L'HOMME DANS LA VISION DE LOUIS DE LA FORGE

Nora NEGREANU

Et pour faire voir ouvertement à tout le monde qu'il n'est point esclave des opinions de Monsieur Descartes ; et que si quelquefois il les approuve, c'est seulement par deferance à la raison, et non point à l'authorité, il n'a point fait difficulté de s'éloigner icy de la pensée de l'Autheur, et de substituer la sienne en sa place ; non pas la proposant comme meilleure, mais seuleument pour estre examinée, et pour apprendre par le jugement qu'on en fera l'estime que luy-mesme en doit faire. Et pour ce que sa pensée est sans doute tres ingenieuse, et qu'il la deffend dans ses remarques par de bonnes et vives raisons (quoy qu'en cela il ne se soit pas comporté en simple interprete) je n'ay pas voulu, usant de la liberté qu'il m'avoit donnée, la retrancher de ses remarques, afin de le laisser jouïr du fruit de son labeur, et ne pas priver le Lecteur du plaisir qu'il aura de juger entre l'Autheur et luy, qui aura le mieux rencontré.

Claude Clerselier321

 

 

René Descartes est mort en 1650, après avoir jeté les fondements d'une nouvelle construction intellectuelle. Cependant sa pensée est encore peu connue à l'époque et ses œuvres rarement éditées en français. Ses thèses sont déjà suspectes pour les autorités religieuses : elles seront mises à l'index par le Saint-Office en 1663. Malgré tous ces obstacles, Claude Clerselier, vulgarisateur de la pensée cartésienne, éditeur de textes inédits, mais surtout d'une édition importante des œuvres de Descartes, rencontre un fort écho.

En 1664, lorsque Claude Clerselier prépare la première édition française du De Homine322 de Descartes, il fait appel au savoir médical de Louis de La Forge323, qui se déclare partisan enthousiaste de la pensée de Descartes. Sur les origines de cette adhésion au cartésianisme, il faut exclure des contacts personnels avec le philosophe ; ils ont tous deux été élevés chez les jésuites de La Flèche, mais une génération les sépare.

La Forge corrige les premiers schémas anatomiques très grossiers que Descartes avait esquissés dans son manuscrit et il enrichit la première édition de l'Homme de quelques figures remarquables. La même édition est accompagnée de ses commentaires pertinents, réunis sous le titre de Remarques sur le Traité de l'homme. Dans ces Remarques, l'auteur essaie de clarifier quelques aspects cartésiens, de faciliter la compréhension de certains passages. Il explique, ajoute des détails minutieux. Il rectifie certains passages sur le rôle du foie et précise l'emplacement de la glande pinéale, où aurait lieu l'interaction de l'âme et du corps. Il s'avère dans ces Remarques plus qu'un simple continuateur de Descartes, il fait la preuve de connaissances solides et d'opinions personnelles.

Mais c'est un autre ouvrage qui expose décisivement la pensée de Louis de La Forge, le Traité de l'esprit de l'homme de ses facultés ou fonctions et de son union avec le corps, publié à Amsterdam en 1666. L'originalité de l'ouvrage réside premièrement dans une atténuation de certains aspects mécanistes du système cartésien et, deuxièmement, dans l'accentuation du rôle de l'intervention divine dans la formation de l'homme et dans l'existence humaine. La Forge, qui meurt assez jeune sans avoir la chance d'écrire autre chose, jouit d'une certaine reconnaissance dans les milieux philosophiques de l'époque. L'ouvrage connaît un vif succès y compris dans les milieux mondains. Madame de Sévigné écrivait que ce traité lui a paru « admirable ».

Conçu aussi dans le but de rendre justice à son prédécesseur (alors qu'il se manifeste déjà en France une vive opposition contre les idées de Descartes), Le Traité de l'esprit de l'homme est un ouvrage qui s'occupe de la nature de l'esprit humain, de l'union de l'esprit et du corps et de leur interaction, de l'importance de l'esprit pendant la vie et après la mort, de la mémoire et de différents types de réminiscences. Quant aux passions, La Forge traite surtout de la douleur et de la volupté. Il reprend aussi la théorie cartésienne des quatre passions primitives qui existent avant notre naissance. Son intérêt pour la vie prénatale se reflète dans des observations précieuses et originales (y compris celles des Remarques sur le Traité de l'homme, qui complètent et clarifient quelques éléments sur la relation entre la mère et l'enfant).

