INTRODUCTION

Vlad ALEXANDRESCU

Nous présentons aujourd'hui au lecteur, dans cette nouvelle livraison de la Revue ARCHES, un autre visage de l'Association Roumaine des Chercheurs Francophones en Sciences Humaines, présent dès les débuts de nos activités, mais qui, dans la revue, fait sa première apparition aujourd'hui. Il s'agit d'un groupe qui, à l'intérieur de l'Association, travaille en histoire des idées, en sollicitant des domaines connexes, comme l'histoire et la philosophie des sciences, l'histoire de la littérature, la philosophie politique. Ce groupe, composé essentiellement, par ordre alphabétique, de Raluca ALEXANDRESCU, Vlad ALEXANDRESCU, Dana FLOREAN, Ioana MARGA MARCULESCU, Stefan VIANU, Rares ZAHARIA, s'est adjoint des collaborateurs, dont Dana JALOBEANU et Liviu STROIA, qui font partie du Centre de recherches « Fondements de la Modernité européenne » de l'Université de Bucarest, pratiquant le même type d'approche, mais aussi d'autres jeunes chercheurs qui, par leur démarche, s'inscrivent dans cette lignée et ont accepté de collaborer à ce travail commun. Il s'agit de Claudiu GAIU, Andrei GAITANARU, Catalina GÎRBEA, Diana IVAN, Nora NEGREANU. La plupart de ces chercheurs ne sont ni à leur première publication, ni à leur première activité au sein de l'Association ARCHES. Nombreux sont ceux qui ont participé, par exemple, aux Écoles d'été en philosophie et histoire des idées, dont l'ARCHES fut le co-organisateur, aux côtés du Centre de recherches « Fondements de la Modernité européenne » de l'Université de Bucarest et du « New Europe College » de Bucarest. Ces Écoles d'été, en 2001, à Tescani (dép. de Bacau), en 2002 et 2003, au Château de Macea (dép. d'Arad), ont galvanisé une équipe, qui, désormais, représente une force et une richesse à l'intérieur de notre Association.

Cette livraison de la revue ARCHES ne sort cependant pas du projet scientifique des Écoles d'été. L'idée de lancer un appel à contributions pour constituer un dossier en histoire des idées sur la question de l'individu dans la pensée européenne du XIIe au XXe siècles est née lors de l'Assemblée générale de l'Association en mars 2003. Il est vrai, le travail fut laborieux, aussi bien pour les contributeurs que pour le coordinateur, qui sont en mesure de voir couronner le fruit de leurs efforts, par la parution de ce numéro, une année après que l'idée en ait germé. En revanche, nous espérons avoir donné au public cultivé un travail mûri et qui donne une idée des préoccupations actuelles de chacun de nous.

Quelques mots, en guise de présentation des articles contenus dans ce tome. Dans son article, Catalina GÎRBEA tente une véritable prouesse méthodologique : à partir de démarches différentes en histoire des idées, en théologie et en philosophie, elle esquisse une synthèse sur une question aussi riche et pertinente qu'est la préoccupation constante de l'homme du XIIe siècle de se rapporter à Dieu, afin de se doter d'une identité propre. C'est un thème classique, mais remis ici sur le métier, avec le concours de nouveaux instruments d'approche et, surtout, avec une bonne connaissance des textes fondamentaux. A partir de ses recherches ayant abouti dans une thèse de littérature médiévale soutenue à Bucarest en septembre 2003, Dana FLOREAN livre quelques réflexions sur la façon dont l'auteur du Tristan en prose pose son individualité d'auteur-traducteur à côté de l'autorité, jugée impersonnelle, de l'instance traditionnelle du conte qui structure le récit. Le prologue de ce roman lui fournit un terrain particulièrement propice pour saisir l'articulation de ces deux identités, l'identité du chevalier rédacteur et l'identité transpersonnelle du conteur qui s'autorise déjà de la tradition. A partir de ce jeu très fin, un profil, encore timide, de l'auteur littéraire en tant que tel se dégage, qui, au cours de la littérature du Moyen Âge ne cessera de s'étoffer.

Rares ZAHARIA approche en historien et théoricien de l'art la question du style individuel des peintres dans les textes et la pratique picturale du Quattrocento florentin. Tout en proposant l'équivalence de la notion de style, qu'il considère comme un concept post-romantique, et de deux notions qu'il retrouve dans des textes italiens du XVe siècle, celui de maniera et celui de aria, il propose un itinéraire qui permet de rendre compte de la différence des emplois des deux termes et des conséquences de leur transformation à l'époque moderne.

