Violette REY, Catrinel TROFIN GILLE
ABSTRACT
Each historical society builds on the bonds with the territory and often the territorial solidarity has
the upper hand on the more global social splits. In this sense, the proximity –spatial and/or
ideological – between voters and elected members is essential, because it is the expression of the
confidence citizens have in the political instituti ons. But, approached from the geographic
repartitions’ angle, the first post-communist decade of electoral practices and ballot results (1992,
1996, and 2000) questions the pertinence of the say ing « tell me where you live and I’ll tell you
how you vote… ».
The analysis of the voting conditions and of the behavior of the elected after the ballot presents
the deformations of the link between voting behavior and location. The progression of abstention
and the obliteration of the differences in pa rticipation between regions or between town and
village suggest the rise of a double indifference ( geographical and political). As for the voting
differences on one side and the other of the Carpathians, their structure from one election to the
other sends to a complexity, which is non reducibl e to the often-quoted culturalist identification
scheme.
Des élections libres et des électeurs ayant le choix entre plusieurs partis, telle a été la
manifestation concrète la plus symbolique d’une liberté individuelle et sociale recouvrée et de l’entrée
en démocratie après la chute du Rideau de Fer. Les surprises des comportements politiques n’ont alors
pas manqué, après 50 ans d’uniformité de vote s ous la tutelle du Parti-Etat. L’année 2004 – 4 e grand
rendez-vous des citoyens aux urnes, après les premières élections provisoires de 1990 – sera une année
électorale aussi chargée que les précédentes (scrutin local, législatif et présidentiel), mais déjà gagnée par
une certaine morosité puisque la première vague d’adhésion à l’Union européenne du 1 er Mai laisse la
Roumanie à l’écart, et que ses deux alternatives pol itiques n’ont pas réussi à apporter les changements
espérés (présidences de I. Iliescu 1992 et 2000, présidence de E. Constantinescu 1996).
Interpréter les résultats de vote, au fur et à mesure de leur annonce en provenance des
différentes parties du pays, en supputant de leur co rrélation avec les caract éristiques des lieux, telle
est toujours l’affaire des grands soirs de cons ultation politique ; les sondages pré-électoraux s’y
emploient de même. Il y a donc, bi en enracinée, la conv iction que la territori alité et la proximité
spatiale interviennent dans le comportement électoral. Précison s d’emblée que cette hypothèse de
relation entre un résultat de vo te et un contexte spatial n’ a aucune prétention à offrir une
explication/interprétation globale du résultat des urnes, mais qu’elle en représente une entrée
possible 1.
C’est précisément cette question que nous nous proposons d’examiner en relisant les résultats
des élections de la décennie de transition, où le retour du politique a été non moins important que la
mutation économique pour des sociétés en quête d’identité et de solutions immédiates à leurs multiples
1 Cf Political Geography no. 2, vol 15, 1996, consacré à la géographie électorale et au débat sur le rôle du contexte
géographique.
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difficultés de développement. Le politique est appe lé à reconnaître et prendre en charge tous les
problèmes, hérités ou engendrés par la transition2.
LES PRÉSUPPOSÉS DE LA GÉOGRAPHIE ÉLECTORALE CLASSIQUE
De quels facteurs relève l’irrégulière répartit ion des résultats électoraux ? Etudes empiriques
multiples et élaborations plus théoriques ont conduit à mettre en avant trois sortes de modèles
interprétatifs dans les pays de tradition électorale parlementaire.
Les premiers travaux ont cherché l’explication du côté des structures de longue durée et
d’évolution lente qui façonnent l’espace et indivi dualisent des régions : le type de peuplement, les
structures familiales, les structures de propriété et le rapport au patrimoine, la composition religieuse, le
niveau d’éducation... autant de caractères qui ont été convoqués pour comprendre les climats politiques
régionaux, selon l’expression du pionnier en la matière que fut A. Siegfrid (1913). On peut dire qu’il s’agit
d’un modèle à forte connotation culturelle et anthropologique.
