ESPACE GEOGRAPHIQUE ET MEMOIRES COLLECTIVES.
JEUX DE LIEUX ET DE MOTS DANS LA CONSTRUCTION IDENTITAIRE ROUMAINE1

Béatrice von HIRSCHHAUSEN


ABSTRACT


The article tackles the active role of geographic space in the construction of cultural schemes such

as memory and identity of the post-communist Roman ian society. It discusses the very tangible

case of de-collectivization of farmlands as it p layed mainly on the symbolic key of memory and

self-scrutiny. At two levels, of the peasant home  and the Carpathian home, the village and the

piedmonts have become the two icons of Romanian identity refuge against collectivism that was

so unlike it. Through genuine territory filiation, this memory mechanism has also referred to

previous land ownership systems and trapped  the 1991 de-collectivization law keeping it away

from a functional reconstruction of agriculture.

The false images of landscape stability as memories inscribed in space echo the message and

discourse kind of memory ; the analyses of t he interferences between spatial memory and social

memory allows us to better understand the complex and ambiguous construction of self-

representation across the territory.

Les différences géographiques sont investies de sens et sont directement instrumentalisées par les

processus identitaires et mémoriels des sociétés :  des lieux, des portions du territoire constituent des

« lieux de mémoires » 2 pour les identités collectives, des repères pour les sociétés dans leur manière

« d’administrer le passé »3. L’étude de ce lien entre territoire et mémoires collectives s’inscrit dans un

intérêt plus général pour la production des mythes  et pour la manière dont le registre symbolique

s’empare des objets matériels. Un certain nombre de  travaux ont exploré ce champ de recherche. On

pourrait citer à titre d’exemple et sans prétendre être  exhaustif : les travaux sur les significations des

paysages4, des territoires vécus, des géosymboles 5, des hauts-lieux 6, voire de leur représentation

cartographique7 dans différents systèmes culturels. Ces re cherches ont éclairé les mécanismes d’ordre

social et culturel par lesquels des dispositifs territ oriaux se trouvent enrôlés à des fins symboliques par

                                                          

1 Cet article fait l’objet d’une publication dans  Territoires européens diversité et intégration , ouvrage coordonné par

Violette Rey et Thérèse Saint-Julien à ENS-Editions, Lyon (à paraître).

2 Lieu de mémoire : « unité significative, d’ordre matériel ou idéel, dont la volonté des hommes ou le travail du temps

a fait un élément symbolique d’une quelconque communauté »  Grand Robert de la langue française  reprenant la

définition de Pierre Nora.

3 P. Nora,(dir.), Les lieux de mémoire ; 1984, Tome I : La République, Gallimard, Paris, 1984, p. 25.

4 G. Sautter, « Le paysage comme connivence » in  Hérodote, oct.-nov. 1979, pp. 40-67 ; A. Berque,  Les raisons du

paysage, de la Chine antique aux environnements de synthèse, Editons Hazan, Paris, 1995 ; Y. Luginbühl, « Représentation

du paysage rural, représentation de la société : une le cture historique » in M. Jollivet, N. Eizner (dir.)  L’Europe et ses

campagnes. Presses de Sciences-Po,  Paris, 1996, pp. 217-243.

5 J. Bonnemaison, Les fondements géographiques d’une identité. L’archipel du Vanuatu. Essai de géographie culturelle. 2 vol.,

Editions de l’ORSTOM, Paris, 1996-1997.

6 Espace géographique, 2, 1995 ; P. Nora,(dir.), Les lieux de mémoire, tome III : Les Frances, Gallimard, Paris, 1992.

7 B. Anderson, Imagined communities (1983). Traduction française : L’imaginaire national, réflexion sur l’origine et l’essor du

nationalisme, Editions La Découverte, Paris, 1996.






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tel ou tel groupe social ; elle ont montré le caractère historique et particulier des rapports au monde et

à l’espace que dénotent les différents usages mythique du territoire8.

Cette sémiologie des territoires, se tient toutefois  à un niveau de l’analyse qui fait implicitement

l’hypothèse que les espaces géographiques consti tuent un donné inerte, un signifiant immobile. Je

voudrais examiner ici une hypothèse symétrique et réfléchir non pas seulement à la manière dont des

espaces sont mobilisés par des processus d’ordre culturel mais également aux mécanismes concrets par

lesquels l’espace géographique, dans sa réalité physique et  dynamique, intervient en retour dans la

construction de schémas culturels, individuels et collectifs. Ceci en partant de l’idée simple qu’un édifice

de nature idéologique prenant appuis sur des obj ets géographiques est probablement pour partie

dépendant des transformations très matérielles qui affectent ces mêmes objets. Il s’agit donc d’explorer

ici un aspect rarement envisagé de la relation entre  espace et culture, fondé sur l’hypothèse que les

configurations géographiques, les morphologies spatiales interagissent avec les productions culturelles des

sociétés. Si cette hypothèse se trouve vérifiée, elle permettrait d’intégrer une dimension proprement

spatiale dans l’analyse de la vieille question des di fférences culturelles entre les groupes sociaux (entre

communautés locales, entre nations, entre grandes aires culturelles) pas seulement dans leur rapport au

passé et leur représentations identitaires mais ég alement, par voie de conséquence, dans leur manière

de penser leur devenir, leurs pratiques de l’économique et du politique, sur un territoire. Ceci en

échappant à deux écueils opposés : celui d’un essentialisme de type culturaliste, et celui du déterminisme

géographique.

