Sprachbünde et continuum: le cas hongrois

 

Raoul WEISS

 

 

 

1. Origines de la théorie aréale:

 

C'est en 1930 que le danois Kr. Sandfeld a publié sa Linguistique balkanique, considérée à juste titre comme l'acte de naissance de la linguistique aréale. Née dans un contexte culturel d'hégémonie des études typologiques/génétiques (alors mal distinguées les unes des autres: en 1939, Trubetzkoy essayait encore de définir un « type » indo-européen, tentative qui se heurte par la suite au démenti de Benveniste), la linguistique aréale a eu l'immense mérite de nous rappeler, une quinzaine d'année après le coup de tonnerre du Cours de linguistique générale de Saussure, que structure et origine diffèrent, séparées qu'elles sont par tout le précipice conceptuel qui s'étend entre diachronie et synchronie. Elle portait par là même un coup de plus, malheureusement pas le coup de grâce, à l'un des mythes scientifiques majeurs du XIXe siècle: la prétendue homologie entre phylogenèse et ontogenèse. Mis entre parenthèses dans ce qui allait devenir la linguistique structurale, le mythe a pourtant survécu dans des secteurs (à mon avis) moins solides de l'édifice des savoirs, comme la psychologie, où il retrouve à partir du freudisme un second souffle.

En dépit de ce grand mérite historico-épistémologique, la théorie des Sprachbünde (alliances de langues) reste, nous semble-t-il, une étape considérable, mais non-décisive, dans la vaste restructuration méthodologique qui a mené (qui mène encore) une partie du monde académique occidental de la philologie la linguistique stricto sensu, discipline centrée non plus sur le concept littéraire et normatif de langue mais sur celui de sujet parlant, défini par des coordonnées chronologiques, spatiales et sociologiques.

En effet, si la linguistique aréale nous aide à sortir du cadre généticiste/raciste des grammaires comparées et de la typologie « évolutionniste », elle s'insère encore dans un cadre taxinomique classique: l'attribut « balkanique » se rapporte à des « langues » entières, à défaut de famille, il y a inclusion dans un type. Le concept d'« aire » linguistique a à l'origine un caractère nettement substitutif:

« formée sur le modèle des termes « philologie romane », « philologie germanique », etc., la dénomination « philologie balkanique » indique qu'on fait d'un groupe de langues l'objet d'une étude spéciale. Mais tandis qu'il s'agit là de langues sorties d'une unité commune et par conséquent étroitement apparentées, il en est tout autrement des langues balkaniques... » (p.3),

peut-on lire dans le premier paragraphe de Linguistique balkanique. En d'autres termes, la métaphore méthodologique de la « famille » reste en vigueur, avec tous ses dangers.

On continue notamment à ne pas tenir compte d'une différence essentielle entre langues et organismes issus de la reproduction sexuée, surtout chez l'homme: les caractères liés à la fraternité (par exemple la ressemblance faciale), sont donnés une fois pour toutes, à la naissance; la coexistence ou séparation ultérieure des organismes issus d'un même couple reproducteur a peu d'influence sur l'évolution de ces caractères. Ceux de ces caractères qui, cependant, sont susceptibles d'être influencés par l'environnement ultérieur de l'organisme (par exemple des traits de comportement) subissent alors des influences (culturelles) aussi bien internes qu'externes à la fratrie, sans qu'on puisse démontrer de différence nette entre un type d'influence et un autre. D'où le caractère essentiellement dichotomique des familles biologiques: deux organismes ne peuvent qu'être ou ne pas être les produits d'un même couple reproducteur; s'ils le sont, les ressemblances constatées entre eux ne constituent pas vraiment cette parenté, elles l'illustrent plutôt. Et tout caractère ne présentant pas cette structure dichotomique risque fort de ne pas être interprétable en termes génétiques (la coléricité de X. Pop, chauffeur de taxi à Bucarest, par exemple, peut aussi bien être un trait de caractère de la famille Pop qu'un trait propre à la culture roumaine ou la mentalité des chauffeurs de taxi).

