Octavian GROZA
ABSTRACT
From a geographic viewpoint, territory of a group means firstly institutional proximity (respect for
the same values), as a natural consequence of the spatial proximity (non conflicted sharing of the
space) of its members. The cohesion of territory cannot be assured however unless the
conditions for the total freedom of information within the group are fulfilled.
This paper presents, from a diachronic perspective, the avatars of territorial architecture caught
between the aspirations of groups that are rooted in the various forms of the local and the day-
to-day and the requirements of the state territory projections.
… AU COMMENCEMENT FUT LE LIEU…
Le territoire, comme produit social, implique un projet ( transactionnel, dirait Claude Raffestin) et
un objectif, pour ne pas dire une finalité.
Le projet territorial , issu de la négociation des conflits entre l’individu et son groupe, pose la
question des relations entre l’Un et le Multiple ou entre l’Un et son environnement social. Le besoin de
la création de structures de négociations de ces conflits mène au transfert du pouvoir du bas vers le
haut, d’où une tendance de structuration verticale des relations sociales. La pyramide sociale ainsi créée
est composée d’une base ancrée dans le quotidien et d’un sommet chargé, pour une période
déterminée, de la gestion du futur plus ou moins proche. Dans l’enfance des sociétés ce processus
n’était possible que sur un espace restreint car la transmission de l’information était impossible sur de
longues distances. La proximité spatiale initiale engend rait ainsi, pour chaque individu et par le biais du
même filtre culturel, de la proximité institutionnelle. La proximité spatiale (le partage non conflictuel de
l’espace) et la proximité institutionnelle (le partage consenti des mêmes valeurs) paraissent ainsi les
conditions essentielles de la cohésion du groupe. Il est évident alors que la cohésion sociale est relative à
deux conditions majeures : a) le projet doit rester congruent avec les besoins de l’ensemble du groupe
et b) l’information doit circuler librement afin d’assurer la rétroaction entre le quotidien de la base et les
stratégies évolutives des élites.
L’objectif de la construction territoriale, qui est grosso modo l’inscription du projet dans l’espace,
pose la question des relations entre l’Un (l’individu ou le groupe territorialisé) et l’Autre (le ou les
voisins, territorialisés eux aussi). Dans ce cas, la st ructuration des relations se développe au plan
horizontal, en termes de voisinage plus ou moins conf lictuel. L’expression concrète de ces relations est
le processus d’appropriation de l’espace. Symboliq ue ou matérielle, l’appropriation impose la mise en
place des limites (des frontières) qui, pour une évolution non-violente des relations de voisinage, doivent
être consenties. La seule technique inventée pour régle r les conflits possibles est l’institutionnalisation
de l’appropriation ou, autrement dit, l’invention de la propriété qui n’est en effet que la projection
spatiale d’un ensemble de codes de pouvoir socialement construits. Tant la diversité des milieux que
celle des contextes sociaux impose l’invention de plusieurs types de propriété mais il ne fait pas de
doute que la propriété privée (ou plus précisément la propriété individualisée) reste la base de
l’échafaudage territorial des sociétés européennes. La pr opriété privée (ou, dans le cadre de certaines
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sociétés paysannes, la propriété communautaire) es t la seule qui engendre simultanément et en égale
mesure de la liberté et de la responsabilité, du r isque et de la sécurité, de la fonctionnalité et de
l’affectivité, de l’individualisme et du communaut arisme. Centre de l’action individuelle ou du repli
personnel, la propriété privée devient une des sources de la cohésion territoriale du groupe, car elle est
la raison principale de l’enracinement et, plus encore, fait figure d’exutoire symbolique de la violence de
l’espace. Seule la pérennisation des codes de la prop riété permet l’incrustation solide dans l’espace du
projet territorial à travers l’articulation flexib le, forte et fonctionnelle des cellules spatiales
fondamentales que sont les lieux. La faiblesse ou l’in existence de ces codes sur de longues périodes,
comme c’est le cas de la Roumanie 1, conduit à la mise en place d’une constellation de lieux isolés, d’un
réseau faible d’alvéoles territoriales repliées su r elles-mêmes, résistantes dans le temps mais incapables
d’interaction soutenue avec les voisinages plus ou moins éloignés.