J’aborde cette réflexion à partir d’un objet  que je connais bien, celui de la Roumanie rurale

postsocialiste, et en centrant l’analyse sur la manière dont la mémoire vive que la société roumaine

construit de son passé proche ou plus lointain est articulée à différentes structures territoriales. Dès le

début des années 1990, la question de la mémoire nationale a en effet, dans ce pays comme dans

l’ensemble est-européen, cristallisé les débats. Nous por terons ici plus spécifiquement notre attention

sur la composante spatiale de ce processus mémoriel.

1. LA RUPTURE DE 1989 : UN « MOMENT MÉMOIRE »

Le cas de la Roumanie postsocialiste se prête bien à la problématique énoncée. En effet les années

quatre-vingt-dix et l’ensemble du mouvement d’effondrement des démocraties populaires et de

refondation de nouveaux régimes postsocialistes ont  constitué et constituent encore un paradoxal

« moment  mémoire »9 vécu sur un mode aigu, dans un mouvement de renversement du paradigme

national. Dans ce pays en effet, la rupture a été  particulièrement brutale. On peut la dater très

précisément : 22-23 décembre 1989. L’isolement  des petits groupes de résistance au régime et

l’impossibilité d’un véritable mouvement social de  contestation pendant les années de plomb laisse, au

soir de la chute de Ceausescu, une société que l’on peut dire orpheline d’un véritable projet de société.

La résistance au communisme depuis au moins une  décennie, s’était cristallisée sur quelques noms

d’intellectuels sans qu’un véritable mouvement,  qu’il soit syndical ou d’Eglise, encore moins un

mouvement de résistance civique, ait pu – ou su – ouvri r un véritable espace de débat dans la société

civile. Le discours sur l’histoire et l’identité nation ale avait donc été globalement monopolisé et falsifié

par l’idéologie au pouvoir, dans un savant mélange de  folklorisme, de nationalisme et d’histoire de la

lutte des classes10. Ainsi le Parti avait fait de l’histoire selon les termes de l’historien Andrei Pippidi « une

affaire d’Etat et une question de foi, appuyées sur  un projet orwelien d’annihilation de la mémoire

collective, d’effacement de toute preuve pouvant dém entir la version officielle du passé élaboré par les

                                                          

8 Elles ont également démontré combien la sphère id éologique commande, au moins autant que la sphère

économique, la production et l’organisation des territoires. Mais ceci nous intéresse moins ici.

9 P. Nora, (dir.), Les lieux de mémoire, tome III : Les Frances, éd. cit., p 1006.

10 C. Karnoouh, L’invention du peuple : chroniques de Roumanie , Ed. Arcantère, Paris, 1990 ; C. Durandin,  Histoire de la

nation roumaine,  Editions Complexe, coll. « Questions au XXème siècle », Bruxelles, 1994 ; K. Verdery,  What was

Socialism, and what comes next ?, Princeton University Press, Princeton, 1996.






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fabricants de propagande » 11. Ce programme incluait d’ailleurs la destruction physique d’éléments du

patrimoine architectural et culturel (églises, palais, etc.). Aussi, dans  le cas roumain, le couple repenser

le passé / pour penser l’avenir surgit en décembre  1989 sous le signe de l’urgence : urgence des projets

de société qu’il faut collectivement réinventer, des politi ques qu’il faut définir, des lois qu’il faut voter, à

partir d’une interrogation tout à la fois libérée et  angoissée sur la roumanité, l’histoire nationale, le

rapport à l’Europe, alors même que l’autocratisme du  régime précédant n’avait su en renvoyer que des

images difformes et que les débats sur une scène dissidente demeurée très isolée, n’avaient trouvé

qu’une très faible résonance dans la société civile.

Restitué dans ce contexte, le mouvement  de décollectivisation de l’agriculture est

particulièrement chargé de sens. L’importance de  la question alimentaire, devenue à la fin des années

quatre vingt l’obsession première du quotidien des  Roumains, place la nécessité d’une transformation

radicale de l’appareil de production agricole aux  tout premiers rangs des priorités nationales. La masse

de population directement concernée par l’activité agric ole (le tiers de la population active du pays) en

fait une question sociale et politique de première  importance. Et symboliquement, le lien qui noue de

manière récurrente depuis plus d’un siècle 12, la question agraire à la construction nationale, en

démultiplie l’enjeu idéologique. Aussi, alors que le s considérations sociales et économiques pouvaient

laisser attendre un débat national sur la réorganisa tion de l’agriculture et de l’approvisionnement

alimentaire, il y a eu en quelques mois, déplacement de s termes du débat public et une focalisation sur

les enjeux symboliques de la propriété paysanne. La  décollectivisation fut alors vécue non sur un mode

pragmatique de réarticulation des moyens de prod uction et encore moins de repositionnement de la

sphère agricole dans le contexte social et écono mique du pays mais, plus encore que dans les pays

voisins, comme un processus mémoriel et très largement identitaire du « retour à soi » pour une

société violentée par le modèle communiste.

Ce contexte est particulièrement intéressant pour mon propos dans la mesure où, en amont du

débat législatif comme en aval au moment de sa mise  en application, la loi de décollectivisation met en

cause des espaces, des lieux, très concrets, qui jouent un rôle clé dans ce processus mémoriel. C’est ce

nœud précisément que l’on peut essayer de défaire,  en se focalisant plus spécifiquement sur l’année

1990 durant laquelle s’est joué l’essentiel du processus d’articulation entre mémoires collectives vécues

et mémoires instrumentalisées d’une Roumanie paysanne et villageoise.