Dans le cas des langues, au contraire, les processus d'engendrement sont plus complexes qu'une rencontre de gamètes: une première différenciation dialectale, assimilable à une « naissance » de langues, est souvent suivie de contacts d'une périodicité et d'un type sociolinguistique variables entre les diverses « langues surs »: entre le continuum dialectal parfait, où seules l'origine et la portée des diverses vagues d'innovation sont productrices de différences (modèle bien illustrée dans le domaine roman par les phénomènes mis en lumière dans le cadre de la théorie des « aires marginales ») et un processus d'isolement-différenciation (par éloignement d'un sous-ensemble de locuteur et/ou destruction/assimilation de son Hinterland linguistique: cas du hongrois dans l'ensemble ougrien), une infinité de variantes intermédiaires peut prendre place. Ce qui a peu à peu amené les indoeuropéanistes et spécialistes d'autres « familles de langues » à renier, ou du moins à utiliser avec beaucoup plus de prudence la métaphore familiale.

Au risque de forcer un peu le trait, on peut dire que l'innovation conceptuelle représentée par la linguistique aréale a pour équivalent en géopolitique la substitution progressive de la théorie raciste par celle des « cultures » ou « civilisations », dont Huntington nous fournit la dernière mise à jour. A ceci près que des notions comme « monde byzantin » ou « monde islamique » peuvent, à défaut de critères objectifs valables (communauté réelle de langue et/ou culture matérielle et/ou structures de production etc.), correspondre à des faits de conscience (sentiments identitaires) réels, quoique fort labiles. Rien de tel dans le domaine des langues, où on sait que la structure des sentiments d'identité contredit très souvent celle des faits d'intercompréhension (eux-mêmes difficiles à établir) et celle des similitudes typologiques.

 

 

2. Des aires... de famille.

 

Así las cosas, la prise en compte de faits hongrois dans le cadre théorique de la Linguistique (aréale) balkanique semble purement et simplement impertinente. Le roumain lui-même n'est considéré par Sandfeld comme « balkanique » qu'en vertu de l'existence des parlers sud-danubiens (mégléno-roumain et aroumain). Serait donc « balkanique » une langue remplissant (entre autres, ou seulement?) la condition d'être parlée, au moins en partie, sur le territoire de la péninsule balkanique stricto-sensu. Acceptable d'un point de vue strictement classificatoire, cette (possible) définition complique ou rend insolubles une partie des problèmes liés à la genèse du Sprachbund balkanique: étant donné que Sandfeld emprunte ses exemples roumains autant, sinon plus, au daco-roumain qu'aux parlers sud-danubiens, doit-on en conclure qu'on a accepté, sans trop le dire, de situer le territoire de formation du roumain au Sud du Danube ? Ou sinon, qu'on admet que des caractères balkaniques peuvent « déborder » géographiquement la péninsule - mais alors, pourquoi au profit des seuls parlers daco-roumains, et non du hongrois, ou du moins de ceux de ses dialectes parlés au contact direct du roumain ou du serbe, réputés « balkaniques », dans un contexte de mixité ethnique et de plurilinguisme général comparable à celui de la Macédoine ?