Avec l’urbanisation croissante et la mobilité inte rrégionale élargie au sein de chaque Etat, la
société civile a perdu de ses particularités provin ciales et s’est homogénéisée au plan national. Elle a
opéré un transfert progressif de ses horizons locaux au profit de l’horizon national, parallèle au transfert
de ses champs d’intérêt vers des intérêts catégoriels plutôt que locaux. C’est alors que la sociologie
électorale prend un grand essor. Dans le registre spatial, la différenciation entre l’urbain et le rural
subordonne la différenciation régionale ; soit d’a bord de façon assez tranchée (ville/campagne), soit
ensuite de façon plus nuancée en fonction d’une ca tégorisation de l’espace (urbain, périurbain,
multipolarisé, rural plus ou moins exclusif) répondant à l’évolution même de son organisation globale. La
composition socio-professionnelle, le niveau de vie et les facteurs économiques, puis les propriétés
spatiales en tant que telles, prennent la priorité pou r interpréter la géographie des urnes. Les modèles,
appuyés sur l’usage croissant des méthodes statistiques de l’écologie factorielle, sont de nature plutôt
économiste et matérialiste. Ces deux types d’approches spatiales cernent ce que l’on peut appeler les
caractéristiques du corps électoral et ses prédispositions de vote, mais elles sont externes au système
électoral lui-même.
Une troisième direction théorique, développée par les politologues, consiste à mettre l’accent sur
les conditions à court terme du vote lui-même et sur le jeu stratégique des électeurs et des élus face
aux enjeux de l’élection. Elle fait intervenir le rôle des conditions de scrutin dans la répartition des
résultats, c’est-à-dire la manière dont l’institution étatique et la classe politique pensent et organisent la
production des votes. Elle fait également intervenir les conditions de diffusion de l’information, le niveau
d’information politique auquel l’électorat a a ccès. Cette troisième direction est une approche
internaliste politologique, centrée sur la relation ent re le système de vote proposé et les électeurs-
acteurs ; elle renvoie aux fondements, aux représentations et aux valeurs qu’une société se donne dans
sa façon d’organiser et de gérer la chose publique et politique.
Des trois modèles c’est assurément le troisième le plus difficile à mettre en œuvre pour analyser
la différenciation géographique des résultats des ur nes. Son utilisation n’exclut en aucun cas les autres
schémas interprétatifs, en particulier la notion du climat politique localisé dont la validité varie en fonction
de la conjoncture. On sait bien que chaque société conc rète et historique se construit dans un ancrage
au territoire sur lequel s’exerce sa quotidienneté et se fonde son identité, et qu’en maintes occasions la
solidarité territoriale l’emporte sur d’autres clivages sociaux de portée plus générale. Toutefois on sait
aussi l’ambiguïté et la relativité de l’associat ion entre proximité spatiale et proximité sociale 3 ; soit à
cause des cas où proximité spatiale se combine avec distance sociale, dans des situations de ségrégation
sur courtes distances (quartiers urbains, « ghetto ethniques » villageois…) ; soit parce que la montée
2 Cf. J.M. de Waele, 2002, Partis politiques et démocratie en Europe centrale et orientale , Editions de l’Université de
Bruxelles. 3 C. Rhein, « Intégration sociale, intégration spatiale », in Espace Géographique, no. 2, 2002, pp.193-207.
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contemporaine de la mobilité résidentielle relativise la signification d’identification au lieu et introduit
une volatilité de la localisation des attitudes politiques. Cette réserve sur le lien entre proximité spatiale
et proximité sociale annoncée, l’interprétation géographique d’un vote fait alors sens seulement au
niveau des tendances dominantes, exprimées par des scores élevés.