2. MÉMOIRES SPATIALES ET MÉMOIRES SOCIALES DANS LE PROCESSUS DE DÉCOLLECTIVISATION


Dans les faits, tout va très vite : dès  février 1990, quelques semaines après la chute du

communisme, un décret du gouvernement provisoire  de Salut national attribue des lopins de 5 000 m 2

au coopérateurs (350 m 2 en 1989). Dans un très grand nombre de villages (plus du tiers des communes

collectivisées), cela aboutit à une dissolution spontanée d’un grand nombre de coopératives. Des

assemblées villageoises se composent, décident que ch acun peut revenir sur ses terres et distribuent le

cheptel des fermes animales collectives.

2.1. LA SPATIALISATION DES MÉMOIRES VILLAGEOISES


Le mouvement très spectaculaire de démantèlement des coopératives s’appuie concrètement sur

les mémoires individuelles et collectives. L’appel aux souvenirs individuels est patent : chacun reprend

                                                          

11 A. Pippidi, « Une histoire en reconstruction. La culture historique roumaine de 1989 à 1992 »  in A. Marès (dir.)

Histoire et pouvoir en Europe médiane, L’Harmattan, Paris, 1996, p. 241.

12 Chaque grand changement de régime a eu sa réf orme agraire : la réforme de 1861-1875 a accompagné la

constitution du « Vieux Royaume » ; celle 1921, l’unification  de la « grande Roumanie » ; celle de 1946, l’instauration

de la République ; la collectivisation 1954-1962, l’insta llation du régime communiste et pour finir cette

décollectivisation, la chute du communisme 1990-1991. Elle s ont ainsi scandé la vie du pays presque à chaque

génération.






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ses terres selon un parcellaire qui était resté consigné dans les têtes. Le mouvement se nourrit de

considérations pragmatiques autant que du sentim ent de reprendre en mains sa propre histoire, en

même temps que son patrimoine. On a aussi affaire  bien évidemment à une mémoire vive des sociétés

villageoises. Dans la plupart des ces communes, les premiers cadastres avaient été dressés pendant la

période socialiste. Aucun document écrit ne consignait précisément le bornage de ces petites parcelles.

On a donc très largement fonctionné sur le souvenir des anciens qui avaient vécu la périodes avant

1962, mais également sur une mémoire collective, transmise oralement, et qui continuait d’établir que ici

on était « chez Ioan » et là « chez Constantin ». Le retour au parcellaire antérieur à la collectivisation (il

y a trente ans) engage donc toute une mécanique sociale de mise en mémoire. L’espace du finage

villageois a ainsi constitué le support physique de  mémorisation d’un ordre social combattu par le

pouvoir et apparemment aboli. En resurgissant comme sous les rayons  X des de la mémoire villageoise,

les parcellaires en fine lanière ont dit, dans le paysage et de la manière la plus physique, l’échec du projet

social et politique du régime, validant aux y eux de beaucoup d’observateurs l’idée d’une Roumanie

« intacte » restée hors d’atteinte de « l’agression » socialiste.

En essayant de récapituler comment, à ce niveau des villages, l’espace a interféré dans la mémoire

collective locale, j’identifie trois niveaux.

 A un premier niveau, l’espace villageois, dans sa  topographie très matérielle avec ses vallées,

versants, rochers, forêts etc. a constitué le support fixe d’enregistrement du parcellaire dans les souvenirs

de chacun (en dépit parfois des arrachages massifs de  haies, d’arbres, de déplacement des chemins etc.)

et dans la mémoire villageoise. Quand il y a eu écart entre les souvenirs de tel ou tel, le litige s’est

d’abord négocié sous le regard du groupe et de sa mémoire.

 A un second niveau, la mémoire de cette organisation du finage est associée à  la mémoire d’un

type d’agriculture paysanne traditionnelle (celle pratiquée dans le s années cinquante) ; elle la réveille en

quelque sorte.

 A un troisième niveau, cet espace du finage  paysan reconstitué est devenu le support de  la

mémoire collective d’un ordre social en apparence aboli , avec sa subtile hiérarchie sociale paysanne, avec

aussi la référence à la grande propriété dans un  couplage historiquement très tendu en Roumanie –

comme dans l’ensemble de l’Europe du deuxième se rvage – entre propriété et travail agricole. Elle

réveille en particulier le souvenir de la réforme agraire menée sous le patronage du Parti communiste en

1946. Il m’est ainsi arrivé à plusieurs reprises, au cours de mes premiers entretiens en 1991-1992, que

l’on me montre les grands documents jaunis de cette réforme.

Dans l’analyse de cette articulation entre finage  et mémoires dans les villages, j’identifie un  couple

structurant ; actif à peu près partout, et dès la période collectiviste.

– D’un côté, les terres dites « intravilan », correspondant à une sorte d’hortus villageois situé dans

le tissus même du village ou à sa proximité immédiate. C’est l’espace où étaient concédés lopins, ultra

jardinés pendant la période socialiste et sur lequel se concentrait l’essentiel des efforts des familles. On y

cultivait des légumes et du maïs pour engraisser le  petit cheptel domestique : espace du replis, espace

refuge, qui a constitué pour bon nombre de familles,  et pour leur parenté partie en ville, le recours

alimentaire premier durant les années noires.