Diana IVAN approche en littéraire que double l'historienne des idées quelques-uns des dialogues de Giordano Bruno. Son projet est indirectement un effet du renouveau européen des études bruniennes, tout d'abord par les contributions essentielles de Frances Yates et de Ioan Petru Culianu, mais aussi par la grande édition des œuvres complètes des œuvres de Bruno publiée aux Éditions des Belles Lettres, dont Smaranda Bratu Elian assure désormais le relais en Roumanie. Diana Ivan a profité de cette avancée spectaculaire dans la connaissance de la pensée de Bruno, mais je dirais volontiers qu'elle y a mis aussi du sien, dans son exercice de placer les textes de Bruno en dialogue et d'y répertorier des thèmes lourds de signification. Son texte se propose au lecteur comme un travail herméneutique, dont le style emprunte quelque chose à l'auteur même qu'elle interprète.

Claudiu GAIU se livre à un exercice à la fois historique et philosophique, approchant la question de la constitution de la conscience de soi de l'individu par rapport à une prise de conscience de l'histoire, de Jean Bodin à René Descartes. Je dirai que son étude, qui passe en revue, outre les deux auteurs mentionnés, Montaigne et François de La Mothe Le Vayer, essentiels pour l'étude de ce que fut le néo-scepticisme en France, est un modèle de maîtrise de la problématique à la fois historique et critique constituant l'histoire des idées dans son sens moderne, que l'on appelle aussi quelquefois histoire conceptuelle. Selon l'auteur, Bodin, préoccupé par la constitution du droit universel, élabore une méthode de lecture et de recherche historique. Pour Montaigne et plus tard pour François La Mothe Le Vayer, l'étude de l'histoire ne sert pas nécessairement à établir la vérité, mais à former le jugement. La réforme des sciences annoncée par Descartes reprend d'une façon nouvelle et originale cette méditation humaniste sur l'histoire.

Afin de cerner la question de l'individuel chez Descartes, Vlad ALEXANDRESCU et Dana JALOBEANU proposent deux modèles distincts d'explication du principe cartésien de l'individuation. Leurs conclusions ne sont pas les mêmes, même s'ils se rejoignent dans la plupart de leurs présupposés épistémologiques (dont un examen attentif de la métaphysique sous-tendant la fondation de la physique cartésienne) et méthodologiques. Le principe d'individuation est tout d'abord une question essentielle pour toute fondation de la philosophie naturelle au XVIIe siècle ; ensuite, le choix d'une façon ou d'une autre de rendre compte de l'individuation des corps physiques a de nombreuses conséquences sur la façon de concevoir l'individu dans son aspect corporel, avec des prolongements dans la psychologie des passions et le comportement politique. L'origine éloignée de ces deux articles se trouve dans une table ronde organisée, le 23 avril 1999, dans le cadre du New Europe College de Bucarest, par le « Groupe de réflexion sur la pensée du XVIIe siècle », ancêtre de l'actuel Centre de recherches « Fondements de la Modernité européenne » et dans les quelques séminaire de groupe qui l'ont préparée, auxquels, outre les auteurs de ces articles, ont également participé, entre autres, Horia-Roman PATAPIEVICI, Katherine BRADING, Vlad NICULESCU. À partir des interrogations communes, chacun des intervenants allait élaborer une solution personnelle.

À partir d'un examen approfondi de la physiologie du corps humain chez Descartes, mais aussi d'une bonne connaissance de la problématique métaphysique des deux substances dont l'homme cartésien est une union, Nora NEGREANU se penche sur un médecin, continuateur et éditeur de Descartes, Louis de La Forge, connu aussi bien pour avoir écrit des Annotations au Traité de l'Homme, lors de la première parution à titre posthume de ce texte cartésien en 1664, mais aussi, deux ans plus tard, un Traité de l'esprit de l'homme, où il repose de façon très explicite les problèmes de l'union de l'âme et du corps dans la philosophie de Descartes. A partir de ces deux textes, l'auteur tente d'évaluer à la fois l'impact de Descartes sur La Forge et ce que ce dernier apporte de nouveau dans la problématique de l'union.