Un premier élément de réponse à cette question est à chercher dans le background indoeuropéaniste et gréco-latin des balkanistes. Les traits dits « balkaniques » ont beau être attribués aux rapports sub-, ad- et superstratiques, ont beau ne pas être hérités (puisque ni le polonais, ni le tchèque etc. ne partagent ceux du bulgaro-macédonien, que ceux du roumain n'ont généralement pas d'équivalents français ou espagnols etc., etc.), ils n'en restent pas moins des modifications de macrostructures qui, elles, sont apparentées. Les traits balkaniques de la possessivation, par exemple, sont décrits dans des termes qui rendent le raisonnement difficilement transférable à des langues autres que celle du sous-ensemble européen de la famille indo-européenne. On voit mal quel serait l'équivalent du placement du possessif « entre l'adjectif et le substantif » (comme dans fosta lui nevasta, grec t? e???? sa? ade?f? Sandfeld p.189) dans une langue agglutinante à suffixes possessifs. Les rapports du « génitif » et du « datif » dans ces structures sont décrits dans des termes qui restent plutôt ceux d'une grammaire comparée des langues européennes que d'une syntaxe structurale, comme le révèlent de façon caricaturale les « paraphrases » latines que donne Sandfeld de certaines tournures aroumaines... ou bulgares! (« frate ni, litt. frater mihi » p.188 etc.). Si l'attribution du trait balkanique se fait en fonction d'un test, comment formuler ce test de façon à pouvoir l'appliquer à une langue comme le hongrois, où

Si Sandfeld parle peu du hongrois, son attitude face au turc est très révélatrice de cette déficience théorique: parlé en partie (comme le roumain) sur le territoire de la Péninsule, le turc est présenté dans l'introduction comme l'une des « langues balkaniques ». Mais dans le corps de l'ouvrage, il est assez peu mis à contribution, et presque uniquement dans le cadre de concordances lexicales et phraséologiques:

« Le turc n'est pas seulement, comme langue balkanique, la plus jeune de toutes, mais il en diffère aussi totalement pour ce qui est de la structure linguistique. Aussi l'influence qu'il a exercée sur elles en dehors du lexique est-elle insignifiante... » (p.159)

 

Est-ce à dire que Sandfeld reconnaît à l'étiquette « balkanique » un caractère purement heuristique ? Mais que devient alors la « linguistique balkanique » ?

Et surtout, comment justifier alors l'exclusion du hongrois, présent dans les Balkans longtemps avant l'invasion ottomane, et lui aussi à l'origine de nombreux emprunts lexicaux jusqu'en albanais et en serbe ?

 

 

3. Critique de la théorie aréale:

 

On voit que dans le cadre théorique en question, chaque solution apporte son lot de problèmes et de contradictions, encore plus insolubles. Pourquoi ?

La linguistique aréale est une discipline avant tout typologique, quelles que soit les arrières-pensées, id est les hypothèses sub-, ad- et superstratiques qu'on cherche à confirmer. En tant que telle, elle est soumise à la critique qui amène peu à peu la linguistique moderne à renoncer à une classification directe des langues, pour privilégier une classification (éventuellement combinatoires, c'est-à-dire implicationnelle) des structures grammaticales: à parler non plus de langues flexionnelles, ou isolantes, ou balkaniques etc. mais de langues à article final, à ergatif, à harmonie vocalique etc..

 

3.1. Le cas hongrois:

 

Comme l'allemand, le tchèque ou le polonais, le hongrois est phonétiquement une langue à accent initial qualitatif non-phonologique, ce qui l'oppose nettement au slave méridional, à l'albanais, au roumain et au grec, où l'accent est mobile, lié à la quantité vocalique (quand elle existe) et à divers degrés susceptible d'avoir une valeur phonologique.

Son inventaire consonantique assez riche, marqué par une assez bonne rentabilité du trait de quantité, le sépare tout autant des langues balkaniques à 5-7 voyelles sans opposition de quantité, comme le roumain ou le grec. Il le rapproche en revanche de beaucoup de dialectes allemands, du tchèque et du polonais.

Ces caractéristiques du hongrois sont assez rarement présentées en rapport avec son voisinage centre-européen, bien plus souvent comme des caractéristiques liées à son origine ouralienne.