Les deux faisceaux de relations, présentés ici au niveau local d’un seul groupe, représentent les lignes
de force de la construction des lieux, unités territoriales élémentaires dont l’agencement spatial décrit
l’architecture d’un territoire quelconque. Selon Sack 2 le lieu est le résultat de l’intersection permanente
dans l’espace de plusieurs « forces » engendrant chacune des boucles de rétroaction (tableau 1). Ce
caractère dynamique des forces architecturales implique une évolution continuelle du lieu dont la
concrétisation devient ainsi doublement relative : une fois par rapport aux conditions existantes au
moment antérieur de son devenir et une deuxième fois par rapport aux transformations intrinsèques
aux forces agissantes.
Tableau 1 : Les forces architecturales du lieu (selon Sack, 1997)
Milieu physique Relations sociales Significations et symboles
Forces empiriques La nature Les codes sociaux La compréhension
Forces esthétiques Le naturel La justesse Le vrai
Forces morales La conformité La justice La vérité
Cette relativité perpétuelle de la construction du lieu met chaque instant à l’épreuve la solidité de
la gestion de la proximité spatiale et aussi la solidité institutionnelle mise en œuvre par le groupe suivant
son projet territorial. Si la cohésion sociale ne se trouve pas gravement corrodée par cet effort soutenu,
le groupe s’enrichit d’un esprit communautaire susceptible de résister aux secousses imprévues de son
devenir.
DU RÉSEAU DE LIEUX AU TERRITOIRE EN BLOC
La situation devient plus compliquée au fur et à mesure qu’on gravit les échelles géographiques.
L’isolement initial du lieu impose, de gré ou de force, le développement de l’esprit communautaire.
L’évolution territoriale implique très rapidement des interactions spatiales avec les groupes voisins. Les
élites, destinées initialement à gérer les conflits et la violence locale, se trouvent ainsi en situation de
négocier avec des lieux différents, avec des instituti ons différentes, avec des communautés différentes.
S’il n’y a que de la différenciation et pas de la différence entre les divers groupes territorialisés, l’entente
est vite possible et les lieux deviendront lent ement les composantes d’un engrenage territorial
supérieur, qui secrètera d’autres élites, dont le rôle traditionnel de gestion des conflits locaux
(construction du pacte social) sera complété par celui d’administrer le plus justement possible les entités
spatiales composantes (construction du pacte territorial).
1 Octavian Groza, « Les échelles spatiales de la territorialité roumaine », in New Europe College Yearbook 2000/2001,
Bucarest, 2003, pp. 219-271.