Ces présupposés « classiques » sont confrontés à un contexte de transition qui présente certaines
particularités en Roumanie. Tout d’abord, il s’agit d’une inexpérience politique plus grande que dans les
pays voisins, suite à la dictature de Ceauescu qui avait su rendre inexistants les mouvements dissidents,
ce qui donna en 1990 un paysage politique particulière ment inarticulé, hors le mouvement du Front du
salut national, qui se révélait vite l’héritier réfo rmé du modèle étatique précédent avec beaucoup de
représentants de l’ancien régime. Ensuite l’étonnant « retour paysan » singularise le pays, à cause de la
formule radicale de décollectivisation adoptée ; l’effectif des emplois agricoles reprend aussitôt une
courbe ascendante (plus du tiers de l’électorat) dans des campagnes toujours fortement peuplées (45%
de la population est classée rurale). Enfin, particularité mais non singularité, la forte minorité hongroise –
surtout en Transylvanie centrale – pèse de façon cachée ou explicite sur la vie politique du pays, comme
une menace à l’intégrité du territoire étatique, dans une logique de la peur si bien analysée par I. Bibo :
« parler de la mort de la nation ou de son anéantissement passe pour une phrase creuse… aux yeux
d’un occidental… alors que pour les nations d’Europe de l’Est… il suffisait de cela pour mettre en doute
leur existence ».
LA QUESTION DE LA PROXIMITÉ ENTRE LES ÉLECTEURS ET LEURS ÉLUS
Cette question de la proximité est essentielle, car à travers elle s’exprime la confiance que le
citoyen éprouve vis-à-vis des institutions politiques. S’il est convaincu de cette proximité, l’électeur peut
espérer que ses attentes et ses problèmes seront reconnus et traités comme tels au niveau politique ; il
est alors en confiance avec le système politique auquel il appartient.
Toutefois la notion de proximité entre les électeurs et les élus recouvre deux types d’acception,
qu’il faut s’efforcer de distinguer dans l’analy se. Une première proximité renvoie à une connaissance
directe entre électeurs et candidats, d’autant plus fréquente s’il s’agit d’élections locales : elle est une
proximité sociale fondée sur la proximité spatiale ; elle fait intervenir la distance géographique et
l’héritage historique identitaire des constructions territoriales. Beaucoup plus difficile à mesurer, la
seconde proximité est de nature idéelle, fondée sur le partage de principes, de valeurs et d’idéologie ;
elle s’exprime par l’adhésion à des programmes de partis 4, sans que les électeurs aient forcément une
connaissance précise des candidats, ni qu’intervie nne une dimension spatiale dans cette proximité
d’affinité politique, ce que l’on nomme la « nationalisation » des valeurs et/ou des enjeux. Selon la nature
de la consultation et la manière dont les leader s politiques conduisent leur campagne, ces deux
composantes de la proximité fonctionnent plus ou moins conjointement. Dans le cas du choix d’un
président de la république, la proximité est d ’abord symbolique, exprimant le partage d’une vision
commune sur le devenir du pays ; dans le cas du choix d’un élu local ou d’un élu parlementaire, la
proximité relève d’abord de l’interconnaissance élargie, d’autant plus nécessaire que l’on attend de l’élu
une implication directe dans la gestion de la collectivité locale qui l’a choisi. Les mécanismes de cohésion
sociale sous jacents à chaque cas relèvent d’échelles spatiales différentes.
Le mode de scrutin et le type de circonscription électorale – c’est-à-dire les règles du
fonctionnement électoral – ne sont pas étrangers à la plus ou moins grande proximité recherchée entre
électeurs et élus. En Roumanie, le choix a été fait d’une représentation des partis sur scrutin de liste à la
proportionnelle ; ce choix sort les attitudes polit iques des questions locales (de « clochemerle »), il
contribue à leur « nationalisation » et conduit au renforcement du poids des partis sur les personnalités
4 Sur la question du mode de représentation des partis par le scrutin proportionnel et ses incidences sur la formation
d’une « démocratie des partis » cf. D. Barbu, « Du parti unique à la particratie » in De Waele (2002) op. cit., pp. 205-
213. Sur la question du niveau local comme terrain d’observation de la construction démocratique post-communiste,
cf. C. Perron, Les pionniers de la démocratie, PUF, Paris, 2004, 320 p.