Convaincu que seule la lumière de la raison peut découvrir la nature de l'âme, La Forge « raisonne selon les principes de Descartes et ne s'éloigne pas de ses sentiments » (cf. Préface du Traité de l'esprit). Cependant il accorde moins d'espace à la théorie du corps-machine et au fonctionnement des organes, en se penchant surtout vers des aspects métaphysiqes324. Sans aucun doute, Louis de La Forge pratique dans ce traité une sorte de science pure, en créant une carte physique qui par ailleurs est mythifiée325. En proposant une distinction entre l'homme intérieur (l'esprit) et l'homme extérieur (le corps), La Forge s'approche de la doctrine du Nouveau Testament. Mais cette distinction n'est pas une opposition comme si l'homme intérieur était naturellement bon, l'homme extérieur naturellement mauvais. Les deux sont essentiellement complémentaires l'un de l'autre, tous deux ont été créés bons par Dieu. L'homme intérieur sans l'homme extérieur n'a pas d'existence véritable. Il a besoin du corps. D'autre part, le corps, selon la conception chrétienne, a besoin de l'homme intérieur.

L'HOMME : UN COMPOSÉ DE DEUX SUBSTANCES DIFFÉRENTES

La conception que La Forge se fait de l'homme est un dualisme. Il continue donc en ce sens la théorie de René Descartes. L'homme est le résultat d'une union entre le corps - qui est une substance étendue, divisible et qui est limité dans le temps - et l'âme - une substance sans étendue, simple et immortelle. Les corps vivants (le mien ou celui de l'animal) sont conçus de façon mécanique.

L'attribut essentiel du corps est l'étendue et l'attribut de l'esprit est la pensée ; tous les deux doivent être conçus séparément l'un de l'autre. Grâce à l'expérience, on peut considérer l'existence de la pensée comme certaine. L'esprit n'est plus une notion abstraite, car il peut être analysé soit à partir de son attribut fondamental, c'est-à-dire la pensée (une approche plus générale), soit à partir des ses propriétés typiques en tant qu'il est uni au corps (les deux perspectives seront abordées par Louis de La Forge dans son traité). Grâce à la pensée, l'esprit est conscient de ce qui se passe en lui et à l'extérieur de lui. Les lois de l'union de l'esprit et du corps obligent l'esprit à imiter pendant cette union la constitution du corps par celles de ses pensées qui en dépendent.

Les deux substances, qui sont radicalement différentes par leur rôle, le sont aussi par leur structure. La taxinomie des choses simples et des choses composées met en pleine lumière la différence entre les deux substances ; seules les choses simples, c'est-à-dire celles qui ne peuvent pas être divisées, sont immortelles, car nous savons par expérience qu'il n'y a aucune cause naturelle qui puisse les anéantir. La disparition des choses simples et, par conséquent de l'âme, est exclusivement le fait de la volonté divine. Au contraire, le corps qui est une substance composée, soumise à des altérations inévitables, est une substance mortelle. C'est donc justement ce caractère d'être indivisible qui rend l'âme immortelle326.

Pour dévoiler les causes qui se trouvent à l'origine de l'union de l'esprit et du corps, La Forge propose une distinction entre les causes générales, représentées principalement par la volonté divine, et les causes particulières. Il n'exclut pas la possibilité d'un intermédiaire de cette union, il parle d'un esprit angélique327, mais Dieu en reste l'artisan suprême : « Dieu est donc la cause totale et prochaine de l'Union des pensées qui se rencontrent dans tous les hommes unies aux mesmes mouvements. » (Traité de l'esprit, p. 231)

Les causes particulières se classifient à leur tour en deux catégories : les causes corporelles et les causes spirituelles. Les premières tiennent de la conformation physique328 mais aussi des changements que les parents (pense-t-il à l'hérédité ?) ou d'autres « corps étrangers » peuvent apporter. Des traits qui rendent unique chaque individu, car Dieu « marie une telle pensée avec un tel mouvement dans un tel homme » (voir ci-dessous). Les causes spirituelles sont étroitement liées à la volonté humaine qui a le rôle d'unir certaines pensées à certains mouvements de la glande pinéale. 