– De l’autre côté les terres « extravilan », qui correspondent au reste des terres. Des labours pour

l’essentiel. C’était l’espace de là coopérative, là où le modèle d’une agriculture mécanisée, moderniste a

imposé le remodelage radical des paysages, à  coup d’arrachage des vignes et des vergers, de

remembrement total, de suppression des haies et de redessin de la trame de chemins, des cours d’eau

etc.

Ce sont là les deux composantes d’un système dualiste quasi général dans les agricultures

socialiste et combinant/opposant agriculture socialiste et agriculture des lopins. Au cours des trois

décennies de collectivisation, les coopératives n’ont eu cesse de réduire l’espace de l’ intravilan, qui s’est

contracté telle une peau de chagrin, réduisant de fait l’autonomie des villageois. A l’enracinement et à la

stabilité perçus dans cet  intravilan (en dépit pourtant d’importants remaniements de la structure de la

propriété et des usages de ces terres depuis la collectivisation) s’opposent le sentiment d’appropriation

beaucoup plus fluide des espaces  extravilan, et la mémoire d’une succession de différentes situations






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foncières. On s’en doute, les batailles foncières, en cas de litige, sont sur ces espaces extravilan beaucoup

moins âpres qu’au sein de l’intravilan.

Cette opposition entre cœur villageois et périphérie collective a tiré également sa force des

représentations traditionnelles de l’espace villageois. Les travaux de l’anthropologie ont montré combien

la civilisation villageoise roumaine était centrée sur  un univers domestique, totalisant et clos. Dans la

pensée traditionnelle populaire. « Le lieu d’habitation se détache de l’ordre naturel pour entrer dans les

réseaux de correspondances cosmiques d’une géographie sacrée » 13. De l’âtre à la pièce centrale puis à

la maison et à ses dépendances réparties dans la cour, l’organisation de l’espace domestique est régi par

une série d’emboîtements et de seuils dont la logique se poursuit au delà, dans le village et les premières

auréoles du finage. « Au fur et à mesure que l’on s’é loigne de la maison, l’espace tourne [ainsi] du faste

au néfaste. »14

La période socialiste a paradoxalement renforcé le marquage symbolique de ces espaces emboîtés.

L’agression collectiviste a conduit les familles à se replier sur le cœur domestique de la cour et du jardin,

et a conforté, sur un mode rénové, les représentations concentriques de l’espace. Le seuil entre le

monde de l’intravilan et de l’ extravilan s’est fait fracture, quand le mo dèle coopératif a introduit dans ce

dernier une agriculture technicienne, transférant  la responsabilité de la gestion des terres à une élite

d’agronomes, et confisquant, au détriment des villageois, l’accès à la modernité. L’ extravilan est ainsi

devenu au fil des années, l’espace de la dépossession, l’espace « des  autres »15 sur lequel on a perdu

prise ; Un espace sur lequel on était transportés pa r brigades pour des tâches segmentées ; un espace

coupé du passé et comme tel apparemment san s mémoire ; un espace sans avenir puisque un

quelconque projet économique ou patrimonial y était  impossible. Par contraste, l’espace de l’ intravilan

était par excellence l’espace approprié, l’espace de  l’enracinement familial, l’espace familier,  l’espace-

mémoire du village, avec son enchevêtrement végétal, ses petites parcelles, ses chemins creux.

Il y a eu ainsi un double amalgame dans les souvenirs des villageois, entre agriculture des lopins de

l’intravilan et agricultures paysannes présocialiste, d’une part, et entre agriculture des terres  extravilan et

agriculture socialiste, d’autre part. Se sont ainsi opérés une sorte de «  spatialisation des souvenirs »

attachés aux deux périodes et en conséquence un captage de la mémoire villageoise par l’espace

intravilan :

Dans un premier temps, restons en là pour cett e échelle locale et passons à une échelle

supérieure, toujours en restant dans l’année 1990.

2.2. LA SPATIALISATION DES MÉMOIRES AUX NIVEAUX RÉGIONAUX ET NATIONAUX


Curieusement, on peut identifier un phénomène simila ire à l’échelle nationale où le mouvement

de décollectivisation s’est chargé de sens au regard  des représentations du territoire national et de son

histoire.

J’ai montré ailleurs que la liquidation spontanée des coopératives avait procédé, selon les régions,

de manière très inégale et avait suivi le dessin de géographies anciennes 16. Durant l’année 1990, l’arc des

piémonts et des collines ont été massivement touché  par l’effondrement coopératif alors que dans les

plaine, le système collectiviste a plutôt bien résisté (voir l’exemple du département de Bistria-Nsud 17

en figure 1). La géographie de cette décollectiv isation spontanée correspond, dans ses grandes lignes, à

                                                          

13 V.V. Mihilescu , I. Popescu, I. Pânzaru,  Paysans de l’histoire : approche et hnologique de la culture roumaine,  DAR,

Bucarest, 1992, p. 17.

14 Ibidem, p. 22. 15 « Les autres », « ei » en roumain, désigne indifféremment, dans la bouche des paysans, président et ingénieurs de la

coopérative, activiste du Parti, homme du pouvoir central.