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locales (phénomène de partitocratie, Barbu, 2002). Dans cette logique, les maillages communaux et de
judee constituent les circonscriptions électorales, sans qu’il y ait de façon intermédiaire des
circonscriptions territoriales dont les élus seraient les représentants ; il n’y a donc pas de principe de
représentation territoriale complétant la repr ésentation démographique ; cela évite le problème
récurrent du « charcutage » (« gerrymandering ») à travers lequel un pouvoir en place essaie de
consolider sa position en redécoupant les circonscriptions à son avantage ; inversement cela limite la
proximité entre l’élu et les électeurs. On saisit t oute l’ambivalence d’un tel choix de représentation
proportionnelle pour construire un système représent atif démocratique en cette période de sortie du
système communiste, quand il s’agit à la fois d’ouv rir l’horizon politique des électeurs aux grandes
questions du moment et d’être à l’écoute de leurs préoccupations immédiates.
Par ailleurs la répartition des bureaux de vote ne tient que médiocrement compte de la
répartition de la population et des contraintes d’accessibilité ; en particulier certaines zones
montagneuses n’ont pas un bureau par village, ce qui peut être un handicap (Maramures et Carpates
orientales). Cette insuffisante prise en compte d’ un support territorial approprié se traduit par la
dissymétrie de représentation entre le centre et les périphéries – au niveau des communes comme des judee.
Ainsi, sur les trois consultations de la décennie, on a pu constater qu’un grand nombre de villages n’ont
jamais bénéficié d’un représentant dans leur Conseil local de commune, et qu’au niveau du Conseil
départemental c’est la ville chef-lieu qui le do mine de façon écrasante – les élus du chef-lieu
monopolisant cette structure. Or, en particulier pour ce qui relève des questions de gestion locale, il est
bien évident que les problèmes diffèrent entre les villages et le bourg centre, entre la ville chef lieu et sa
périphérie immédiate, entre elle et les autres ville s du département et les communes rurales. De telles
dissymétries de représentation éloignent a priori une partie des électeurs de la chose politique et
favorisent leur désintérêt, mettant un obstacl e à une concertation entre eux et les élus pour une
participation aux projets et aux décisions5.
A la distance spatiale, qui peut être préjudicia ble à une concertation sociale et politique et qui
dépend largement de l’organisation même du sc rutin, s’ajoute une autre distance géographique qui
relève des horizons d’ambition des élus et de la manière dont le pouvoir bucarestois s’efforce de capter
à son profit les élites politiques. Le « Livre Bleu de la Démocratie » 6, avec ses données disponibles sur
les membres du Parlement élus en 2000, permet d’analyser ce phénomène : environ 20% des députés et
sénateurs élus dans des circonscriptions départemen tales sont en fait établis à Bucarest et ont été
propulsés dans les départements par les structures centrales. Ce cas de figure, en soi assez banal, est
aggravé par le fait que la plupart n’ont pas dans le s législations précédentes occupé une charge élective
de niveau local ou départemental ; sur les 485 parlementaires de 2000 seuls 18 ont été antérieurement
des élus locaux, soit environ 5%. Les deux échelon s de représentation politique – l’échelon local et
l’échelon national – suivent des trajets parallèles, produisant deux corps politiques distincts et sans
réelle connexion. Et si l’on a des ambitions ministérielle s, la filière politique locale ne présente guère
d’intérêt car la filière parlementaire suffit7.
Cette subordination du local aux enjeux nationaux se renforce après la consultation électorale de
façon presque extravagante, parce que les élus lo caux (en particulier les maires) peuvent changer
d’appartenance politique au vu des résultats législatifs qui sont postérieurs : ainsi après un an de prise de
fonction, 22% des maires ont troqué l’appartenance politique sur laquelle ils avaient été élus pour choisir
à 80% la carte du parti du gouvernement (le PSD)8 !
5 Pour se porter candidat il faut savoir se faire connaître des électeurs et montrer une aptitude à la représentation de
leurs intérêts, ce qui probablement limite les candidats potentiels lorsqu’ils sont originaires des villages éloignés. 6 « Le livre bleu de la démocratie », Association Pro Democratia, Bucarest, 2001.
7 C. Trofin, « Reconstruire le politique en Roumanie – du consensus à la majorité », in Espace Populations Sociétés, no.
1/2004.
8 « Migraia politic în administraia local » (La migration politique dans l’administration locale), Institutul pentru
Politici Publice, Bucarest, 2001.
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LE DEGRÉ DE PARTICIPATION AU VOTE, UN TEST DE CIVISME ?