L'union est donc liée principalement à la volonté divine, mais elle comporte aussi un caractère individuel. C'est comme un système très subtil de liens que Dieu établit pour chacun d'entre nous (l'auteur dit « telle pensée, tel mouvement dans tel homme », tout hasard étant exclu329). Ce sont les causes particulières qui font de cette union une chose concevable, analysable du point de vue philosophique et scientifique ; l'union de l'âme et du corps sort du domaine de l'abstrait pur et s'appuie aussi sur des données qui tiennent du corps et de l'esprit de l'homme. Lorsque La Forge parle de l'union de l'esprit et du corps, il tâche de concilier le rôle définitoire d'un Dieu tout puissant et les données personnelles - corporelles et spirituelles à la fois - de chaque individu. En exposant cette vision nouvelle qui insiste sur les données propres de chaque individu, La Forge se détache de Descartes et propose un autre principe d'individuation.

Unique et admirable, l'union de l'esprit et du corps ne ressemble pas à l'union qui s'établit entre un pilote et son navire (analogie que Descartes avait à son tour rejetée) car « les sentiments de la faim, de la soif, de la douleur, du chatouillement et de toutes les autres passions l'obligent de regarder comme son propre tout le bien et tout le mal qui arrive au corps auquel il est joint »330. Le mauvais fonctionnement d'un navire peut attirer la mort du pilote, mais cela est un fait accidentel, qui n'a rien à voir avec le fonctionnement du corps du pilote. L'union de l'esprit et du corps représente une catégorie qui n'admet pas d'analogies. La différence entre les deux substances, le corps et l'esprit, rend très difficile la possibilité de concevoir leur union, c'est pourquoi La Forge insiste sur le fait que la compréhension profonde et exacte de cette union est possible si notre univers rationnel la conçoit non pas seulement dans sa ressemblance, mais aussi dans ses attributs, qui sont relatifs. Toute sorte d'union établit d'une manière implicite un certain rapport de ressemblances et de dépendance qui fait de deux choses une seule.

L'union de l'esprit et du corps « durera autant que la volonté divine le voudra » ; les deux caractéristiques fondamentales de l'union sont d'ordre éthique : tout d'abord, elle est morale parce que c'est l'esprit qui est uni à un corps et non pas inversement. Ensuite elle est naturelle parce qu'elle s'inscrit dans une longue chaîne de décisions divines. Et tout « ce qui se fait en vertu de cet ordre se fait naturellement »331.

Immortel, indivisible, l'esprit se caractérise aussi par la présence de certaines facultés. Parmi ces facultés, la volonté occupe une place spéciale, à côté d'autres facultés comme l'imagination, la mémoire, la raison, etc. La volonté est une faculté active qui transmet à l'âme le cours des esprits animaux. C'est donc grâce à la volonté que le cours des esprits animaux s'impose.

Il est nécessaire cependant de comprendre la différence entre la volonté et le libre arbitre. Ainsi la volonté est-elle le principe par lequel l'esprit se détermine de lui-même (les mouvements et les actions viennent de nous-même sans aucune intervention extérieure) à la différence du libre arbitre qui fournit à l'homme la capacité de choisir entre les possibilités que la vie lui offre.

Mais notre esprit possède-t-il véritablement le pouvoir de se déterminer librement de lui-même ? Les sceptiques qui doutaient de tout n'avaient pas révoqué en doute le pouvoir absolu de la volonté.

