Vera MARIN
ABSTRACT
Collective housing built during the communist regime in Bucharest, and everywhere in Romania, is
confronted today with serious problems, which pertain to the physical framework but also to
management, communication and organization of the new owners. How did we arrive here?
The logic of construction of these sets rested from the very start much more on the quantity than
on quality. About a decade ago, when the tenants of these apartments could buy them at very low
cost, it wasn’t at all obvious to them that they also bought a large package of responsibilities, for a
dwelling already devalued.
Should we count on a relation between the obvious physical proximity that we find in these
collective housing ensembles (as they are very dense structures) and the cohesion of a group
living with such a density?
Under these conditions of common difficulties to which the “new” owners are confronted day by
day, one could expect an increase in community spirit developed in the search of some possible
solutions to have better living conditions. Our re search shows rather the opposite: in the reality
of the collective housing areas, we cannot speak about the communities of vicinity. People meet
everyday in the common areas, they must under go the same dysfunction of the buildings (which
were badly built and never maintained), but they are not linked together in the search for the
solutions to their common problems. Why?
L’habitat collectif des grands ensembles bâtis dans la période communiste à Bucarest, comme
d’ailleurs partout en Roumanie, est confronté aujour d’hui à de graves problèmes qui tiennent du cadre
physique mais aussi de la gestion, de la communication et de l’organisation des nouveaux propriétaires.
Comment est-on arrivé là ? La logique de construction de ces ensembles reposait dès le début beaucoup
plus sur la quantité que sur la qualité. Très centr alisée et implacable, la volonté politique dans les
différentes périodes du communisme ciblait une forte standardisation des immeubles et des
appartements sur fond d’une avarice (« d’une économie ») évidente concernant les ressources destinées
aux équipements publics. Bien que prévus dans le s plans d’urbanisme, on peut trouver même des
situations quand ces équipements de « quartier » n’ont jamais été construits. Corroborés avec les
inconvénients du cadre physique (mauvaises condit ions hydrogéologiques ou climatiques, proximité des
sources de pollution) ces faits se constituent dans un héritage très difficile pour la gestion actuelle de
l’habitat collectif roumain. Il y a une dizaine d’a nnées, quand les locataires de ces appartements des
grands ensembles ont pu les acheter à des coûts très bas, il n’était pas du tout évident qu’ils achetaient
aussi un gros paquet de responsabilités, et cela dans un ensemble d’habitation déjà dévalorisé.
Dans ces conditions de difficultés communes vé cues au quotidien, on aurait pu s’attendre à une
augmentation de l’esprit communautaire, à une quête commune de solutions censées rendre meilleur un
cadre de vie dont la grisaille ne fait que perdurer, sinon empirer. Nos recherches montrent plutôt le
contraire ou, du moins, qu’il est très difficil e de trouver une relation significative entre la proximité
Page No 76
76
physique bien évidente des ensembles d’habitation collective (donnée par une occupation du sol très
élevée) et la cohésion du (des) groupe(s) habitant ces espaces densément peuplés. Il nous semble que ce
manque de cohésion entre les nouveaux propriétaires (qui sont pour la plupart les anciens locataires, vu
la mobilité résidentielle très réduite, notamm ent pour la population âgée) peut être expliqué par un
complexe de faits combinant des logiques de longue du rée (primauté du quantitatif dans la construction
des ensembles, origine géographique et culturelle diverse de leurs habitants, mauvais équipement initial)
et des logiques conjoncturelles actuelles (manque de moyens, fragilité du quotidien, manque d’intérêt
politique et donc de soutien pour la gestion et pour le fonctionnement de l’habitat collectif).
On ne peut pas donc vraiment parler de communautés de voisinage dans les grands ensembles de
logement collectif dans les périphéries de Bucarest. Les gens qui se croisent au pied des immeubles et
dans les cages d’escaliers, bien qu’ils doivent fa ire face aux mêmes dysfonctionnements des immeubles
qui ont été mal construits et jamais entretenus, n’ arrivent pas à se retrouver dans un front commun
devant les problèmes du quotidien. Ils se retrouvent ensemble par la force des choses, mais ils ne vivent
pas forcément ensemble.