Le taux de participation au vote est d’abord a ffaire de contexte politique : en système autoritaire
voire totalitaire un taux très élevé est automatique, tout comme dans les pays où l’acte de vote est une
obligation légale ; il est ensuite affaire de type de consultation, l’électeur se déplace davantage pour un
objectif national que local. Ces réserves faites, la présence aux urnes est en général interprétée comme
une mesure de civisme, comme l’expression de l’appartenance au corps collectif de la nation. Aller
voter, c’est se sentir citoyen, marquer sa confianc e dans le système politique lui-même, se sentir en
prise et en dialogue avec « eux, les élus ». Il s’agit donc du reflet d’une cohésion sociale relativement
abstraite et de large portée, qui dépasse la not ion de proximité spatiale physique. D’ailleurs les
interprétations de la forte évolution récente au profit de l’abstention dans les démocraties occidentales
invoquent principalement ce décrochement entre les électeurs concrets et le corps collectif, entre le
corps électoral et les partis censés les représenter.
Les taux de participation aux différentes cons ultations – 1992, 1996, 2000 – sont élevés mais
enregistrent déjà un recul (76%, 76%, 65% pour les législatives, 62%, 56%, 51% pour les municipales) ;
l’électorat a fait l’expérience du réformisme néo soci aliste jusqu’en 1996 (I. Iliescu, Président), puis de
celle des démocrates jusqu’en 2000 (E. Constantinescu, Président), avant de revenir au choix de I. Iliescu
et de son parti (PSD). En moins de 10 ans, on est donc passé d’une attitude très participative, combinant
sans doute l’engagement nouveau vers la démocratie et les attitudes anciennes de la présence
« obligatoire », à une attitude que l’on pourrait quali fier de plus indépendante et individualiste où le
comportement d’abstention exprime un choix. Un c hoix…et un jugement : celui d’une défiance vite
retrouvée vis-à-vis d’un corps politique qui ne répond pas aux attentes des habitants.
Contrairement à une idée souvent exprimée selon laquelle les citadins, censés être plus ouverts
au débat politique et à la chose publique, devraient avoir un taux de participation plus élevé que les
ruraux, le plus souvent c’est l’inverse qui se produit. En effet la participation au vote en ville se fait plutôt
dans un contexte d’anonymat tandis qu’à la campagne l’interconnaissance est forte et conduit à se
rendre au bureau de vote. Ce phénomène, connu dans les pays de longue tradition de vote, fonctionne
aussi en Roumanie : dès 1992, le taux de participation est moindre dans les villes municipes que dans les
villes moyennes et petites et a fortiori dans les communes rurales (Rey, 2001). Autrement dit, le poids
électoral des campagnes ne provient pas seulement de leur part dans le corps social et territorial
roumain mais aussi de leur action participative – même si celle-ci est largement illusoire si l’on tient
compte du manque local de représentativité des élus précédemment présenté9.
C’est là un reflet de la question plus large de la forme de la structuration sociale, avec ses types de
groupes intermédiaires et le rôle qu’y joue la configuration spatiale. La participation au vote, lue comme test
de civisme, est le produit complexe d’une décision individuelle mais contextualisée ; elle incorpore le
sentiment d’intégration à un groupe intermédiaire -entre le moi individuel et le moi citoyen du pays. La question
devient alors celle de comprendre comment ces groupes intermédiaires se constituent et se transforment,
comment leurs dynamiques construisent (ou non) de la cohésion sociale interne et élargie.
Plus riche de commentaires immédiats est la géogra phie générale du niveau de participation dont
les différences, initialement fortes et révélatric es de climats politiques, peuvent éclairer certaines
cohésions régionales.