La volonté qui est une faculté active est un facteur important dans la question de l'union, mais ce n'est pas un facteur décisif, car « l'esprit de l'homme ne peut choisir ni le corps, ni les mouvements, ni le temps ou les pensées qui accompagnent le corps »332. L'union existe indépendamment de la volonté humaine et, une fois établie, elle n'est rompue qu'au moment où le mécanisme corporel ne fonctionne plus, « la cause étant toujours du côté du corps »333. L'esprit qui est une substance incorruptible et indépendante n'est pas responsable de la désunion de l'âme et du corps.

Intuitivement, Descartes avait établi que c'est dans le cerveau que l'âme trouve son siège, plus exactement dans une petite glande, la pinéale334. Bien que dans le Traité de l'esprit La Forge montre qu'il s'agit de « deux choses qui nous puissent découvrir quelle est cette partie (c'est-à-dire la glande pinéale), la première desquelles se prend du Corps et la seconde de l'Esprit »335, il insiste sur cette deuxième catégorie. Son caractère d'organe simple et unique s'explique justement par les choses qui lui viennent de l'esprit, y compris sa mobilité : « L'autre condition qui vient de l'Esprit, est, qu'il est necessaire que cette partie soit simple et unique ; car tous les organes des Sens estant doubles, il n'y a pas de raison pourquoy l'Ame n'aperçoit pas deux objets au lieu d'un, quand un objet vient à faire impression en mesme temps sur les deux organes du mesme Sens, si ce n'est que les deux impressions sont portées jusques à une certaine partie qui est simple et unique, laquelle les reünit en une. De plus, il est necessaire qu'elle soit mobile, afin que l'Ame la faisant mouvoir immediatement, puisse pousser les esprits animaux vers certains muscles plustost que vers les autres »336.

Chez Descartes, la glande pinéale apparaît comme une partie exclusivement organique ayant de l'étendue et, partant, « qui se trouve du côté du corps, pas de celui de l'esprit »337. Chez Louis de La Forge la glande pinéale semble comme suspendue à l'axe central du corps humain : « car étant au milieu du cerveau, et sur un trou, elle est comme suspenduë en l'air, sans que les costés, le dessus, ny le dessous des ventricules puissent arrester ses agitations par leur attouchement »338. Selon nous, La Forge propose dans ce passage une image spiritualisante de la glande pinéale, la seule qui par sa structure semblable à celle de l'âme (elle est simple et unique) rend possible l'interaction entre les deux substances différentes : l'esprit et le corps. Nous considérons que l'interaction entre les deux substances survient dans la pinéale justement à cause de ses trois caractères spécifiques : elle est simple, unique et mobile.

SI L'HOMME PENSE TOUJOURS...

L'axiome cartésien « l'homme pense toujours » suscite chez La Forge un certain paradoxe : où et comment on peut placer l'absence de souvenirs de la période prénatale ?

Descartes tâcha de démêler cette question dans un ouvrage, resté en manuscrit : Le traité de la formation du fœtus, mais il renonça à s'aventurer sur un territoire prêtant aux spéculations.

La Forge essaie de combler cette lacune en proposant une théorie sur les types de mémoire d'une part, et en offrant des arguments d'ordre physique, d'autre part. Persuadé que les événements dont l'enfant est témoin indirect, par les yeux de sa mère, auront une influence importante sur sa vie d'adulte, La Forge agrémente son exposé d'exemples tirés de la vie réelle qui prouvent qu'entre la mère et le fœtus on a affaire à une relation particulière.

Selon La Forge, la mémoire est une faculté exclusivement corporelle ; on ne conserve pas de pensées de cette période soit parce que les espèces animales n'ont pas laissé de vestiges dans notre cerveau, soit parce que les vestiges laissés ne sont pas capables d'obliger l'âme à produire un acte de réminiscence. C'est une situation semblable à celle du fonctionnement du corps pendant le sommeil.