Pourtant, la quantité vocalique fait défaut dans diverses langues ouraliennes, comme le samoyède ènyèts (où elle existe, mais reste très peu rentable), et même finno-ougriennes, comme l'udmurt (ou: votyak). Ce même samoyède ènyèts a un système vocalique relativement pauvre, identique à un phonème près (le /o/ opposable à un /(/) à celui du roumain. Les langues ouraliennes ne sont en effet que majoritairement des langues à vocalisme riche et à opposition de quantité vocalique. L'appartenance du hongrois, de ce point de vue, au type majoritaire au sein de sa famille de langue (bien qu'on reconstitue pour l'ouralien primitif un système vocalique plus proche de celui du ènyèts que de celui du hongrois ou du finnois...) semble donc inciter les chercheurs à pas se préoccuper d'éventuels facteurs externes - alors que l'existence d'un article défini, par exemple, est presque unanimement mise au compte de l'adstrat allemand (bien que, par ailleurs, le marquage de la définitude pour les actants principaux soit assez développé dans d'autres langues de la famille, que ce soit à l'intérieur de la flexion nominale, comme en Mordve, ou sous forme de « conjugaison objective », aussi présente en hongrois), parce que, parmi les langues ouraliennes, seul le hongrois est doté d'un système d'articles semblable à ceux des langues d'Europe de l'Ouest... ou des balkans.

Cet emploi de la linguistique aréale en qualité de roue de secours de la génétique est fondamentalement vicieuse: le corrélat ontologique de ce principe de méthode serait que le locuteur, disons du hongrois, est conscient, au moment de se laisser influencer syntaxiquement ou phonétiquement par un voisin germanophone ou roumanophone, de toucher à des structures de sa grammaire plus ou moins typiques du point de vue de la grammaire comparée des langues ouraliennes, que ce même locuteur n'a en général jamais entendu parler, et dont il ignore souvent jusqu'à l'existence. Malgré tout le respect dû au combat des aréalistes contre le credo solipsiste de la vieille garde des grammairiens monolingues, entraînés dans les écoles de la linguistique normative et psychologique à fournir des explications intrinsèques à n'importe quel phénomène, au risque de passer sans ciller à côté des solidarités spatiales les plus évidentes, il faut bien dire qu'une règle aussi critiquable que « dans la grammaire, rien ne s'emprunte » présente plus de cohérence formelle qu'une autre de type « dans la grammaire, tout ce que je n'arrive pas à expliquer a été emprunté. » En d'autres termes, si on accepte d'affronter les problèmes de l'emprunt grammatical (dans la plupart des cas, il sera plus exact de dire: la convergence grammaticale), il faut aller jusqu'au bout de la complexité du domaine abordé.

Nous affirmons donc que, par exemple, l'absence (toute relative d'ailleurs) d'articles dans les langues slaves autres que le bulgaro-macédonien n'est pas en soi un argument en faveur de l'attribution de cette structure en bulgaro-macédonien à une influence de l'environnement balkanique. C'est plutôt l'existence de structures semblables dans toutes les autres langues balkaniques stricto sensu (en excluant le turc et le serbe) et leur absence dans les aires voisines (turc et slave oriental sans article, langues d'Europe occidentale à article initial) qui incite à reconnaître une dimension aréale à la fréquence de ces structures dans la région en question.

De ce nouveau point de vue, il ne semble plus si impertinent d'examiner, par exemple:

 

3.2. « Prolepses » et « conjugaison objective »:

 

De même, s'il semble a priori difficile d'admettre qu'une tournure grecque à prolepse pronominale comme t? f??? t? ?e?? (« il la porte l'eau », Sandfeld p.192) ait un quelconque rapport historique avec le hongrois visz-i a vizet (« idem », comp. visz-i « il/elle le/la porte »), la même tournure, presque obligatoire dans certaines variétés de roumain, ne peut pas ne pas avoir entretenu, dans les zones à bilinguisme étendu, un rapport de soutien aréal réciproque avec la « conjugaison objective » du hongrois.