16 B. von Hirschhausen, Les nouvelles campagnes roumaines : paradoxes d’un retour paysan , Belin, coll. « Mappemonde »,

Paris, 1997. 17 Des observations concordantes dans d’autre département permettent de généraliser le mécanisme à l’ensemble du

territoire national.






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celle de la résistance à la collectivisation 18 et reprend, au-delà dans le temps, les trais de la carte plus

ancienne de la paysannerie libre. Ce « phénomène de rémanence » géographique 19 des régimes fonciers

antérieurs ne trouve pas ses racines dans le seul  effet mécanique de déterminants topographiques et

agronomiques ; elle signale de véritables filiations  territoriales. Plaines et piémonts ont traversé les

grands moments de l’histoire agraire du pays su r des modes très différents. Ils en ont enregistré des

héritages qui guident de manière différenciée la mutation post-collectiviste 20. Les espaces de collines et

de piémont ont joué un rôle de refuge et connurent le s plus fortes densités. S’y est construit, dans la

longue durée, un système de peuplement villageois  et paysan, peu touché par les réformes agraires

successives. La collectivisation, du fait de la cont rainte des pentes et de l’attachement paysan à un

système agricole solidement installé, ne parvint en fa it jamais, malgré des tentatives répétées, à mettre

en place un modèle agricole économiquement valabl e. Les coopératives n’ont introduit qu’une « mal-

modernisation » qui discrédite aujourd’hui tout projet  de grande exploitation agricole. Les attitudes de

1990 peuvent être lues comme l’expression de ce rejet. Les espaces de plaines, en revanche, ne furent

mis en valeur et peuplés qu’avec l’instauration des  principautés puis d’un Etat moderne. Elles sont

historiquement les terres des grands domaines du « second servage » qui les ont mis en valeur à partir

du XVIIIème et du XIXème siècle. Leur régime foncier a étés fortement remanié par les réformes agraires

de 1864, 1921 et 1946 et est plus qu’ailleurs marqué par une forte instabilité des structures agraires. La

collectivisation y fut plus aisée. Les exploitations domaniales des boyards, puis les entreprises socialistes

qui leur ont succédé, sont parvenues à construire le modèle d’une agriculture moderne fonctionnant à

l’échelle de grandes entreprises mécanisées. C’est ce type de formule progressivement consolidé dans

ces espaces, que les acteurs locaux ont cherché à pr éserver pour valoriser équipements et savoir-faire.

Au long de ces trois cartes, une chaîne de causalités lie donc différentes géographies, sur la période d’un

siècle et selon une logique proprement géographique et territoriale.

Mais ces mécaniques d’autoreproduction de différences spatiales rencontrent la mémoire que la

société roumaine a de cette histoire agraire.  Le clivage plaine/piémont a acquis une fonction

paradigmatique dans la construction de la « roumanité ». Le bastion carpatique et ses extensions

collinaires ont joué un rôle central dans l’historio graphie roumaine et le processus de construction

identitaire. C’est là que bat le coeur emblématique du  pays ; il est le haut lieu par excellence. Espace

refuge, espace ou s’est protégée et transmise la civilisation roumaine par delà les heurts de l’histoire, les

agressions et les dominations étrangères. « L’image de  la citadelle des Carpates (...) [est] l’expression

partagée par tous d’une existence qui a toujours cherché et trouvé abri dans les montagnes »21.

La collectivisation puis le décollectivisation spont anée dans les collines ont entraîné, comme au

niveau du village, un même phénomène de « spatiali sation » des mémoires collectives. Parce que c’est

sur les premiers piémonts que la conquête collectivist e a butté, et que ce sont les montagnes qui sont

demeurées hors de l’emprise coopérative, le basti on carpatique a fait figure pour bien des roumains de

sanctuaires inviolé d’une « vraie » roumanité que l’histoire socialiste ne pouvait corrompre. Tant que

ces espaces préserveraient leur autonomie, l’ident ité du peuple roumain ne serait pas menacée. La

decollectivisation spontanée dans ces régions de vieille  paysannerie, au foyer de l’identité roumaine, a

encore validé l’idée d’un espace sanctuaire présocialiste, confortant encore le schéma suivant :

Carpates et piémonts = « vraie » Roumanie, rurale et paysanne = Roumanie présocialiste.

Plaine = corruption collectiviste = Roumanie socialiste.

                                                          

18 La carte de la collectivisation en 1960 donne un état de l’a vancement du processus, juste avant qu’il de devienne

totalement coercitif et ne se généralise à la quasi totalité du territoire. De 1960 à 1962, les pressions physique et

psychologiques se feront si fortes que rares sont les villages qui échapperont (chaque fois dans quelques communes

par département de l’arc carpatique). Comme telle, cette  carte peut être lue en négatif comme une carte des

communes qui ont refusé d’adhérer spontanément à collectivisation.

19 J.-L. Piveteau, Temps du territoire, continuités et ruptures  dans la relation  de l’homme à l’espace, Editons Zoé, Genève,

1995, p. 11.

20 B. von Hirschhausen, op. cit.

21 V.V. Mihilescu , I. Popescu, I. Pânzaru, op. cit., p. 15






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3. ESPACES CONCRETS ET ESPACES EMBLÉMATIQUES : UN JEU DE FAUX SEMBLANTS


D’emblée en perçoit ce que peut avoir de péril leux ce transfert de la mémoire d’une époque sur

un type d’espace. Le danger est au moins de deux types. D’une part, ces espaces ne sont pas statiques :

ils ont évolués dans l’interdépendance des espaces voisins et ne peuvent échapper à l’histoire de la

période socialiste ; ils renvoient donc une image  déformée de la période antérieure. D’autre part ce

transfert réveille la notion emblématique de « foye rs » de la roumanité et , ce faisant, réinterprète

l’expérience socialiste en terme d’agression extérieure.