Le taux de participation moyen, élevé en 1992 et 1996, se répartit selon une régionalisation
marquée. La participation dépasse les 80% dans le bloc de la Transylvanie centrale où les populations
hongroises sont les plus présentes, ainsi qu’en Ba nat et Criana, puis dans les zones montagneuses
moldaves (Suceava, Bacu), dans la plaine du Bas Danube (Brila) et en Dobrogea. A l’inverse
l’absentéisme atteint les 50% dans les montag nes du Maramure et des Apuseni, en Olténie
9 Il est intéressant de noter que ce décalage de participati on se retrouve au sein même des communes rurales : les
électeurs villageois ont un taux de participation supérieure aux électeurs du bourg centre, ce qui réduit la portée de
l’isolement comme facteur d’abstention (cf. M. Suciu, C. Trofin, « L’autonomie locale en Roumanie, entre déficit
démocratique et anachronisme fiscal », Colloque Refonder les territoires, une nouvelle géographie administrative à l’Est de
l’Europe, ENS-LSH Lyon, janvier 2003.
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particulièrement le long du Danube. Entre 1992 et 1996, avec une moyenne nationale qui reste la même,
la géographie de la participation reste semblable dans ses grands traits, mais avec une réduction des
situations extrêmes. Et en 2000, la montée de l’a bstention (35%) a un caractère généralisé tel, que les
pôles d’ultra civisme de 1992 (participation supérieure à 80%) ne sont plus que des cas isolés, et que la
carte de 2000 n’est qu’un reflet très pâle et appr oximatif de celle de 1992. En particulier les campagnes
moldaves et le Banat-Criana se détournent largement des urnes, à l’opposé de leur attitude initiale.
Ces différences géographiques qui, d’initialeme nt marquées deviennent des nuances, font appel à
plusieurs registres d’influence. Tout d’abord s’impose la force du vote ethnique hongrois (et par
ricochet du vote nationaliste roumain en voisinage immé diat – cf. les judee Mure et Harghita) qui fait
confiance à la procédure électorale libre pour affirmer son choix d’une solidarité communautaire ; les
ethniques hongrois (la communauté hongroise) bénéficien t de la possibilité constitutionnelle d’avoir un
parti identifié « magyar » 10 et par conséquent votent pour ce parti. Les plus forts taux de participation
sont donc de nature ethnique et individualisent la Transylvanie et le Nord-Ouest. En région bas-
danubienne, la crainte du retour a ux grands domaines privés et sous contrôle étranger enclenche une
présence protestataire massive aux urnes. Quant à la diversité des taux de participation en montagne de
peuplement roumain (soit très fort, soit très faib le), elle montre que les communautés villageoises
montagnardes n’ont pas partout gardé des comportements de réponse collective.
En d’autres termes, la progression de l’abstentionnisme et le recul des différences de participation,
d’une région à l’autre comme d’une catégorie de lieu à l’autre, suggèrent la montée d’une double indifférence.
UNE INDÉCISE BIPOLARISATION DU PAYSAGE POLITIQUE
Quel gagnant et où ? Quel perdant et où ? Car tel est bien l’objectif d’un vote que de désigner le
gagnant (parti ou élu) qui aura le pouvoir et la charge d’orienter et de gérer la collectivité, pendant la
durée de sa législature.
Pris dans leur globalité, les résultats montrent que la structuration a été indécise entre quelques
grands partis, tout comme leur insertion dans la mouvance d’une bipolarisation politique – laquelle est
généralement considérée comme caractéristique de s régimes démocratiques mûrs. Le parti des
Hongrois (UDMR), identifié sur son programme de défense culturelle identitaire, s’individualise
strictement à sa communauté et aux régions qu’elle occupe. Le camp néo socialiste, dont l’étiquette de
‘conservateur’ rappelle certaines continuités avec les valeurs communistes, a dominé la scène de 1990 à
1996, puis de nouveau depuis 2000, sous la direction de I. Iliescu et avec des dénominations diverses
(FSN, ensuite FDSN, PDSR et PSD). Ses adversaires ‘réformistes’ totalisèrent moins de voix, quand ce
fut leur tour entre 1996 et 2000 et leur coaliti on s’avéra très fragile, en permanent ré-équilibrage
interne. L’alternance démocratique fonctionne, mais avec une forte dissymétrie, qui paraît favorable à
l’émergence d’une troisième composante, canalisant les ressentiments nationalistes et anti-occidentaux
(voir le score de 28% du leader extrémiste Vadim Tudor en 2000).