C'est ici que le choix des termes et l'adoption de modèles descriptifs suffisamment généraux montrent toute leur importance: qu'y a-t-il de commun entre une « prolepse pronominale » (Sandfeld) et une « conjugaison objective » (terme consacré de la grammaire scolaire hongroise) ? A première vue, pas grand chose. Mais considérons de plus près la « conjugaison objective » hongroise. Quelle est la fonction de ce paradigme verbal qui en tant que tel n'a pas d'équivalent dans les langues européennes, en dehors du basque ? L'affirmation, courante chez les grammairiens hongrois, selon laquelle elle sert à indiquer la définitude de l'objet est-elle plus qu'un artifice pédagogique ? Si oui, il faut en conclure qu'elle se rapporte à un état antérieur du hongrois: dans le système actuel, tous les syntagmes accusatifs lexicalement pleins régis par des verbes à la « conjugaison objective » sont introduits par l'article défini (et/ou suivis de son équivalent fonctionnel: les suffixes de possessivation):

látom a kutyát (je-vois le chien ACC)

látom (a) novérem(et) (je-vois (la) grande-sur-ma (ACC)).

 

Le hongrois s'est donc doté, vraisemblablement à une date ultérieure, d'un marquage de la définitude plus souple, plus simple (l'article est invariable, alors que la « conjugaison objective » donne lieu à un allomorphisme relativement important) et plus universel que ce paradigme verbal. On évoque aussi son rôle de marque de diathèse progressive, manifestant la transitivité, dans le cas de verbes compatibles avec la paradigme intransitif/passif en -ik:

tör-ik « (ça) (se) casse »

tör « il/elle (en) casse »

töri « il/elle le casse »

 

Mais là encore, ce marquage, qui a pu être d'une grande rentabilité fonctionnelle à une époque ou le hongrois ne disposait peut-être pas encore d'un cas accusatif, semblerait aujourd'hui redondant: dans tous ses emplois transitifs avec objet exprimé, un verbe comme tör ou lát à la « conjugaison objective » régit systématiquement une marque -t d'accusatif, tirée d'un ancien locatif à une date assez récente pour que des emplois locatifs figés soient encore attestés de nos jours (Kolozsvárt pour Kolozsváron: « à Cluj »). La forme verbale est donc aussi peu ambiguë que n'est l'est en français casse dans je casse mon verre (avec un marquage séquentiel de l'objet, aussi systématique que la marque segmentale du hongrois).

Pourtant, il semble tout aussi difficile de voir dans la « conjugaison objective » un archaïsme conservé par inertie et puissance de la norme: se penchant sur ce problème à travers les siècles d'histoire attestée du hongrois, un aussi fin connaisseur de la langue qu'Aurélien Sauvageot (1971) n'a pu découvrir nulle part le moindre signe d'affaiblissement de l'opposition subjectif/objectif dans la flexion verbale, si ce n'est, à l'époque autrichienne, dans les écrits de certains auteurs bilingues sous forte influence allemande - et même là, l'hésitation concerne moins l'existence même du paradigme que le statut +/-défini des propositions-objet de verbes de déclaration... A date récente, on assiste même à un renforcement de l'opposition à la première personne du singulier du présent, du fait de la régularisation du paradigme en -ik sur le modèle intransitif productif:

Hongrois littéraire: eszem « j'(en) mange »/ « je le mange »

Hongrois parlé: eszem « je le mange » ( eszek [forme refaite] « j'(en) mange ».