2 Robert David Sack, Homo Geographicus, The Johns Hopkins University Press, Baltimore & Londres, 1997.
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Dans ce cadre de la mise en réseau des lieux, à côté de l’information locale, spécifique et
accessible à tous les individus, il y a un autre type d’information qui est engendrée. Il s’agit de
l’information administrative concernant l’ensemble du territoire, facilement accessible aux élites gardant
une perspective zénithale sur l’ensemble des lieux, mais de moins en moins accessible (et
compréhensible) au niveau du quotidien. La d istance qui sépare les différentes communautés
territorialisées devient un filtre brouilleur puissan t. Dans ces conditions, la libre circulation de
l’information concernant un projet commun, qui était facilement possible à l’échelle locale dans les
conditions d’une forte proximité spatiale, ne peut qu’imparfaitement être reproduite aux échelles
supérieures. L’histoire des aveugles et de l’é léphant résume bien la situation et confirme
« l’importance » du prince. Mis, devant le roi, à toucher et ensuite à décrire l’animal, les aveugles ont
affirmé que l’éléphant ressemble aux colonnes du temp le (celui qui avait tâté les pieds), à un tuyau
d’arrosage (la trompe), à de feuilles de bananier mais en plus chaud (les oreilles) ou à un gros fouet (la
queue)… Il n’y a donc que le prince qui sait à quoi ressemble en réalité la pauvre bête ! L’information
vernaculaire, issue de l’empirie du quotidien et qui rendait possible la cohésion sociale de la
communauté locale fait place à l’information abstraite, discursive, décrivant le dialogue
intercommunautaire. Cette fois le dialogue ne peut pl us s’effectuer de façon directe, de communauté à
communauté ; il passe à travers les institutions. C’est le principe fondamental du fonctionnement de
l’Etat moderne. Mais la construction étatique, qu i est une construction territoriale, suppose des
transformations profondes des projets et des objectifs des constructions territoriales initiales,
antérieurement développées à des échelles spatiales in férieures (villages, villes, régions). L’opposition
manifestée par ces organisations pré étatiques devant l’obligation du changement est souvent puissante
et violente. Dans ces conditions, l’Etat comme inst itution déléguée à gérer l’ensemble territorial n’a
qu’une solution : imposer aux multiples projets transactionnels des lieux un nouveau projet, national, et
simultanément se donner les moyens pour que cette imposition devienne effective. De sorte, l’Etat
devient le dépositaire de la violence légitime, qu’il n’hésite pas à employer contre les individus et contre
les communautés, si « l’intérêt général » le demande. Outre la violence directe (les institutions de
contrôle et de surveillance, de coercition et de répression), l’Etat met en œuvre d’autres formes de
violence légitime, beaucoup plus insidieuses car perç ues comme positives. Le projet territorial national
en est la forme la plus évidente.
L’attitude paternaliste de l’Etat moderne, renforcée pendant l’époque industrielle, est fondée
notamment sur la gestion habile de la violence du projet national. Le bien-être commun à l’intérieur et le
prestige à l’extérieur des frontières nationales ont été les deux piliers de la stratégie étatique moderne,
les deux leurres accrochées au bout de la canne fixée devant les yeux du simple citoyen ou des
différentes communautés infranationales. Seul maître de l’information administrative et par la suite le
seul capable de gérer les effets d’isolement de la d istance qui sépare les différents lieux du territoire,
l’Etat s’est éloigné de plus en plus de son rôle de dépositaire, de garant et de gérant des projets
territoriaux locaux ou régionaux et s’est ainsi octroyé le droit d’inverser le rôle initial de l’institution et
de l’élite. Ayant institué le pire des monopoles, celu i sur l’information, l’institution étatique s’est
considérée en droit de produire du projet territorial. Si les projets des lieux avaient à la base la
négociation entre l’Un et le Multiple, entre l’individualité de l’Un et la diversité des Autres, puisant leurs
sources dans les richesses multiples de l’envir onnement, le projet étatique propose une négociation
factice entre le Multiple concret et vivant et l’Un institutionnel sur la base des richesses abstraites
provenues de l’exploitation d’un gisement arid e d’information générale et généralisante. D’un
programme commun à finalité concrète, le projet territ orial devient ainsi de l’idéologie et du discours
ayant comme seul objectif la reproduction des structures sociales en place.
Il n’est pas étonnant alors que le contenant (la frontière nationale) devienne plus important que le
contenu (la multitude des lieux de vie) et que le te rritoire, d’une construction consubstantielle aux
hommes, devienne une idée abstraite d’espace politi quement administré. Dans cette conjoncture, la
nature même de la proximité spatiale se trouve détournée. La création des unités d’administration
(arrondissements, départements, régions) renforce les structures de type centre-périphérie. Le citoyen
habitant une marge de son unité administrative se retrouve brusquement plus « proche » du centre
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administratif situé à des dizaines de kilomètres que du bourg voisin où il peut trouver les mêmes
services fournis par la bureaucratie du même Etat mais qui malheureusement est au-delà de la
« frontière » administrative. La proximité spatiale est métamorphosée ainsi en proximité institutionnelle
et l’individu devient plus l’objet que le sujet de la construction territoriale. Relié de plus en plus aux
institutions et de moins en moins à sa communauté, l’individu devient le vecteur d’une sorte
d’individualisme d’Etat, favorisant l’atomisation so ciale, ingrédient nécessaire à la construction du
territoire unique de l’espace national. Si, tant bien que mal, l’Etat moderne parvient à sceller le pacte
social, il n’en est de même pour le pacte territorial.