3.1 LE MIROIR DÉFORMANT DES ESPACES-MÉMOIRES


Il est assez aisé de montrer comment les espaces-mémoires du village et la montagne ont aussi

détourné cette mémoire, en ont gauchi le contenu. Ils donnent en effet pour référence un modèle socio-

économique beaucoup plus éloigné qu’il n’y paraît du  système agricole présocialiste qu’ils sont censés

conserver ; ils sont très largement façonnés par leurs rapports aux autres espaces très collectivisés avec

lesquels ils entretenaient d’étroites relations d’interdépendance ; la fixité de leurs paysage renvoie en fait

à des modes de productions qui ont profondément évolué.

Ainsi la micro-exploitation paysanne des lopins dans l’ intravilan villageois correspond à une

agriculture ultra intensive en travail parce que prati quée sur de micro-surfaces, égalitaire et excluant

tout recours au salariat ou à la mécanisation. El le ne restitue donc qu’une partie de la réalité des

campagnes du milieu du siècle. Surtout elle en trav estit la signification concrète : perçue avant guerre

comme archaïque et attachée à une forme de misère rurale, elle se trouve parée, à la fin de la période

collectiviste, des vertus de l’efficacité économi que relative qu’elle avait  acquise dans un contexte

d’extrême pénurie et en prélevant à prix négligeable s sur le système socialiste quantité de services

(intrants plus ou moins volés au coopératives, prix négligeables des transports etc.).

Le même processus opère pour les piémonts pas ou peu collectivisés. Les transformations

souvent brutales des campagnes collectivisées ont fait, par contraste, de la beauté inchangée des

campagnes des Bucovines, du Maramure ou des contreforts olténiens une image vénérée des

campagnes présocialistes, et par extension de la R oumanie présocialiste. Mais cette représentation, non

exempte de bucolisme, oublie au passage que, dans ces régions aussi, l’agriculture et l’ordre social et

économique qui lui est associé sont profondément retrav aillés par les pratiques de la période socialiste .

Les migrations saisonnières de travail sur les chanti ers ou dans les exploitations de la Roumanie

socialiste comme la vente à bon prix de produits laitiers et fruitiers sur des marchés urbains pénuriques

ont fourni à ces campagnes les moyens de perdurer mais sous une forme profondément transformée.

Le micro agriculture de l’intravilan et les campagnes jardinées des piémonts et collines étaient les

pièces d’un système ; ils sont devenus les icônes  d’une époque. Les mémoires se sont faites prendre au

piège de leur stabilité paysagère.

3.2 GLISSEMENT ET AMALGAMES AUTOUR DE LA FIGURE DU « FOYER »

Le terme de « foyer » – «  vatr » en roumain – est un des mots-clés de l’identité roumaine. Il

désigne tout à la fois : le foyer domestique au coeur de la maison et au centre d’un grand nombre de rites

familiaux, le foyer villageois (son site, son coeur, son  intravilan), le coeur montagnard de la Roumanie.

« Vatra Româneasc »  est d’ailleurs le nom pris par un m ouvement nationaliste. Cette image tire

probablement son efficacité descriptive d’une histoire marqué d’une part par la faiblesse des densités et

le caractère discontinu du peuplement jusqu’à une date avancée et, d’autre part, par le caractère récent,

sur une grande partie du territoire roumain,  de la mise en place d’Etats modernes capables

d’homogénéiser et sécuriser leur territoire à l’inté rieur de frontières clairement définies. Dans la

mémoire nationale, ces foyers ont joué des rôles de refuge : refuge de la communauté villageoise contre

des menaces extérieures ou contre le régime im posé par la grande propriété foncière souvent non






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roumaine (« grecque » en Valachie, hongroise en Transylv anie), refuge montagnard et position de replis

contre les grandes migrations de l’antiquité tardive ou, plus récemment, contre les incursions

étrangères, turques notamment. Cette image charpente la mémoire d’une roumanité perçue comme

menacée, agressée par des événements historiques hostiles, mais capable de « tenir » à partir de ces

foyers, de durer, de « boycotter histoire par  son imperturbable indifférence » pour reprendre

l’expression d’un texte de Lucian Blaga, extrêmem ent célèbre en Roumanie et datant de 1936 :  L’éloge

du village roumain . Tout projet éditorial qui chercherait à  dresser un état des « lieux de mémoires »

roumains mettrait sans doute en très bonne place ces lieux géographiques que sont le village et les

Carpates.

Ce sont donc des lieux d’ancrage mémoriel, bien connus des anthropologues et des

historiographes de la Roumanie, que l’expérience sociali ste a investi d’un sens rénové. Celle-ci n’a pas

dissout les systèmes traditionnels de représentation du territoire ; bien au contraire, elle en a

paradoxalement réédité les schémas, confortant le fo yers villageois et le foyer carpatique dans leur

fonction  d’espaces-mémoire et par suite  d’espaces-refuge. A l’échelle villageoise comme à l’échelle

nationale, on peut ainsi identifier deux glissements successifs.