1. L’HABITAT URBAIN ENTRE COHÉSION ET PROXIMITÉ
La ville est définie d’abord par des coefficients accrus des diverses proximités : des gens, des
équipements, des services, des valeurs. Si la proximité des composantes de l’environnement physique
arrive à donner l’impression de paysage urbain, il n’en est pas de même pour la société urbaine : la
proximité spatiale ne suffit pas pour créer une communauté, qui a besoin d’un minimum de cohésion
interne, fondée sur la proximité des valeurs partagées par ses membres. Ces valeurs ne peuvent pas être
imposées de l’extérieur ; elles se construisent au quotidien et sont donc très sensibles aux durées
impliquées et à la qualité de l’exercice des libertés et des responsabilités individuelles et collectives.
1.1. LA PROXIMITÉ ET LES QUALITÉS DE L’ESPACE URBAIN
Selon Castels, pour avoir de la cohésion sociale, il faut moins compter sur la proximité spatiale
que sur des intérêts communs qui peuvent servir de fondement à la mise en communauté des gens qui,
du point de vue spatial, peuvent se trouver loin l’un de l’autre. Pourtant il ne faut pas minimiser le rôle
du rapprochement spatial. Au fil des siècles « c’est la logique de proximité qui a conduit à la formation
des villes : les avantages d’être avec les autres, d’avoir accès à des produits et des services et au pouvoir,
voilà pourquoi les hommes ont créé les agrégations que nous appelons des villes. Dans nos temps, nous
pouvons analyser chaque contexte urbain comme le résu ltat de la médiation entre les avantages de la
proximité avec les désavantages qui l’accompagnent » 1. Il s’ensuit que la proximité spatiale impose aux
gens de prendre conscience des heurs et des malheurs du vivre ensemble ; elle impose l’invention de
tout un échafaudage de mécanismes de transactions interpersonnelles qui aboutit forcément sur
« l’urbanité » ou, autrement dit, sur l’art de vivre ensemble dans les conditions des espaces agglomérés.
La ville idéale est donc celle qui suppose un minimu m d’interférences avec des intérêts opposés aux
valeurs communes, un minimum de pollution mais un maximum de protection, de participation et donc
d’intégration sociale. Cet idéal n’est jamais acquis, mais il est facile à supposer qu’un développement
«correcte» de l’espace communautaire doit arrive r à concilier les processus contradictoires de la
construction de l’espace urbain.
On arrive ainsi à fortement lier la notion de proximité spatiale à la notion d’urbanité. Si l’on
considère l’urbanité comme un concept opérationnel, il faut analyser la cohérence entre l’espace urbain
et son utilisation, la compatibilité entre les fonctions des zones juxtaposées, la continuité spatiale et
1 Johannes Fiedler, Proximity – parameter of change , conférence écrite pour Urbanism and Globalization , Bauhaus
University Weimar, 2002.
Page No 77
77
temporelle et il nous semble que tous ces éléments peuvent être pris en considération à travers les
rapport qu’ils ont avec la «proximité». En grandes l ignes, l’urbanité est un idéal et en même temps un
bouclier contre des actes et des processus qui peuvent être interprétés comme violents : violence
sociale, violence culturelle, spécialisation excessive de l’utilisation de l’espace, le manque, l’insuffisance
ou bien l’inadaptabilité des équipements urbains. L’urbanité est donc le l(i)(ubrif)ant secrété par la ville, à
travers ses espaces publics ou qui réclament la prés ence du public, sécrétion qui permet à des espaces
différents et juxtaposés de fonctionner comme les rouages d’un mécanisme plus complexe qu’est la ville
même. « Urbanité » et « civilité » sont d’ailleurs des termes souvent utilisés comme synonymes dans les
textes des auteurs français ; les deux se réfèrent à la façon d’être à (dans) la ville par rapport au système
de représentations et à la construction collective qui rend possible la convivialité entre les différents
groupes ou les différentes populations pratiquant communément des espaces et des territoires 2.
Pourtant, par rapport à la civilité, le terme d’urbanité tend à designer d’avantage les caractères de l’espace
urbanisé, les potentialités des espaces urbains en terme de lien social, d’interactions sociales.
« Urbanité » reste un concept difficile à préciser et c’est peut être mieux comme cela, parce
qu’autrement il pourrait insinuer un lien trop mécanique en tre les qualités de l’espace urbain et la vie
sociale de ses usagers : si un espace peut être décrit par des urbanistes dans les termes d’urbanité, cet
espace n’est pas pour autant un espace ou les gens vivent en communauté, dans une heureuse et
improbable harmonie.