LE LIEU FRANC-TIREUR
La métaphore de Bachelard, selon laquelle l’espace contient dans ses mille alvéoles du temps
comprimé résume parfaitement ce qu’on peut appel er la force des lieux. La longue évolution des lieux
met en place des structures profondes, concrétisées ou non dans le paysage, et qui s’avèrent
extrêmement résistantes à toute pression extérieure. Les terroirs des flancs de l’Etna réapparaissent
aux mêmes endroits après chaque éruption catastrophique. L’éruption ne fait qu’effacer la matérialité de
la construction territoriale. Les matrices, précieusement gardées dans la mémoire communautaire, sont
quasi ineffaçables. Mais le volcan n’est qu’une force naturelle ; l’Etat a plus de moyens.
L’imposition du projet territorial étatique cher che à toucher et à transformer justement les
matrices et les moules socioculturels des lieux. Le plus fragile, car le plus exposé, c’est toujours le
visible. Dans l’espace, le visible c’est le paysage et le paysage est la concrétisation des codes du pouvoir
en place, notamment des codes de la propriété. Le remplacement de ces codes vernaculaires par un
code homogène, imposé du haut vers le bas, détruit les repères spatiaux locaux, qui sont des repères
identitaires (formes, couleurs, volumes, textures), et constitue la première charge de l’attaque
généralisée contre les structures profondes. Le deuxième pas est la création de nouveaux paysages, de
nouveaux espaces, avec d’autres repères (et, si po ssible sans repères afin de laisser l’individu ou la
communauté nue et donc fragile devant l’action extérieure). La collectivisation des propriétés paysannes,
la systématisation des villages, l’univers répétitif, presque carcéral, des grands ensembles, le déferlement
du pavillonnaire, la création des « zones » d’activité ou de repos en sont des exemples. La figure 1
montre la force de l’intervention du projet étatiq ue : les lanières des petites propriétés foncières de
1953 du village tchèque de Radostín ont été remplac ées par les grandes parcelles de la coopérative
agricole. La disparition de l’Etat communiste ayant imposé le changement n’a pas recréé l’ancien paysage,
inadapté à la nouvelle donne économique. Pourtant la propriété privée a été reconstituée ; visible sur les
documents cadastraux elle reste invisible dans le paysage. La communauté a décidé de garder la
structure créée mais l’a rendu compatible avec son propre projet territorial, ce qui met en évidence le
caractère adaptatif des lieux fortement structurés 3. En Roumanie, après le même avatar communiste, les
lanières ont refait leur apparition, témoignant d’un cô té d’un réseau faible de lieux et d’un autre d’une
forte discrimination d’accès à l’information 4 dont l’effet à été démultiplié par la fermeture traditionnelle
du village roumain.
3 Pour plus d’information, v. Georgette Zrinscak, Mutations des campagnes tchèques , coll. Mappemonde, Belin, Paris,
1997.
4 Pour plus d’information, v. Béatrice, von Hirschhausen, Les nouvelles campagnes roumaines. Paradoxes d’un retour
paysan, coll. Mappemonde, Belin, Paris, 1997.
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Figure 1 – Changements des codes de propriété et flexibilité des lieux : le village de Radostín en
République Tchèque en 1953 (en haut, avant la collectivisation) et 1997 (en bas, bien après la chute du mur).