L’intention ici n’est cependant pas d’analyser la série des résultats, mais d’examiner la réponse des
urnes au regard de l’ancienne frontière entre l’Em pire austro-hongrois et la Roumanie du Vieux
Royaume, marque de discontinuités en maints dom aines qui taraude les esprits et empoisonne les
analyses. Un vain combat consiste à faire accréditer (ou non) l’idée que l’hétérogénéité (la différence) est
trop forte pour avoir été significativement modifiée depuis l’unification de 1918. Le retour des élections
libres et les différences de vote de part et d’autr e des Carpates ont en partie ré-alimenté ce combat ;
c’est ce combat qui trouve des arguments dans la thèse culturaliste de Huntington, selon laquelle la ligne
des Carpates marquerait le partage entre une société sous influence orthodoxe-byzantine et une région
transylvaine sous influence catholique et protes tante, plus imprégnée des pratiques politiques
occidentales, que ce serait donc une ligne majeure de cloisonnement civilisationnel.
10 En Bulgarie, la Constitution interdit l’étiquetage ethnique pour un parti politique.
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Certes, différence de vote de part et d’autre il y a, mais dont la structure d’un scrutin à l’autre
renvoie à une complexité non réductible à ce schéma d’ identification. On est là au cœur des rapports
entre société et territoire et au cœur du débat su r la manière d’articuler la cohésion sociale identitaire
avec l’appartenance territoriale, lue comme une proximité spatiale.
En 1992 l’implantation des « réformateurs » n’a d ’assise qu’en Banat et avec quelques taches en
Transylvanie méridionale ; c’est alors le moment où s’enclenche l’image de la Transylvanie démocratique. En
1996 cette implantation se confirme ; elle s’élargit sur toute la Transylvanie (hormis les zones à vote ethnique
hongrois et nationaliste roumain) et aussi en direction des grandes villes du croissant externe. Mais en 2000
arrivent la déroute des réformateurs et surtout l ’irruption en force des nationalistes xénophobes (C.V.
Tudor) : or où se produit cet ébranlement nationali ste à contre courant de l’idée de démocratisation
politique ? Précisément en Transylvanie, qui opère un ‘retournement de son image de région démocrate’, et
où pour les résultats du vote des législatives les communes se répartissent entre majorité aux conservateurs,
puis au parti hongrois, puis au parti « România Mare ». Les communes avec choix en faveur du camp
démocrate ne sont plus qu’en tout petit nombre et dispersées ; disparus de la carte le bastion démocrate du
Banat, celui des départements de Braov et Sibiu… et même Bucarest et Constana !
Au total en 2000, il y a conjointement une homogéné isation sur l’ensemble du pays d’une part en
matière de civisme, mais avec un fort tassement global de la présence aux urnes et avec un
abstentionnisme largement pratiqué en Transylvanie, de l’autre en terme d’influence des néo socialistes
conservateurs qui ont repris largement position en deçà des Carpates. S’agit-il d’une expression
d’homogénéisation territoriale globale à travers laquelle se structurerait la cohésion sociale nationale ?
S’agit-il, à partir de situations régionales ayan t des dynamiques différentes voire inversées, d’une
convergence durable ou momentanée, profonde ou accidentelle ? Les changements observés en Arad et
Maramure entre les trois scrutins de législatives laissent les questions ouvertes. En Arad – jude de la
plaine occidentale, de diversité ethnique notable et ayant de bons indices de niveau de vie sur plusieurs
critères (automobile, mortalité infantile, investissements étrangers…) 11, on passe d’une majorité des
communes en faveur de la Convention démocratique en 1992 et en 1996 à une majorité en faveur du…
parti nationaliste « Romania Mare ». En Maramu re – jude montagnard en situation économique
médiocre, et à dominante roumaine plus marquée, on choisit successivement le parti néo-socialiste en
1992, les démocrates en 1996 et les nationalistes en 2000, avec à chaque fois un comportement
électoral très réservé ; les habitants de ce département, qui dès le début des ‘90 alimentent largement la
circulation migratoire plus ou moins clandestine vers l’UE, seraient-ils surtout préoccupés de leur
mobilité (et indirectement plus engagés dans la construction de l’Union « par ses marges », Diminescu,
2003) que préoccupés de leur participation citoyenne à la Roumanie actuelle ?