On aboutit ainsi sur le problème des critères et des outils de mesure permettant de dépasser
l’approche subjective de l’urbanité. L’urbaniste a besoin de mesurer la densité des formes d’urbanités
dans une ville. Il est plus facile d’en arriver quand il s’agit des éléments de l’urbanité physique, concrète :
la densité de la population et de l’occupation du sol, le degré de mixité sociale résidentielle, l’existence
des espaces publics (places, parcs, édifices publics), le degré d’équipement des logements, la quantité et
la qualité de la desserte et des infrastructures. Il est beaucoup plus compliqué d’attaquer le problème
des relations sociales, des identités (micro)territori ales, des mémoires urbaines collectives. Et pourtant
ce sont ces derniers éléments, difficilement saisissables, qui comptent le plus dans l’action effective des
urbanistes et surtout qui comptent le plus pour les résultats finals de leur action !...
Dans le cas spécifique d’un ensemble-dortoir de la « ceinture de béton » de Bucarest, type
d’habitat fragile, hyper-spécialisé et dépouillé d’équipements collectifs, il est très tentant de penser qu’il
suffit de combler les manques d’infrastructures et d’apporter de la couleur sur les façades et sur les
pelouses pour réintroduire de l’urbanité… Introduire des équipements publics pour améliorer le degré
d’urbanité serait un traitement qui reprendrait la même logique simplifiée selon laquelle il faudrait « agir
sur l’espace, introduire des équipements, aménager un bel espace public et ainsi résoudre les problèmes
des habitants ». Une telle attitude ne ferra que de (re)produire des espaces vides, des carcasses
d’urbanité creuse et d’ignorer l’essentiel : la relation entre l’espace de vie et la vie même des gens qui y
habitent. Comment percer la boîte noire de cette re lation, vernaculaire et donc fermée à l’étranger
inattentif – fût-il même un urbaniste ? Il nous se mble qu’une voie d’attaque raisonnable et l’étude de
« d’habitat », dans son sens le plus complexe et profond.
1.2. URBANITÉ ET HABITAT
L’urbanité matérielle est en effet une somme de symboles figés en béton, acier, verre, plastique,
minéral et végétal. Ces symboles sont rarement une affaire individuelle, notamment dans le cadre de
l’architecture et de l’urbanisme des régimes autoritaires, pour lesquels tous les espaces, y compris les
plus intimes, doivent répondre à des impératifs idéol ogiques ou idéologisés. Si la mise en place de ces
symboles gelés est l’affaire du système, leur pr atique reste essentiellement personnelle. Dans ses
pratiques quotidiennes, l’individu dé-symbolise les lieux imposés, trop contraignants, et les réinvestit de
sa propre symbolique. Dans ce contexte, la notion de « logement », si chère aux ingénieurs du
territoire, n’est guère suffisante pour rendre compte de la complexité du phénomène d’habiter les lieux.
2 Vocabulaire de la Ville, Edition du temps, 2001.
Page No 78
78
Le recours au concept d’habitat s’avère essentiel car il combine les éléments de l’urbanité physique et
ses symboles généraux avec les « petites choses » de la multitude des trajectoires et des
comportements spatiaux et culturels des habitants et de leurs propres symboles (ré)inventés. L’habitat
se constitue ainsi comme passerelle conceptuelle entre la spécificité de l’action individuelle et de la
création d’un lieu particulier et les généralisati ons opérationnelles concernant les représentations
collectives et la mise en place des lieux et des es paces publics. L’étude de l’habitat permet ainsi de
comprendre et de définir des « modes de vie ».