 

 

3.3. Conjugaison « objective », ou pronominale ?

 

Or; le seul type de phrase où la « conjugaison objective » présente une rentabilité fonctionnelle maximale, c'est la phrase lacunaire, avec objet défini non-exprimé lexicalement:

Látom. « Je le/la vois. »,

 

donc celle qui, dans une traduction roumaine, allemande, bulgare ou française, impose l'emploi d'un pronom personnel objet. Et là, force est de reconnaître que les marquages concurrents du hongrois sont déficients: il existe un anaphorique personnel emphatique ot (« ihn/sieACC », pluriel oket), mais son emploi est restreint aux animés, et sa généralisation, donc désemphatisation, priverait le hongrois de tout moyen de traduire des phrases comme Lui je le vois [mais pas son frère] etc.. Pour les inanimés, on peut, en cas d'emphase, avoir recours à l'accusatif du déictique 3 (d'éloignement): azt a(z) (pluriel azokat a(z)), mais son emploi anaphorique, en hongrois standard, résulte d'une réinterprétation contextuelle plutôt que de la valeur propre du morphème, fondamentalement déictique. On peut donc dire que le hongrois, dans le syntagme substantif, sait traduire den/die/das, mais non ihn/sie/es, dont l'expression est confiée au paradigme dit « objectif » de sa conjugaison - paradigme que, pour des raisons qui, nous l'espérons, sont maintenant claires, nous préférons appeler le paradigme pronominal. Revenant aux phrases à objet lexical exprimé, on peut dire que si la traduction de

Látom Jánost.

est bien « Je vois Jean », sa glose linguistique devrait plutôt être:

je-le-vois Jean-ACC,

qui rappelle furieusement les tournures « balkaniques » du type Îl vad pe Ion.

Dans une perspective plus large, en typologie diachronique, on signalera encore que la « prolepse pronominale » de Sandfeld (en fait, un cas parmi d'autre de reprise pronominale, dans un contexte de langues SVO), par systématisation, fixation topique et cliticisation, est l'une des sources les plus universelles de renouvellement du marquage personnel des verbes, et/ou d'enrichissement de ce marquage, quand des actants autres que le sujet viennent à être représentés par la conjugaison, comme en hongrois, en samoyède ou en basque. Une telle origine pronominale est d'ailleurs possible dans le cas du hongrois.

 

 

4. La situation du hongrois:

 

On pourrait donc dire que le hongrois se trouve aréalement à cheval entre Balkans et Europe Centrale, ce qui correspond en effet assez bien à la situation géopolitique de l'ancien royaume de Hongrie. Mais les faits sont encore bien plus complexes: centre-européen dans son système vocalique, comme du point de vue de l'accent et de la quantité (y compris consonantique: cf. allemand méridional), le hongrois est une langue balkanique dans son usage articulaire et ses tournures transitives (voir ci-dessus), mais est-européenne dans son consonantisme (rentabilité du trait de voisement et de celui de palatalité, comme en slave, roumain et albanais, mais à la différence de l'allemand), tandis que ses structures syllabiques en font une langue d'Europe du Centre-Sud-Est, du fait de la faible fréquence des consonnes et rareté des groupes consonantiques, à la différence de l'allemand et du slave du Nord-Ouest.

Là encore, l'habitude est plutôt de considérer cette dernière caractéristique comme indépendante du contexte, puisque les langues ouraliennes refusent « naturellement » les groupes consonantiques initiaux et limitent drastiquement leur apparition dans d'autres positions. Comparé au finnois, réputé ultra-conservateur sur le plan phonétique, le hongrois apparaît effectivement comme relativement consonantique, et ce qu'on arrive à reconstituer de son histoire semble indiquer que l'évolution du hongrois à partir de son implantation en Europe tend à le rapprocher, autant que faire se peut, des langues puissamment consonantiques situées au Nord et au Nord-Ouest de son territoire (chute des voyelles brèves finales, avec allongement compensatoire des voyelles radicales, contractions dans les désinences etc.). Mais il est intéressant de constater que cette évolution produit justement dans le hongrois actuel un équilibre consonnes/voyelles comparable à celui observé dans les langues voisines du Sud, roumain et slave méridional.

