Violette REY
La complexité croissante des sociétés humaines, dont les individus et les groupes plus mobiles et
plus informés sont connectés à des horizons lointain s et divers autant qu’à des lieux immédiats, active
tous les défis liés à la construction et à la transfor mation du lien social – auquel on attribue, peut être
exagérément, trop d’attention (et de vertus ?).
L’hypothétique relation de la proximité sociale favorisée par la proximité spatiale, déjà mise à mal
dans les sociétés urbaines industrielles, prend des c onfigurations de plus en plus contrastées quand les
distances spatiales s’hétérogénéisent avec la diversité des moyens de circulation et communication,
quand la métrique euclidienne du kilomètre cède place aux métriques de distance/temps et au voisinage
virtuel mais instantané du téléphone portable et du E- contact. Tout cela fait un grand remue-ménage
dans les organisations sociales et territoriales, qu i interfère avec les non moins grands changements
géopolitiques associés à la fin de la confrontation binaire « monde libre » versus « monde communiste ».
Des questions surgissent, moins nouvelles en elles-mêmes que nouvelles par la priorité qu’on leur
assigne dans la lecture du devenir contemporain. Ce numéro de l’ARCHES en rend partiellement
compte, en prenant principalement appui d’une part sur les transformations en Roumanie et de l’autre
sur des recherches réalisées dans la mouvance du centre Géophile. Car, à sa manière, l’histoire des liens
qui unissent ce centre et les jeunes chercheurs roumains en sciences sociales participe du grand remue-
ménage et a entraîné un « remue méninges » à propos des pratiques scientifiques.
Dès 1990-1991 des contacts ont été noués par certains professeurs et chercheurs entre les
Ecoles normales supérieures et les universités de Iai, Cluj et Bucarest. Si l’on peut considérer ici le
démarrage des contacts comme un démarrage aléatoire (ce qu’il ne fut pas mais c’est accessoire pour le
propos), la suite de la construction régulière et exigeante des relations scientifiques entre les deux
parties témoigne de la force du lien à distance qui a pu se constituer depuis une décennie. Ouvertures des
frontières, concours de recrutement de pensionnaires roumains dans les Ecoles normales supérieures
(concours SAFE), bourses multiples de mobilité pour la formation-recherche, thèses en cotutelle, et bien
sûr le courrier électronique en ont été les vecteurs et les outils.
Le centre de recherches géographiques « Géophile » de l’ENS Lettres et Sciences Humaines (situé
à Fontenay aux Roses, puis à Lyon depuis l’an 2000), membre de l’unité mixte du CNRS « Géographie-
cités » (ex équipe P.A.R.I.S.) s’est trouvé fort impliqué dans ce rapprochement. Impliqué d’abord comme
lieu d’accueil pour nombre de doctorants et de pens ionnaires SAFE, il est devenu un point de contact
entre eux une fois repartis dans divers centres univer sitaires, un relais stable dans un réseau émergent
de jeunes chercheurs en sciences sociales que rapprochent l’intérêt partagé pour la Roumanie et pour
les changements post-socialistes. Il y avait une trad ition de recherche sur la Roumanie et l’Europe de
l’est au sein de Géophile, une expérience de travaux sur de vastes espaces, dégagée du moule des
espaces nationaux, une pratique et une exigence de comparatisme ; tout cela reçut un nouvel élan à la
faveur du rôle de relais que prit le centre. Les écoles d’été en sciences sociales de Cluj-Beli, co-
organisées par ARCHES et Géophile, ont introduit l’exigence de la pluridisciplinarité.
L’intéressant dans l’affaire est de souligner co mbien ces contacts réguliers nouveaux ont suscité
un infléchissement des problématiques de recherche au sein de la géographie pratiquée de part et d’autre :
un infléchissement sous l’effet des différences de contextes et de paradigmes, comme sous l’effet de
cette pratique interdisciplinaire des écoles d’été et des séminaires (en particulier ceux du New Europe
College) et de l’enrichissement qui en résulte. La reprise des contacts a très vite montré de vrais
éloignements conceptuels, et les fausses proximités permises par les mots scientifiques communs vidés
d’épaisseur vécue et signifiante. Mais plus encore, cette reprise a enclenché un attrait de la différence à la
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mesure de sa force, un souhait réciproque d’en saisir le contenu et le sens. A défaut de proximité, un
rapprochement réel dans la distance s’est opéré.