Saint Augustin avait soutenu que l'âme du fœtus est privée de science et de volonté, mais La Forge croit cependant que les âmes pensent dès ce temps-là. Sur le moment de cette union, La Forge affirme : « l'esprit de l'homme a pu être uni à son corps dès aussitôt qu'entre le cœur, le cerveau et les muscles il y a pu avoir une communication suffisante pour entretenir le commerce des pensées et de mouvements. »339

La glande pinéale n'est pas le centre de la mémoire « à cause de sa petitesse et de la fluidité de ses parties »340. Il s'impose donc une distinction entre la mémoire corporelle et la mémoire spirituelle, distinction qui existe aussi chez Thomas d'Aquin.

La mémoire corporelle est étroitement liée à la réminiscence car elle se constitue comme le dépositaire de ses premiers vestiges, elle « conserve les vestiges des espèces qui ont été imprimés sur la glande et dans les esprits »341. Ensuite, la réminiscence aperçoit leur retour. Ce qui semble un peu mystérieux, mais La Forge considère que la particularité de la réminiscence consiste justement dans le fait que la manière d'apercevoir agit de la même façon que l'imagination.

La mémoire corporelle est le dépositaire de ces vestiges, la réminiscence étant celle qui les reconnaît. Quel est donc le rôle de la mémoire spirituelle ? C'est elle qui peut faire la différence entre le familier et le nouveau, mais c'est une faculté qui n'intervient qu'après la séparation de l'esprit et du corps. « La mémoire spirituelle reconnaît si la pensée est un objet nouveau ou si elle a été déjà reconnue. »342 Après la mort, l'homme peut donc garder ses souvenirs : « Et il seroit à mon avis ridicule de penser que quand l'esprit sera séparé du corps et qu'il ne pourra plus se servir de la mémoire corporelle, il ne luy restât aucun moyen par lequel il pût se resouvenir des pensées qu'il aura euës pendant cette vie, ou de celle qu'il aura dans l'autre. »343 La mémoire intellectuelle permet la conservation des souvenirs après la mort. Pour des philosophes comme Averroès ou Spinoza, la mémoire n'est qu'une chaîne de formes imaginées qui ont été accumulées à travers l'expérience, l'imagination et la faculté intellective n'étant par conséquent pas séparées. Selon eux, il n'y a ni une mémoire ultime, ni un moi individuel après la mort.

En cherchant la source des passions inexplicables qui ne sont pas liées à l'expérience individuelle, Descartes avait proposé à la fin du Traité des passions, quelques exemples qui devaient prouver la forte relation qui existe entre la mère et le fœtus (l'aversion vis-à-vis de l'odeur des roses ou la peur des chats, par exemple).

La mère transmet inconsciemment au fœtus des impressions mauvaises que celui-ci ressent terriblement à cause de la structure molle de son cerveau. Au moment où la mère éprouve une passion forte, il se produit une modification sur la superficie du cerveau. À son tour, La Forge parle d'une « ouverture » visible dans les ventricules du cerveau et de l'apparition d'une figure sur la glande. Cette ouverture va faciliter le cours des esprits. À cause d'une structure différente des artères, l'idée est transportée de la glande par les esprits et arrive après un chemin sinueux dans la glande de l'enfant. Par conséquent, « l'idée qui est implantée sur la glande de la mère est aussi imprimée sur la glande de l'enfant »344, une correspondance qui cette fois-ci s'établit au plus haut niveau, celui du cerveau. Mais l'idée qui se trace sur la glande de l'enfant est « disposée à l'envers »345, ce qui n'a aucune influence sur l'effet qu'elle va produire sur l'enfant. Nous pouvons échapper à l'empire de ces aversions par le pefectionnement de notre âme : « en la rendant maîtresse de tous les mouvements du corps qui peuvent dépendre d'elle et en accoutumant ainsi notre chair à suivre malgré elle la loy de l'Esprit »346.