Source : Archives de VTOPÚ Dobruška et de AOPK, par l’amabilité de Stanislas ehák (Université de Brno)
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Acceptation et affinement d’une invention dans un cas, retour et reprise risquée d’un modèle
perdu dans un autre cas, l’exemple révèle la force tranquille des lieux. Pourtant le broyage des
organisations spatiales n’est qu’un objectif secondaire pour le grand projet national : son vrai enjeu est
ailleurs. La construction du lieu est possible grâce à un projet qui reste compréhensible et proche des
individus. Besoins, travail, information partagée, responsabilité et affectivité secrètent jour après jour de
l’esprit communautaire qui garantit la cohésion du groupe. Par opposition, la construction territoriale de
l’Etat moderne ne peut pas reposer sur le présent et donc sur le quotidien, trop confus, trop complexe,
trop différent d’un lieu à l’autre, incapable d’assure r la cohésion de l’ensemble. Mais la construction de
l’Etat a été d’emblée projetée dans l’avenir, à travers le discours et l’idéologie. Le projet territorial
étatique est devenu une idée qui s’auto reproduit et ainsi le projet devient son propre objectif, à l’instar
d’un serpent en train d’avaler sa queue. Demandé à œu vrer à l’accomplissement du projet national, le
citoyen est appelé à épauler du vent. Il reste pourtant à le convaincre de le faire et c’est là l’enjeu
suprême.
Le monopole sur l’information a facilité la tâche. Les institutions de l’Etat moderne ont œuvré
inlassablement à la création d’un projet fédérateur, construit autour des idées de l’intérêt et de l’identité
nationale. Autant généreuses que pernicieuses, ces deux idées ont accompli leur devoir, à travers des
processus complexes combinant éducation (information contrôlée et formation encore plus contrôlée),
déracinement rural, concentration urbaine, menaces voilées concernant des dangers intérieurs et
surtout extérieurs, récompenses parcimonieusement accordées, productivisme ou consumérisme, le
tout sous l’étiquette de la modernisation planifiée. Entre le saucisson et le bâton, le bourrage des crânes
a apparemment bien réussi mais toute réussite a son prix. Pour l’Etat moderne le prix a été la
multiplication démesurée des institutions. Censées mieux encadrer les composantes sociales et mieux
promouvoir de l’information contrôlée auprès des lieux administrés afin d’organiser l’adhésion au projet
national, ces institutions ont en e ffet contribué à l’éclatement du rêve étatique moderne. A travers ces
multiples institutions officielles (et parfois officieuses dans le cadre des régimes communistes mais aussi
dans « le monde libre », comme par exemple les ONG) des individus et des groupes sont (re)devenus
conscients de leurs spécificités et de leurs individualités. L’exemple des grandes usines communistes et la
kombinatisation5 du territoire montre comment des individus venus en ville des quatre coins du pays ont
reconstruit des territorialités de fortune à l’intérieur des espaces urbains gérés par leurs entreprises,
dans une logique très éloignée de la chimère de la communauté nationale 6. Dans les grandes densités
citadines les individus ont retrouvé la proximité spatiale mais cette fois-ci sans un encadrement
institutionnel propre et dans le contexte d’un projet au moins aliénant sinon étranger. Des phénomènes
semblables à la cohésion microsociale ont fait leur apparition mais sans la joie d’un esprit
communautaire. Les subcultures, les territorialités officieuses et les diverses résistances sont apparues
par réaction aux forces uniformisantes et non grâc e à des besoins intrinsèques aux groupes. Ces lieux
de fortune, peu structurés et sans tous leurs attributs, se sont révélés frêles à l’épreuve du temps.
L’effondrement du communisme, par exemple, a clairem ent démontré leur fragilité. La figure 2 montre
le renversement rapide des dynamiques spatiales propres au projet totalitaire. Laissés libres, les lieux se
reconstruisent lentement, selon les choix et les possibilités des individus, les agrégations et les
ségrégations retrouvant leurs dimensions « naturelles », condition vitale pour la réapparition des conflits
« naturels » dont la négociation est source –mais pas garantie – de cohésion territoriale.