L'abondance des exemples finnois et estoniens (voire turcs osmanlis - c'est-à-dire des exemples les plus accessibles, pris à des langues nanties de traditions littéraires) dans les exposés consacrés à l'Hintergrund ouralien (voire ouralo-altaïque) du hongrois tend en revanche à faire oublier que, dans les langues ouraliennes historiquement les plus proches du hongrois, les langues ougriennes (et plus particulièrement en ostyak), comme dans les parlers russes voisins, l'inventaire vocalique n'est complet qu'en syllabe accentuée (comme en anglais, allemand, danois...). Le hongrois, opposant tous les timbres et (en hongrois littéraire du moins) toutes les quantités en syllabe atone (sauf en finale absolue, où l'opposition de quantité est neutralisée), fait donc exception: les mêmes causes (accent intensif initial très marqué, faible rentabilité significative des oppositions de timbre dans les suffixes, soumis à l'harmonie vocalique, etc.) n'ont donc pas produit les mêmes effets. Moins spectaculaire que, par exemple, l'apparition d'un article postposé en slave du Sud, ou la disparition de l'infinitif grec, ce fait de conservation n'en est pas moins surprenant, ni moins susceptible d'être, totalement ou (plus vraisemblablement) en partie au moins tributaire d'une explication aréale; en effet, à part l'allemand, aucune des langues voisines du hongrois n'a subi à date récente ce phénomène de réduction des voyelles atones: ni le roumain (à la différence du roman gallo-ibérique - hormis le castillan), ni le tchèque, le slovaque, le serbo-croate et l'ukrainien (à la différence du russe).

L'influence allemande semble donc secondaire, en dépit de la contribution spectaculaire de l'allemand à l'édification du lexique moderne (par voie de calques) et de la phraséologie du hongrois littéraire, qui amène souvent à en exagérer l'importance.

 

 

4. Conclusions - généralisations:

 

Rappelons donc en guise de conclusion:

1) Qu'une analyse morphématique sur des bases distributionnelles et fonctionnelles solides est le prélude obligé à tout exercice de comparaison, que cette dernière soit menée à dans une perspective génétique, typologique et/ou aréale ou autre.

2) Qu'il est aussi difficile (virtuellement impossible) de situer l'intégralité des structures d'une langue donnée dans UNE aire que dans UN type. Dans le cas du hongrois, que nous croyons plus représentatif de la réalité moyenne des langues que ne le sont les membres traditionnels du Sprachbund balkanique tels qu'on se plaît à les dépeindre, l'identité se construit au croisement, par superposition de solidarités partiellement identiques, partiellement divergentes.

3) La réalité linguistique du monde est une juxtaposition à l'infini de Sprachbünde plus ou moins solides et à géométrie variable: un continuum. Les définitions héritées de la notion de Sprachbund, restrictives, sont inadéquates, car substitutives (formées d'après un paradigme génétique périmé) et philologiques: les solidarités balkaniques sont d'abord envisagées comme le « versant grammatical » d'une unité historico-culturelle qui est celle de Byzance, et de l'orthodoxie; or la plupart des solidarités aréales observables dans le monde ne disposent pas d'un arrière-plan historico-institutionnel d'une telle ampleur.

4) Une fois accepté le principe du contact des langues et des solidarités aréales, l'enquête doit porter sur l'intégralité des systèmes considérés dans leur rapport aux systèmes voisins: de ce point de vue, la conservation d'un trait n'est pas moins pertinente que son apparition ou sa disparition; l'originalité (typologique-génétique) d'un trait ne le prédestine pas forcément à une explication par le contact des langues. Même une parfaite unité aréale de langues totalement hétérogènes (ce qui n'est pas le cas des Balkans...) peut résulter, au moins partiellement, d'évolution parallèles. Inversement, à partir du moment où il y a contact de langues, la question du soutien aréal se pose même face aux ressemblances les plus isolées, même face aux faits les plus prévisibles. On aura donc tout intérêt à renoncer, au moins provisoirement et à titre heuristique, à la liste, sans arrêt révisée (et généralement à la baisse) des « choses qui ne s'empruntent pas ».

 

 

 

Bibliographie: