Intrusul, p. 256)

 

Un soir, il m'en fallut de peu que je ne m'effraye en voyant quelqu'un dans mon gîte.

(Preda, Marin, L'intrus, trad. fr., p. 288)

 

Moi, je restais contre le mur, je croyais que j'allais tomber, je sentais un vide au fond de moi.

(Le Clezio, Printemps, p. 127)

 

Eu stateam lipit de pat, credeam ca o sa ma prabusesc, simteam un gol în mine.

(Le Clezio, Primavara, trad.rom., p. 132)

 

Il se pencha, j'ai cru qu'il allait me gifler, protégeai mon visage. Mais il me remit debout.

(Bruckner, Pascal, Les Voleurs de beauté, p. 145)

 

Se apleca; am crezut ca avea sa ma palmuiasca, mi-am ferit fata. Dar el m-a ridicat în picioare.

(Bruckner, Pascal, Hotii de frumusete, trad. rom., p. 111)

 

Après un accident de chasse assez suspect qui faillit me coûter la vie à 14 ans...

(Tournier, Michel, Gaspard, Melchior &Balthasar, pp. 84-85)

 

Dupa un accident de vânatoare care era sa ma coste viata la vârsta de 14 ani...

(Tournier, Michel, Gaspar, Melchior &Baltasar, p. 78)

 

De doua ori era sa scoata piesa. (Petrescu, Camil, Patul lui Procust, p. 122)

 

On avait failli à deux reprises retirer la pièce de l'affiche.

(Petrescu, Camil, Le lit de Procuste, trad. fr., p. 121)

 

Era gata sa ma întorc din drum. (Preda, Marin, Intrusul, p. 140)

 

J'ai failli rebrousser chemin. (Preda, Marin, L'intrus, trad. fr., p. 167)

 

Des transcodages obliques sont également possibles

Te-am vazut într-un grup de cheflii. Am crezut ca-mi vine rau. (Petrescu, Camil, Patul lui Procust, p. 134)

 

Je t'ai aperçue soupant avec des noceurs. J'ai failli me trouver mal.

(Petrescu, Camil, Le lit de Procuste, trad. fr., p. 134)

 

qui mobilisent, en roumain, des locutions figées

Une nuit maman avait eu de violentes douleurs abdominales; elle avait failli demander qu'on la conduise à l'hôpital. (Beauvoir, Simone de, Une mort très douce, p. 17)

 

Într-o noapte mama avusese violente dureri abdominale; fusese cît pe ce s-o duca la spital.

(Beauvoir, Simone de, O moarte usoara, trad.rom., p. 17)

 

Et pourtant, cette cassette odieuse que j'avais failli lui rendre avec dégoût...

(Noguez, Dominique, Amour noir, p. 23)

 

Si totusi, aceasta caseta odioasa pe care fusesem pe punctul sa i-o înapoiez....

(Noguez, Dominique, Dragoste neagra, trad. rom., p. 19)

 

Une dernière divergence concerne l'adverbe de prédicat modal bien; non seulement l'hétéronyme roumain n'a pas sa valeur, mais il semble également difficile de récupérer en roumain la valeur de confirmation de la non-réalisation du procès exprimé par l'auxilié, l'accent que l'on met en français sur le marqueur du découpage modal

Hanah, j'ai bien failli ne pas rentrer à New-York. (Sulitzer, Paul-Loup, L'impératrice, p. 284)

 

Hanah, chiar era sa nu ma mai întorc la New-York.

(plutôt era sa nici nu ma mai întorc avec un déplacement du marqueur de la confirmation vers l'auxilié).

 

 

Conclusions

 

Au terme de cet aperçu de quelques problèmes de l'expression de l'imminence contrecarrée en français et en roumain par des verbes auxiliaires nous pouvons conclure que

- la structure de l'auxiliarité convient très bien à l'expression du découpage conceptuel de l'imminence contrecarrée qui suppose au moins deux zones - la temporalité et la modalité -, deux étapes dans l'activité mentale d'appréhender cette réalité pour pouvoir la translater ensuite dans du matériel linguistique; chaque élément de la structure se charge, dans le cadre de cette co-participation qu'est l'auxiliation, de réaliser un type de découpage - l'auxilié représente un support pour le procès qu'on saisit dans une succession temporelle tandis que l'auxiliant apporte la visée modale se proposant comme support pour la mise en place des relations entre mondes de ce qui est, mondes possibles, mondes contrefactuels; toutefois, entre ces deux découpages il n'y a pas de clivage, ils se déterminent et se règlent réciproquement ce qui devient visible au niveau langagier dans la cohésion des éléments de la structure d'auxiliation cohésion qui parfois se manifeste même dans une sorte de blocage, de figement ;

- quoique réalisant ce découpage de façon similaire, les deux langues présentent néanmoins des divergences au niveau des réalisateurs: inventaire d'auxiliants modaux plus tiche en français qu'en roumain, spécialisation plus accentuée des auxiliants français en ce qui concerne l'expression de l'imminence contrecarrée; de l'autre côté, en roumain, on constate une sorte de synthèse entre la possibilité de réaliser l'imminence contrecarrée à l'aide de l'auxiliation ou bien à l'aide d'un autre marqueur important de cette zone conceptuelle dans la structure figée era sa; cette dissymétrie entraîne beaucoup de relations obliques entre les deux langues ce qui pourrait constituer un problème lors du transcodage d'une langue à l'autre.