 Un premier glissement transforme l’agriculture paysanne des lopins ou celle des communes peu

ou pas collectivisée en conservatoire de l’agriculture présocialiste et fait des foyers villageois et

montagnards des espaces-mémoire de la Roumanie présocialiste. La stabilité physique de leurs paysages

(parcellaire, haies et vergers, technique de production, bâtiment agricoles sont restés inchangés) tranche

avec le remodelage radical des espaces collectivisés (parcellaire ancien effacé, voie et chemins

redessinés, cours d’eau canalisés etc.) et les assimile  à l’agriculture ancienne. C’est ce que j’ai appelé le

processus de spatialisation de la mémoire.

 Un second glissement fait passer ces espaces-mémoire au statut  d’espaces-refuge. Les binômes

intravilan / extravilan et montagne / plaine, en fixant l’opposition campagnes présocialistes / campagnes

socialistes, cristallisent dans un même mouvement l’opposition : Roumanie conservatrice des traditions,

« authentique » versus Roumanie modernisée, urbanisée, transformée par les schéma idéologique et

techniciste du modèle socialiste. En s’appuyant sur les couples « foyer protecteur/périphéries hostiles »

associée au couple « repli en cas de danger / red éploiement en période de sécurité », ce glissement

transfère quasi mécaniquement le statut  d’agresseur à la collectivisation et à la mise en place du projet

socialiste.

Ce double amalgame a probablement contribué à piéger les débats autour de la loi de

décollectivisation, votée en février 1991. La simple lecture de la transcription des 16 journées de débats

parlementaires22 qui l’ont modelé, du 20 décembre 1990 au 22 janvier 1991, en laisse deviner la

prégnance, dans les représentations collectives des députés des deux chambres. Seule une analyse

systématique des discours dans la presse ou sur la scène politique durant l’année 1990, serait en mesure

de valider pleinement ce schéma d’analyse. Mais mon expérience du terrain roumain durant cette année

là me porte à penser qu’il a profondément guidé la  relecture du passé proche et par là même les

manières de penser la transformation post-socialiste.  Vécue comme une agression, la collectivisation a

comme relancé sur un mode moderne, les fonctions emblématiques et concrètes des espaces de refuge.

Les espace conservatoire, hauts-lieux de la roumanité ont été perçus comme « authentiques » par

contraste avec la « corruption » de la modernité  communiste. Il y a là une sorte de jeu ou l’espace

concret sert de point d’appuis à des souvenirs qui confortent les schémas mythiques des mémoires

collectives. Une chaîne étrange où le passé est relu à  travers le prisme des différences spatiales et les

différences spatiales lues à travers le prisme des mots et des mythes.

En 1990-1991, cette manière de penser le passé  a pesé sur les choix politiques décisifs de ce

moment de rupture et orienté la manière de penser l’avenir. En dépit d’un projet beaucoup plus

                                                          

22 Monitorul oficial al Romaniei ; Partea a II-a – dezbateri parlamentare, no. 147/1990 (20 décembre 1990) ; no. 157/1990

(31 décembre 1990) et nr. 4/1991 (9 janvier 1991) ; nr.  48/1990 (28 janvier 1991) et  nr. 48/1991 (12 février 1991),

Bucarest.






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pragmatique présenté par le gouvernement, le Parlement a, à coup d’amendements, engagé la

décollectivisation sur la voie d’une liquidation radicale du système coopératif et provoqué la

généralisation à l’ensemble du territoire d’ une agriculture paysanne que l’on avait pu croire

définitivement cantonnées aux lopins et hauts de ve rsants. Aujourd’hui, le paysage agraire en très fines

lanières qui en quelques mois s’est partout diffusé, le  rapport très particulier au village et à la terre

familiale que ce retour paysan induit pour les villageois et les citadins, modifient en profondeur la

représentation que le pays se fait de lui même. Ils valorisent la mémoire d’une nation paysanne, tend à

rejeter comme « extérieurs » voire comme « étran gers » des faits de modernité introduits par le

socialisme, et accrédite une forme de criticisme antimoderne que l’on pensait moribond.

Dans le cas roumain, le détour par les différ ences géographiques permet d’éclairer de manière

originale les processus concrets de production des mémoires du passé proche et de représentation de

soi. Peut-on partir de ce cas de figure, élargir le propos et passer à une analyse d’ambition plus générale

sur la contribution des systèmes spatiaux à la construction des mémoires collectives ?

3.3 LES LIEUX-RELAIS, LIEUX-CREUSETS DE MÉMOIRES MULTIPLES ET JUXTAPOSÉES


Le processus de spatialisation des mémoires n’est évidemment pas propre à la Roumanie ; c’est un

processus bien identifié dans les sciences social es : déjà Maurice Halbwachs avait mis en lumière la

dépendances des mémoires à l’égard des lieux, servant de « point d’appuis » non seulement aux

mémoires individuelles mais également aux mémoir es collectives. Il avait ainsi montré comment.

« Chaque société découpe l’espace (…) de manière  à constituer un cadre fixe où elle enferme et

retrouve ses souvenirs. » (p. 233), mettant en lumière l’existence de seuils entre des espaces où règnent

des règles de comportement différents se référant à des mémoires différentes.