5 Christian von Hirschhausen, Du combinat à l’entreprise. Une analyse du co mbinat socialiste et des restructurations
industrielles post-socialistes en Europe de l’Est, L’Harmattan, Paris, 1996.
6 Octavian Groza, « Pacani, ville industrielle de Roumanie : années de transition », in L’Espace géographique, no. 4,
Doin, Paris, 1994, pp. 329-341.
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Figure 2 – Changement de projet territorial et reconstruction des lieux.
Source : Ionel Muntele, Marinela Istrate, Département de Géographie,
Université « Alexandru Ioan Cuza » de Iai
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LE RETOUR DES LIEUX
L’âge industriel, avec les attributs technologiques de la grande entreprise (standardisation,
concentration, centralisation, maximisation…) a prof ondément inspiré les institutions étatiques.
Centralisation du pouvoir, concentrations diverses (masses urbaines, casernes, asiles, hôpitaux, écoles,
internats, universités, prisons, grands aménagements de loisirs), standardisation des cadres et des
comportements de la vie sociale (fonctionnalisme architectural, rythmes très encadrés du quotidien,
information répétitive et politically correcte, réflexes politiques et électoraux conditionnés), tout allait
dans la direction de la mise en place d’une société mécanique, facilement contrôlable. Parfait pour
l’entreprise du grand capital, où les ouvriers consent aient implicitement à l’intégration dans un tel
rouage bien huilé, ce taylorisme social insidieusemen t imposé allait à l’encontre de la nature humaine,
obligée d’évoluer dans un contexte aride, au beau milieu des lieux désenchantés. La situation était
encore pire dans les Etats totalitaires, où l’ubiquité de la présence menaçante du Big Brother enlevait aux
lieux le moindre sens individuel ou communautaire, interdisant tout repos aux consciences traquées et
hantée par les exigences de l’intérêt national.
La puissance de l’action de l’Etat moderne co mmence à perdre de son élan après la deuxième
guerre sous la triple contrainte du très rapide changement technologique, de la dégradation de la
quantité et de la qualité des ressources naturelles et de la mise en place des lieux alternatifs. L’avancée
technologique, essentiellement le passage du big is good à small is beautiful grâce à la microélectronique et
aux technologies de l’information, a signé le testament des principes uniformisateurs de la grande
entreprise et a donc broyé le modèle selon lequel s’organisait l’Etat. La fin des énormes séries
standardisées et leur remplacement par des séries limitées et différenciées selon les désirs et les goûts
des consommateurs a rendu le marché très segmenté et a permis à la masse des consommateurs, jusque
là amorphe, d’exprimer librement des choix et donc d’exercer ses différences. La série standard
contenait un seul type d’information tandis que le s séries segmentées contenaient plusieurs types
d’information, qui s’adressaient à des groupes précis de consommateurs. Le monopole informationnel de
l’Etat venait d’être timidement grignoté mais à travers cette brèche minuscule s’est préparée la
(re)démocratisation de l’information et la possibilité de re-création des lieux et de leurs projets infra
étatiques. La grande entreprise, source de cette ré volution technologique a dû rapidement changer ses
principes d’organisation, flexibilisant ses outils, se s flux, externalisant toute une série d’activités et
mettant ainsi en place des réseaux complexes de s ous-traitants, quittant l’espace national pour des
horizons lointains, au bon gré des opportunités des marchés émergeants. La déconcentration de la
production a abouti à la mise en place des réseaux horizontaux (ou moins pyramidaux) ce qui a affaibli
les relations institutionnelles au profit des relations contractuelles directes entre les partenaires, situés
souvent au-delà des frontières nationales. La multipli cation des lieux de production et de décision, la
possibilité de gestion décentralisée des flux et des stocks, la monnaie électronique, la mondialisation des
marchés ont démantelé les organisations et les dyna miques spatiales du premier âge industriel et ont
profondément remis en question le projet territorial étatique et ses massives institutions associées.