Pour corriger les aversions, La Forge parle d'une « volonté opposée »347 qui obligera les esprits animaux à déplacer les muscles vers la direction opposée. L'unité qui existe entre la mère et l'enfant permet aux deux entités de garder leurs caractères spécifiques et indépendants, c'est pourquoi La Forge utilise l'image de deux luths qui jouent en harmonie : « [...] on peut comparer la mere et l'enfant a deux cordes de deux luths qui seroient montées sur un même ton. »348

CONCLUSIONS

La vision de Louis de La Forge sur l'homme s'avère moins mécaniciste que celle de Descartes. L'homme apparaît chez Louis de La Forge comme un être fini349, soumis entièrement à la volonté divine : « [...] et il est certain que l'Esprit de l'Homme ne choisit, ny son corps, ny les mouvements, ny le temps, ny celles de ses pensées qui doivent se joindre à un Corps ; il ne peut pas non plus le quitter, ny changer, ny luy en associer un autre, ny apporter aucun changement à la manière dont ils sont accoutumé d'agir l'un sur l'autre. »350 Ce qui reste la chose la plus importante pour l'homme dans sa vie terrestre, c'est l'usage du libre arbitre, car « nos actions pour être justes doivent toujours répondre à nos jugemens. »351

BIBLIOGRAPHIE

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3. Descartes, René, Œuvres philosophiques, textes présentés et annotés par Ferdinand Alquié, tome II, Paris, Éditions Garnier, 1967.

*

4. Alexandrescu, Vlad, « La question de l'union de l'âme et du corps en général », in Alexandrescu, Vlad et Jalobeanu, Dana (dir.), Esprits Modernes. Études sur les modèles de pensées alternatifs au XVIe-XVIIIe siècles, Bucuresti, Arad, Editura Universitatii din Bucuresti & « Vasile Goldis » University Press, 2003;

5. Bouissou, Roger, Histoire de la médecine, Paris, Librairie Larousse, 1967 ;

6. Boulnois, Olivier, « Pour une histoire philosophique de la scolastique du XVIIe siècle », in Les Études Philosophiques, janvier-mars 2002 ;

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8. Bréhier, Émile, Histoire de la philosophie de XVe-XVIIe siècles, Paris, Presses Universitaires de France, tome II, 1996 ;

9. Jeannerod, Marc, Le cerveau-machine physiologie de la volonté, Paris, Fayard, 1983 ;

10. Klein, Julie, « Memory end extension of thinking in Descartes's Regulae » in International philosophical quarterly, vol. 42, n°1, march 2002, Fordham University New York, Facultés Universitaires de Namur.