Analysée sous l’angle des répartitions géog raphiques, la brève présentation des pratiques
électorales et des résultats des urnes en 1992, 1996 et 2000 remet en question la pertinence de l’adage
introductif « dis-moi où tu habites, je te dirai comment tu votes … »12. Plus précisément elle en limite la
portée interprétative et elle en renouvelle l’intérêt.
Deux espaces politiques se sont constamment dist ingués de part et d’autre de la ligne des
Carpates ; leur distinction enracinée dans l’h istoire longue n’en est pas pour autant synonyme de
coupure civilisationnelle ; elle procède bien davantage d’enchaînement de processus, qui ne démarrent
pas au même moment, qui n’ont pas la même ampleur et qui reconstruisent en permanence de la
différence de part et d’autre de la ligne, sans que cette dernière soit une « fracture ». Du côté de la
Moldavie et de la Valachie (le Vieux Royaume d ’avant 1918) l’homogénéité répétée est la règle, avec le
choix en faveur du parti néo conservateur, et seul es les grandes villes y échappent épisodiquement.
Cette conformité générale d’attitude politique sign ifie certes une certaine homogénéité sociologique,
mais que l’on ne peut extrapoler comme synonyme de c ohésion sociale ; en outre elle ne montre pas,
11 Cf. Atlas de la Roumanie, 2000.
12 A l’échelle de l’ensemble des pays qui vont adhérer à l’UE le 1 e Mai 2004, la même question peut être posée au
sujet des résultats des référendums pour l’adhésion, cf. V Rey, H. Roth-Sallard, S. Mulatier, « Elargissement à l’UE :
résultats des référendums sur l’adhésion des PECO », Cibergéo, 2004.
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autant qu’on pourrait le croire, un suivisme télé commandé par ce qui reste des anciennes élites
politiques, car ici on s’est saisi de l’abstention comme attitude protestataire.
Du côté de la Transylvanie et du Banat l’ hétérogénéité et la volatilité des comportements
politiques l’emportent ; les cohésions sociales locales sont plus fortes (effet éthnique) mais les choix
politiques plus changeants sembleraient traduire peu de cohésion globale et plus d’incertitude sur
l’adhésion politique. Une question mériterait d’être approfondie, celle de l’effet de l’urbanisation
socialiste fondée sur l’arrivée massive de ruraux du Vieux Royaume vers les sites industriels en déficit de
la Transylvanie et du Banat, puis du contre effet post 1990 avec le retour de ces nouveaux urbains dans
leurs provinces d’origine, si bien que le brassage socio-géographique n’a pas été aussi profond et durable
qu’on le prévoyait dans les années ‘8013.
Cette analyse de la spatialisation des votes est à poursuivre, car elle informe sur les dynamiques de
cohésion socio-politiques qui travaillent la société roumaine et sur sa déterritorialisation/ reterritorialisation.
La double indifférence émergente – par l’abstention comme vote protestataire, par la moindre différenciation
régionale comme montée de la « nationalisation » des valeurs et des enjeux – est l’expression de
recompositions géographiques encore indécises. L’interférence complexe de facteurs d’échelle différente
l’emporte sur l’emboîtement des niveaux d’appartenance ; le flou de la catégorisation des espaces, le flou des
groupes intermédiaires combinant les intérêts individu els et l’adhésion à un projet politique sont des
phénomènes propres à cette période de transition. Ils peuvent être lus aussi bien comme l’expression d’une
confusion propre à la période de transformation ou comme l’expression d’une évolution se rapprochant du
comportement des sociétés ouest-européennes, politiquement compliquées.
Alors que vont donner les élections de 2004 ? L’imprévisibilité reste à l’horizon ; les sondages l’indiquent
aussi bien pour le taux de participation que pour l’orientation partisane, avec un risque d’éparpillement et de
répétition d’une indifférence géographique de vote. La question de la confiance politique reste entière.
RÉFÉRENCES :
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la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 340 p., 2003.
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Populations Sociétés, no. 1/2004 (à paraître).
13 Ceci renvoie à la problématique de l’urbanisation socialiste comme « urbanisation inachevée ».