Cette évolution a été encore renforcée par la crise énergétique des années ‘70 dont l’effet à long
terme, plus psychologique qu’économique, a obligé à re penser la gestion de la planète. Problème global
avec des répercussions immédiates en plan local, l’éco logie a placé l’Etat en position inconfortable, de
simple relais entre ces deux échelles spatiales (expéri ence déjà faite avec la grande entreprise nationale
et ses filiales et ses marchés de l’extérieur…). Lentement, et cette fois-ci y compris dans les
imperméables Etat totalitaires, l’interaction global-local a relativisé les frontières nationales et a mis ainsi
en doute le projet étatique, pensé en termes d’ad ministration exclusive et souveraine d’un territoire
clos. Après une longue période de manipulation, les lieux on reçu enfin de l’information pertinente et de
la vraie formation, qui prenait du sens car ancr ée dans le quotidien et partagée par les proches. Une
nouvelle convergence proximité spatiale – proximité institutionnelle s’est alors mise timidement en
place. Conséquence naturelle, le concept de développement durable a fait son émergence dans le débat
international et a focalisé les regards vers les cell ules élémentaires du territoire, à savoir les lieux du
local. Le retour vers les ressources économiques et vers les forces vives du local, processus spontané
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(les districts industriels par exemple) ou dirigé (micro stratégies et microprojets de développement), n’a
pas tardé à redécouvrir et à remettre en valeur les ressources culturelles des lieux et des régions, qui se
sont imposées comme des ressources essentielles dans un monde de plus en plus décentralisé. Dans ces
conditions d’affaiblissement de l’emprise du proj et étatique, les individus et les communautés ont
commencé à redécouvrir la joie et la fierté du « chez moi » et du « chez nous ».
Le troisième phénomène qui a corrodé le mécanisme sans âme de l’Etat moderne couvre le
foisonnement des lieux alternatifs. L’inépuisable ca pacité des hommes à construire des lieux dépasse
tout essai d’encadrement institutionnel, qui se trouve rapidement débordé. Dans le maquis du territoire
étatique, des lieux furtifs, des lieux flexibles, des lieux fluides et insaisissables comme les truites, des
lieux migrants ou des lieux immobiles se sont toujours constitués en poches éphémères de liberté,
d’expression libre, de communauté subversive ou délicieusement secrète. Dans ces lieux underground de
l’art, des hobbies, des passions, de la vie sociale, appelés « antimondes » par Roger Brunet 7, sans projet
et sans objectif apparent, la nature humaine a vite tracé des territoires ésotériques, des territoires en
réseau, sans matérialité, dont la frontière était verbalement tracée entre nous, les concrets et les vivants
et eux, abstraits, éloignés et étrangers. La structurat ion furtive des ces lieux pouvait même aboutir à la
mise en place d’une Nischengessellschaft, d’une société parallèle, comme dans le Berlin-Est des années
‘708. La clandestinité plus ou moins innocente de ces lieux interdisait une manifestation territoriale
officielle ou bruyante mais leur existence permettai t de traiter avec indifférence les lieux arides et
dépersonnalisants tracés dans le corps de la ville pa r les architectes et les urbanistes orthodoxes, et
d’ignorer ainsi les matrices spatiales uniformisantes proposées par le projet officiel. La perméabilité
actuelle des frontières, l’évolution technique des transports et des télécommunications, l’acceptation de
l’espace virtuel, tout converge vers la constituti on des réseaux horizontaux permettant des contacts
directs entre des individus et des organisations, su r la base d’une contractu alisation de la confiance et
dans les conditions d’une accélération sans précédent des relations établies. C’est la vitesse inouïe de la
construction et de la déconstruction des relations et des réseaux de ce type de lieux, l’étonnante
esthétique de la disparition 9, qui a totalement devancé et paralysé les institutions lentes de l’Etat. La
communication instantanée, à travers l’Internet, le téléphone portable et notamment par le biais de la
télévision par satellite a « démocratisé » l’information, éliminant le monopole informationnel du pouvoir
politique, ce qui a rendu possible l’émergence actu elle au grand jour de ces lieux rebelles, graines
d’autres formes de territorialité, de cohésion, de communauté.