Andrei GAITANARU se propose, à partir d'une lecture nouvelle des poèmes d'Angelus Silesius éclairée par une bonne connaissance des textes spirituels de la tradition orientale du christianisme, mais aussi par une lecture de quelques phénoménologues français, dont Jean-Luc Marion, de rapprocher la spiritualité qui fonde les textes de Silesius de la tradition apophatique du discours évoquant Dieu. Ce texte fait partie d'un projet d'une plus grande envergure et je dois dire qu'il se situe dans une certaine tradition roumaine qui remonte à quelques décennies et que le public cultivé roumain connaît déjà par d'illustres devanciers. Qu'il me soit permis de n'évoquer ici que la plus jeune représentante de cette lignée, la figure lumineuse de Daniela PALASAN, disparue de ce monde en 2003, à l'âge de vingt-cinq ans, qui dans son opuscule Le Cœur chez Pascal (Bucarest, éd. Crater, 1999) et puis dans un mémoire sur L'ennui chez Pascal et l'acédie, encore inédit, se proposait d'éclairer la spiritualité pascalienne en utilisant des textes de la tradition chrétienne orientale.

Liviu STROIA propose de retracer l'histoire de l'éducation d'un Prince moldave au XVIIe siècle, telle qu'elle se reflète dans une lettre d'envoi accompagnant le traité de Démètre Cantemir Sacro-Sanctae Scientiae indepingibilis imago (traité qui a connu une seule traduction en roumain en 1928, par Nicodim Locusteanu, sous le titre de Metafizica) adressée au précepteur et maître-à-penser de l'auteur, le moine grec Jérémie Cacavélas. A travers ce modèle païdétique que constitue la formation d'un des lettrés les plus éminents qui ont vécu aux Balkans aux XVIIe-XVIIIe siècles, l'auteur s'attache aussi, en philologue classique, à relever quelques-unes des caractéristiques du style de Démètre Cantemir, aboutissant, entre autres, à la conclusion qu'au moment de la rédaction du traité Sacro-Sanctae Scientiae indepingibilis Imago celui-ci « était déjà en possession du bon et riche latin pour lequel il est si fameux ».

Ioana MARGA MARCULESCU traite dans son article de la constitution morale de l'individu chez Vauvenargues, un auteur qui prolonge le néo-stoïcisme aussi caractéristique du XVIIe siècle au siècle suivant, tout en faisant sa part à la nature humaine, telle que les Lumières l'ont réhabilitée. La gloire serait un fantasme médiateur, provenant de l'imagination, que l'homme projette afin de fonder, d'appuyer et de récompenser l'énergie qu'il dépense à cultiver la vertu, un comportement que Dieu, la loi sociale et la nature humaine nous enjoignent de suivre. L'article montre bien cette part d'auto-illusion qui, à travers l'imaginaire de la gloire, intervient dans la constitution morale d'un individu au XVIIIe siècle.

Mettant en avant des instruments méthodologiques propres à l'histoire conceptuelle, Raluca ALEXANDRESCU s'occupe de la constitution de la notion politique d'individu dans l'espace des Principautés Roumaines au XIXe siècle, à travers la réflexion systématiquement politique de quelques auteurs, dont Ionica Tautul et Ion Ghica. A lire cet article, le paysage de la pensée politique roumaine des premières décennies du XIXe siècle apparaît redevable non seulement aux philosophes des Lumières, comme on l'a beaucoup répété dans l'historiographie roumaine, mais encore davantage aux textes fondateurs de la philosophie politique du XVIIe siècle. A l'époque suivante, jusque vers 1870, les auteurs roumains fréquentent beaucoup plus la pensée politique française, à travers les auteurs tout aussi bien doctrinaires que libéraux.

Se penchant sur l'un des représentants les plus éminents de l'école de Marbourg, Ernst Cassirer, Stefan VIANU s'interroge sur la réception de la philosophie des Lumières chez un auteur qu'il situe au croisement du courant néo-kantien et du courant hégélien. A partir du présupposé hégélien de l'historicité de la raison, Cassirer retrace, dans son ouvrage La Philosophie des Lumières (1932), les fondements de la philosophie de l'histoire, entreprise dans laquelle l'article s'efforce de reconstituer les présupposés d'une modernité qui est la nôtre. Le rationalisme et l'historisme, on le sait, fournissent depuis les grandes synthèses d'E. Troeltsch et d'O. Spengler le terrain de rencontre et le lieu d'un débat passionnant qui a nourri la conscience de soi de la modernité. C'est aussi l'enjeu de cet article que de définir l'esprit de la modernité, c'est-à-dire de la culture à laquelle nous appartenons, « que nous le voulions ou non », note l'auteur. Nier cette appartenance, ajoute-t-il, serait nier le principe de l'historicité de l'esprit, qui est précisément l'une des découvertes majeures de la modernité.