 

Bibliographie

 

Textes de référence

Une nuit, Frantext.

Nouvelles (1975-1976), in Quarante ans de suspense, Robert Laffont, 1989.

 


196 Les postulats de base de cette théorie étant énoncés par R. Martin ainsi: la vérité linguistique est modulée (une phrase peut être plus ou moins vraie), la vérité linguistique est modalisable (elle est liée aux mondes possibles), la vérité linguistique est assertée (le locuteur asserte ce qui est vrai pour lui et qui n'est pas nécessairement pour autrui).
197 Les mondes possibles sont donc de deux types: mondes possibles potentiels, qui " ne contiennent aucune proposition contradictoire avec celles de m0 " et " présentent comme vrai ou faux ce qui, dans m0, apparaît comme possiblement vrai ou faux "; les mondes possibles contrefactuels qui " contiennent au moins une proposition contradictoire avec celles de m0 " et " donnent pour vraie une proposition qui, dans m0, est admise pour fausse " (Martin, R., 1987, p. 16).
198 " Je m'écarte de l'orthodoxie en refusant d'accepter l'idée de Meunier (1974 : 18 ; cité par Riegel & al. 1994 : 580) que "l'absence totale de modalité correspond alors à un jugement de réalité ". Je considère que tout acte énonciatif est modal: si le choix du locuteur d'inscrire un événement dans un monde autre que celui de la réalité - par exemple dans un monde possible ou contrefactuel - est un acte énonciatif modal, celui de l'inscrire dans le présent ou le passé de m0 - le "monde de ce qui est " (cf. Martin 1987, p. 111) - doit l'être aussi. "
199 Si nous pensons à d'autres marqueurs de l'imminence contrecarrée, tels l'imparfait et le conditionnel ou bien les adverbes ou locutions adverbiales, nous pouvons remarquer que l'auxiliation a l'avantage d'un certaine " analyticité ", par rapport au synthétisme des premiers. Cet agencement, l'ordre qu'il impose à ses éléments entretiendrait-il quelque relation avec la réalité que nous avons à représenter ou bien avec l'activité cognitive visant à la donation de cette réalité? Dans une étude sur la coordination nominale, M. Noailly, en citant J. Haiman: " We find the structure of language directly reflecting the structure of reality " (" The iconicity of grammar: isomorphism and motivation ", in Language, 56/3, 1980, pp. 515-540) et N. Ruwet: " Mon hypothèse est qu'il existe un lien iconique entre la forme (superficielle) de la phrase - simple ou complexe, compacte ou articulée - et le contenu éprouvé comme relativement souple ou relativement complexe, perçu comme un processus unitaire ou au contraire comme se décomposant en des moments distincts (Ruwet, N., " Je veux partir/Je veux que je parte. A propos de la distribution des complétives à temps fini et des compléments à l'infinitif en français ", in Cahiers de grammaire, no 7, 1984, pp. 76-138), affirme à son tour: " la praxis conditionne quelque peu le fonctionnement de la langue et [...] celui-ci, parfois, exprime directement sinon le réel, du moins la représentation que nous nous en faisons. Iconicité me paraissant trop fort, motivation trop marqué par l'opposition saussurienne bien connue de l'arbitraire et du motivé, il reste mimesis, qui a l'avantage de dire autant le simulacre que la ressemblance " (Noailly, M., 1993, pp. 86-87). Dans cette perspective on pourrait dire que l'auxiliation est la meilleure forme pour les cas où il s'agit de contenus conceptuels à mettre en relation.
200 En français on a atteint même la limite maximale où l'auxiliaire est devenu affixe (chanterai?lat. cantare habeo).
201 A savoir, selon ce même auteur, les concepts suivants qui concernent le français et le roumain: la position (être/a fi), le mouvement (aller, venir), l'activité, ou une de ses phases (commencer, terminer/a sta), la relation (sembler/a parea), la possession (avoir/a avea); à ces concepts, on pourrait ajouter celui de manque, générateur notamment des auxiliaires de l'imminence contrecarrée (faillir, manquer/a lipsi).
202 Ces marqueurs semblent s'apparenter au noyau sémantique de base du verbe manquer en tant que transitif lorsqu'il a pour complément un nominal qui peut être analysé en termes de quantité, défini par Le Petit Robert ainsi: " ne pas avoir la quantité suffisante ".