Incommodes pour les institutions en place mais aussi pour le simple citoyen orthodoxe et assisté,
ces lieux ont constitué et constituent encore de véri tables centres de récupération sociale, plus que
nécessaires dans cette longue convalescence des structures territoriales. Cette nouvelle forme de
proximité spatiale, faisant tandem avec une instit utionnalisation flexible et rendue permissive par la
« contractualisation » de la confiance, capable d’être rapidement reproduite par le même individu à
Bucarest comme à Amsterdam, à Osaka comme à Capetown, est le signe d’une nouvelle forme de
communautarisme et de cohésion sociale, destinée à faire face à d’autres institutions capables et avides
de remplir le vide de pouvoir laissé par l’Etat, comme par exemple les corporations ou les mafias. A
d’autres échelles, ce tandem peut servir de modèle aux « communautés » concrètement ancrées dans
l’espace, abasourdies par l’affaiblissement – sinon l’affaissement – de l’Etat : les villes de l’Europe de l’Est
et de l’ex-URSS, les quartiers de ces villes, les habitati ons collectives (les blocs) de ces quartiers et les
cages des escaliers de ces blocs.
7 Roger Brunet (dir.), Géographie universelle, vol. I : R. Brunet et O. Dollfus, Mondes nouveaux, Hachette/Belin-Reclus,
Paris, 1990.
8 Boris Grésillon, Berlin, métropole culturelle, coll. « Mappemonde », Belin, Paris, 2002.
9 Paul Virilio, Esthétique de la disparition, Le livre de poche, coll. Biblio-essais, Editions Galilée, Paris, 1989.
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Dans ce monde fluide, rapide et pressé, dev enu « trop petit pour résoudre les grands problèmes
et trop grand pour en résoudre les petits » 10, l’Etat s’est vu lentement en position de devoir transférer
de ses attributions vers le haut (vers des organisations trans- ou internationales) et vers le bas (à travers
la décentralisation administrative), processus néce ssaire mais guère plaisant car il affaiblit sa force
régalienne traditionnelle. Les multiples hésitations de l’Etat à accepter cette voie et la très pénible
avancée dans cette direction sont des phénomènes dus en partie à l’attitude de cet allié inattendu qu’est
la masse d’individus ayant perdu les repères et étant devenue une foule d’assistés. L’abandon de
l’attitude paternaliste de l’Etat post-industriel (post- moderne ?) est un coup dur pour des individus et
des groupes ayant perdu le sens de la responsabilité et de la communauté, dans les conditions du
harcèlement de la propriété privée en Occident et de son absence quasi totale dans les Etats feu
communistes. Pourtant, la crise de la légitimité de l’Etat devient chaque jour plus visible. L’absentéisme
électoral en est un signe majeur mais d’autres pr ocessus, beaucoup moins visibles mais beaucoup plus
nombreux sont à l’œuvre. Pris de court, l’Etat doit reformuler la nature de ses institutions ; il doit
retrouver son sens initial, celui d’intermédiaire entre des projets territoriaux porteurs de sens pour les
communautés qui en sont la source, et de se positionner comme relais transactionnel entre les lieux et
le monde. Car l’insoumission des territoires est en train d’avoir sa victoire.
10 M. Lundmark ; A. Malmberg ; B. Malmberg, « Regi onal Unevenness and Geographical Convergence in Europe.
Concepts, Models and Data », in G. Horváth (ed.), Regions and Cities in the Global World, Centre for Regional Studies,
Hungarian Academy of Sciences, Pécs, 2000, pp. 30-57.