11. Koyré, Alexandre, Études d'histoire de la pensée philosophique, Paris, Gallimard, 1999 ;

12. Koyré, Alexandre, De la lumea închisa la universul infinit, Bucuresti, Editura Humanitas, 1997 ;

13. Vizureanu, Viorel, Descartes, Bucuresti, Editura Paideea, 2000.



321 Le passage est extrait de la Préface à la première édition française de l'Homme de René Descartes ; nous avons utilisé ici l'édition de Thierry Gontier : Louis de La Forge, L'homme chez René Descartes, Fayard, coll. " Corpus des œuvres de philosophie en langue française ", 1999, p. 26.
322 Le traité de l'homme qui faisait corps commun avec Le monde est resté inachevé principalement à cause de la condamnation de Galilée, car la physique cartésienne fut influencée par les découvertes de Galilée.
323 Louis de La Forge était catholique, il a fait des études médicales, et en 1652, à l'âge de vingt ans, il fut reçu docteur en médecine à la Faculté d'Angers. Il exerce quelque temps à La Flèche, au même collège jésuite où il avait d'ailleurs étudié. En ce qui concerne son projet physiologique, il fut influencé par les découvertes de William Harvey concernant la grande circulation du sang. Les observations des anatomistes italiens - nous pensons principalement à l'écho de l'ouvrage de Vésale, De corpori humani fabrica (1543), qui avait produit une mutation qui a rendu possible les expériments du XVIIe siècle, et qui a mené au développement du mécanisme - ont aussi une influence capitale sur la pensée de Louis de La Forge.
324 " Tous ces médecins du XVIIe siècle sont pour beaucoup des médecins chercheurs, des physiologues, des anatomistes. Imprégnés de sciences mathématiques et de physique, ils semblent souvent n'avoir eu pour la médecine que l'intérêt que l'on peut éprouver pour une science pure. " (Roger Bouissou, Histoire de la médecine, Larousse, 1967, p. 168)
325 Voir ci-dessous le passage extrait des Remarques, concernant la position de la glande pinéale.
326 " Concluons donc que l'esprit estant une chose entierement distinguée du Corps, et estant un estre simple, lequel ne peut perir que par un aneantissement total, duquel nous n'avons jamais veu aucun exemple dans la nature, et que la revelation Divine ne nous asseure point devoir arriver ; puis qu'enfin il Pense toujours, et qu'il est indivisible, il ne doit aussi jamais cesser de vivre, et tellement independant du corps, que quand mesme le Corps cessera d'estre, l'Esprit sera toujours stable et subsistera eternellement. " (Traité de l'esprit de l'homme, p. 73-74)
327 " Je say bien qu'il n'est pas impossible que Dieu ait employé la volonté d'un Esprit Angelique pour faire cette union [...], mais la volonté de l'Ange toute n'est pas suffisante, si celle de Dieu n'y concourt et n'y intervient. " (Traité de l'esprit, p. 230)
328 " La première (il s'agit de la cause corporelle qui est la première parmi les causes particulières) se prend de toutes les conditions singulieres qui se rencontrent dans le Corps de chaque Homme, soit à raison de son temperament, de la conformation de ses parties, du mouvement des humeurs, du sang, des Esprits, soit à raison du changement que le Pere, la Mere et les autres Corps etrangers y peuvent apporter. " (Traité de l'esprit, p. 231)
329 La première cause particulière, celle qui tient du corps " a le pouvoir de déterminer Dieu à marier une telle pensée avec un tel mouvement dans un tel Homme, suivant l'article troisième, qui veut que la pensée qui sera jointe à chaque mouvement sera conforme à l'état du corps selon la disposition où il s'est trouvé la premiere fois, qu'il se rencontre le plus souvent, lorsque les esprits animaux sortent de cette manière de la glande " (Traité de l'esprit, p. 231).
330 Traité de l'esprit, pp. 213-214.
331 Traité de l'esprit, p. 200.
332 Traité de l'esprit, p. 225.
333 Ibidem, p. 225.
334 La glande pinéale est connue aujourd'hui sous le nom d'épiphyse ; pinéale vient de sa forme qui ressemble au fruit de pin. On sait que la théorie cartésiene sur le rôle de la glande pinéale était erronnée du point de vue scientifique, car l'épiphyse est une glande endocrine qui contrôle le développement somatique et génital et detérmine le biorythme d'une journée (cf. Viorel Vizureanu, 2000, p. 64).
335 Traité de l'esprit, p. 236.
336 Ibidem, p. 236.
337 Vlad Alexandrescu, in Esprits Modernes, 2002, p. 53.
338 Remarques..., p. 310.
339 Traité de l'esprit de l'homme, p. 374.
340 Ibidem, p. 321.
341 Ibidem, p. 351.
342 Ibidem. Voici ce que Descartes écrit vers la fin du 1642, à Huygens, dans une lettre de condoléances : " [...] que je ne puis concevoir autre chose de ceux qui meurent, sinon qu'ils passent à une vie plus douce et plus tranquille que la nôtre, et que nous les irons trouver quelque jour, même avec la souvenance du passé ; car je reconnais en nous une mémoire intellectuelle, qui est assurément indépendante du corps " (Œuvres philosophiques, II, p. 937).
343 Ibidem.
344 Remarques sur le Traité de l'homme, p. 328.
345 Ibidem, p. 328.
346 Traité de l'esprit, p. 383.
347 Ibidem, p. 386.
348 Remarques..., pp. 325-326.
349 " Il est impossible qu'un Homme puisse posseder tout à la fois toutes les perfections de l'Esprit, tous les avantages du corps, toutes les faveurs de la fortune [...] ", Traité de l'esprit, p. 424.
350 Traité de l'esprit, p. 214.
351 Ibidem, p. 438.