Ces processus de spatialisation des mémoires mériteraient d’être systématiquement explorées

pour les pays passés par l’expérience socialiste. En l’absence d’étude fondée empiriquement, je me limite

à ouvrir quelques pistes à partir de l’observation des  contrastes entre les formes de relations sociales

associées aux lieux : contraste entre l’espace public où chacun se sentait sous surveillance et se calait sur

des comportements normés et l’espace privé ou semi-pri vé de la familiarité et de la connivence, de la

« vérité » des souvenirs et de la mémoire. Comme si  le système socialiste, dans sa difficulté à établir la

légitimité morale et économique des types de rappor t sociaux qu’il voulait construire, avait conduit à

une forme de dualisation de l’espace. D’un côté, l’espace  de l’emprise du parti, de sa surveillance et de

ses mots d’ordre (lieux de travail surtout, mais au ssi une grande partie de l’espace public des rues, du

transport en commun, etc. où les rapports sociaux étaient plus directement modelés par la norme

socialiste. De l’autre, des espaces refuges, des « niches » que chacun cherchait à préserver hors

d’atteinte : maison, lopin, datcha, etc. Cette dualisation était observa ble au niveau individuel comme au

niveau plus collectif. De manière peut-être particulièrement repérable, l’expérience socialiste met ainsi à

jour la possibilité pour une même personne d’adopter  des systèmes de représentations (de soi, de

l’autre et de l’histoire partagée) différents et attachés aux différentes sphères de la vie sociales. Ce sont

très largement les lieux qui signalent le registre des connivences sur lequel se situer, le code rhétorique à

adopter, le calendrier historique auquel se référe r : celui des « camarades », de la brigade et du

combinat qui prend place et sens dans le mouvement prescrit par l’histoire officielle ou celui de l’histoire

familiale, amicale et familière, appuyé sur d’autres canaux de transmission de la mémoire. Les mémoires,

dans la foulée des pratiques, n’échappent pas à la médiation des lieux.

L’exemple roumain, et d’autres études menées dans l’Europe socialistes 23, conduisent ainsi à faire

l’hypothèse que ces lieux ne font pas que relayer la transmission d’une mémoire dont les ressors se

                                                          

23 En quatre décennies, des unités de production ou des c ombinats ont ainsi été le creuset d’une mémoire collective

attachée sur une communauté d’expérience partagée. Sandrine Kott (dans Le communisme au quotidien ; les entreprises

d’Etat dans la société est-allemande, Belin, Paris, 2001), dans son analyse du quotidien dans les combinats de RDA, met

par exemple à jour un processus d’intériorisation des valeurs aussi bien que des contraintes socialistes notamment au






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situeraient dans la seule sphère discursive. Selon cette hypothèse, ils sont aussi les creusets des

alchimies mémorielles. Aux lieux sont attachés des morphologies sociales, des pratiques, des images, des

« connivences » paysagères à partir desquelles  s’élaborent les référentiels mémoriels, façonnés par les

expériences partagées. Sans ignorer les porosités ou les points de contacts entre les différents segments

mémoriels, il faudrait d’ores et déjà pouvoir mettre en oeuvre une recherche sur  le rôle « matriciel » des

lieux de vie dans la gestation de mémoires  plurielles, parallèles, chevau chantes mais jamais concordantes,

parce que non ubiquistes.

3.4 INTERFÉRENCES DES MÉMOIRES SPATIALES ET SOCIALES.

Le cas roumain invite aussi à être attentif à un  second registre de l’articulation entre espace et

mémoire. Dans ce cas précis, tout se passe comme si deux dynamiques parallèles, obéissant chacune à

des logiques autonomes, étaient entrées en résonance :

– d’une part, une dynamique d’ordre social et culturel a pris appuis sur des espaces géographiques

emblématiques – le cœur villageois, le cœur mont agnard d’un cotés, les terres collectivisées et les

plaines de l’autre – pour construire des mémoires disjointes du passé.

– d’autre part, une dynamique d’ordre géographique a transformé selon des modalités propres ces

mêmes espaces géographiques, a construit dans la  durée les différences territoriales et leurs

articulations fonctionnelles.

Ce type de résonances met ainsi sur la piste d’un  couple « mémoire spatiale / mémoire sociale »

qui est source de nombre de glissements interpréta tifs et qui demanderait à être systématiquement

interrogé. Autrement dit, il ne suffit pas de distin guer la « mémoire message » des sociétés, transmise

par sur des modes verbaux ou gestuels, de la « mémoire inscrite » enregistrée et transmise par

l’inscription spatiale des actions humaines 24. Il faut encore s’intéresser à leurs interférence en prêtant

attention à la réinterprétation que les mémoires  sociales font des mémoires spatiales et plus

spécifiquement à la manière dont les « faits têtus » du territoire 25 « trompent » les mémoires collectives

par leur « effet de réalité » (la stabilité des fo rmes paysagère ne renvoie pas automatiquement à la

stabilité des fonctionnement économiques et sociaux) . Ces jeux de faux semblants qui travaillent en

permanence les représentations du passé et les constructions identitaires sont d’autant plus prégnants

qu’ils sont réitérés à différents niveaux géographiques.

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sein des entreprises et la constitution d’une identité commune, calée sur le calendrier des rituels et des

commémorations du combinat.

24 F. Durand-Dastes, « La mémoire de Gaia »  in Groupe Dupont, Histoire, temps et espace , Géopoint 90, Université

d’Avignon, 1990, pp. 147-153.

25 J.-L. Piveteau, op. cit.






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