Au rang des renouvellements conceptuels et pr oblématiques figure la priorité accordée au
territoire sur l’espace, c’est à dire une lecture qui met au centre la relation de représentation et
d’identification entre société et espace, entre individus et lieux.
La région comme symbole de la cohésion socio-spatiale, comme niveau privilégié par l’approche
géographique pour saisir l’organisation des liens comp lexes entre la société et son espace, ne pouvait
plus être saisie de façon classique, tant les processu s de déterritorialisation dus au système socialiste
puis à sa disparition lui ôtait tout contenu fonctionnel habituel. Deux autres niveaux ont pris place dans
les investigations : le lieu, la force des lieux locaux et les mémoires associées, l’espace étatique sommé de
se restructurer dans sa gestion administrative et en accordant place aux collectivités territoriales
démocratiquement élues. Soit deux entrées qui renvoi ent à la question de l’identité inscrite dans le
territoire et la territorialité, et qui exigent la prise en compte de la composante culturelle et de la
composante politique pour comprendre les racines des cohésions. Dans ce changement de perspective,
les approches des sociologues, des anthropologues et des politistes sont nécessaires, tout comme le
regard critique des philosophes. Dans ces opérations de décentrage/recentrage, les apports du courant
postmoderne ont joué, d’ailleurs plus en provenance de l’est, car la déconstruction postmoderne s’est
trouvée en résonance immédiate auprès des jeunes chercheurs roumains. Il en est résulté un éventail de
travaux géographiques fortement inspirés et influencés par ces nouveaux regards.
Les recherches sur les processus spatiaux associés aux dynamiques sociales ont approfondi les
questions de discontinuité, de rupture, de frontière , les formes de concentration et ségrégation qui
émergent sous l’héritage de l’apparente tendance à l’homogénéisation de la période précédente. En
particulier on est sorti du champ des systèmes de peuplement et d’habitat pour faire face à l’évidence
d’un hiatus en partie nouveau entre villes et villages, et pour en explorer les fondements sociaux. Outre
les travaux sur la Roumanie, d’autres études sur les métropoles de Sofia, Varsovie, Berlin, Prague,
Budapest apportent un indispensable regard compar atif sur ces sujets de proximité spatiale et
ségrégation sociale, sur le rôle de la culture dans ces jeux d’espaces. Si le territoire s’est d’une certaine
manière substitué à l’espace géographique, les analyses spatiales appuyées sur les théories statistiques et
les formes cartographiques ont orienté leurs investigations vers l’analyse des trajectoires temporelles des
lieux, vers les types de dynamiques et de recompositions spatiales (cf. les travaux publiés par l’équipe du
CUGUAT de l’Université de Iai, ou l’Atlas de la Roum anie). Soit une autre façon de considérer les
cohésions territoriales et les effets de voisinage, et de donner appui ou démenti aux diverses proximités
explorées par ailleurs.
Cette expérience de construction de liens intelle ctuels et scientifiques, transnationaux et peut
être transdisciplinaires pour l’avenir, est une expérience partie de la base et appuyée sur des individus ;
elle exprime un certain esprit et un certain regard sur le monde ; elle ne fait pas une communauté car ce
n’est pas son propos, mais assurément elle constr uit l’Europe. Elle est une expérience parmi les très
nombreux autres cas qui se développent dans le contexte de la mobilité généralisée et des interactions
multiples qui lui sont associées. Ce mouvement d’ensemble supprime moins les différences, les limites et
les frontières qu’il ne les modifie, les déplace, en rend certaines caduques et en fait naître d’autres. Voilà
un vaste chantier qu’il faut continuer d’explorer !