En relation avec la notion d’urbanité, le term e «habitat» désigne les rapports, médiés par
l’habitant, entre le logement et son environnement ; en généralisant, l’habitat décrit l’ensemble des liens
entre une communauté et son territoire : « Les interactions et les relations qui s’instaurent dans le cadre
du voisinage ou du quartier peuvent prendre place da ns divers espaces publics ou semi-publics : parties
communes des immeubles ou des ensembles résidentiels, équipements collectifs, commerces, locaux
associatifs, rues, places… » 3. Il apparaît clairement que l’approche subjective de l’habitat l’emporte
largement sur l’approche quantitative et il s’ens uit logiquement que si le logement, avec sa forte
dimension économique et statistique, peut faire l’obj et des approches mono disciplinaires précises, la
notion d’« habitat » comporte une dimension plus qualitative et plus globalisante. Les deux notions
s’avèrent donc complémentaires et il est de plus en plus impérieux de retrouver cette complémentarité
sur le terrain et pas seulement dans les études académiques…
Selon les auteurs de l’ouvrage Logement et habitat – l’état des savoirs 4, la notion de « logement »
renvoie à une réalité physique bien délimitée dans l’esp ace, à un bien matériel que l’on peut identifier à
partir de ses occupants, de sa localisation et de sa forme architecturale. Si le logement est devenu objet
de recensements et donc un outil statistique, par ses fonctions il est reconnu comme un objet complexe :
sa valeur d’usage le rend un bien de consommation et sa valeur patrimoniale le rend un bien
transmissible. Le logement se distingue des autres biens durables par son encrage spatial, par
l’immobilisation des capitaux importants dans sa mise en place initiale et par les moyens nécessaires
pour son l’entretien courant. C’est d’ici que surgissent certaines caractéristiques qui l’approchent de la
notion d’«habitat», comme par exemple la dimens ion symbolique (l’adresse en tant qu’élément de
repérage social) et la dimension affective (lieu de mémoire des générations antérieures, point d’encrage
des relations familiales). « Le logement n’est donc pas seulement une cellule ou l’on habite ; il est situé
dans un espace précis – sa valeur économique, affect ive et symbolique dépend de sa localisation et de
son environnement. … à ce point de l’analyse, la notion de « logement » ne suffit plus à rendre compte
de la complexité des phénomènes et le recours au terme de « l’habitat » permet d’y remédier» 5 . Ainsi
défini, le logement devient une notion plus large qui intègre les éléments matériels et les éléments
humains, et qui arrive donc à qualifier « les modes de résidence » des hommes.
Ceci ne doit pourtant faire confusion entre se loger et habiter, entre modes de résider et modes
d’habiter. D’ailleurs la plupart des débats entre des so ciologues, des anthropologues et des ethnologues
portent sur le concept de « mode d’habiter », et le plus souvent ce concept se réduit à la spatialisation
des « modes de vie » 6. Selon Henri Lefebvre, la vie quotidienne est le fondement de la pratique sociale
et l’« habiter » et l’« appropriation » sont les mots préférés pour qualifier la dimension temporelle des
actions mises en œuvre par les habitants pour donne r un sens aux espaces de leur vie quotidienne 7. S’il
faut faire une distinction entre se loger et habiter, on peut dire que le mode de résider est l’affaire
individuelle du style de vie tandis qu’habiter est une affaire commune du mode de vie, c’est à dire de la
mise en commun de toute une symbolique individuelle… Si la proximité spatiale suffit aux styles de vie,
les modes de vie exigent de la proximité culturelle, et donc de la cohésion.
3 Idem, p. 39 : Yves Grafmeyer, Logement, quartier, sociabilité, p. 347.
4 Marion Segaud, Catherine Bonvalet, Jacques Brun (dir.), Logement et habitat, l’état des savoirs , Ed. La Découverte,
Paris, 1998, Introduction.
5 Idem, Introduction, p. 6.
6 Idem, p. 39, Yves Grafmeyer, Logement, quartier, sociabilité, p. 348. 7 Idem, p. 41, Jean Michel Leger, Habiter le logement, habiter la ville, p. 365.
Page No 79
79
2. PROXIMITÉ, COMMUNAUTÉ, COHÉSION ET POLITIQUE DE L’HABITAT
Dans les villes roumaines, l’habitat collectif dans les grands ensembles communistes couvre plus de
70% des logements urbains. Ces ensembles, présents partout, sont l’expression la plus évidente que
pour l’ancien système politique l’individu n’exist ait pas comme entité en dehors de sa communauté
uniforme et uniformisante. C’est dans ces ensembles qu’apparaît avec vigueur le mépris de l’individu :
son espace de vie est réduit au seul le logement or on sait bien que l’habitat est beaucoup plus que le
logement.
Dans le quatrième chapitre de son ouvrage 8, Nicolae Noica 9 fait une analyse de la politique de
logement dans la période du communisme. Assez modeste dans les années d’après la guerre, quand
l’objectif principal était l’industrialisation du pays, la construction du logement collectif financée par l’Etat
devient très importante dès 1966. Dans une première étape, les politiques du logement se guidaient
selon le modèle soviétique des « microraïons » (des grands complexes urbains incluant de l’industrie,
des logements, des services publics et des espaces de loisir), véritables morceaux autonomes de ville,
caractérisés par une forte ségrégation fonctionnelle . Dans les phases ultérieures ont prédominé les
cités-dortoir, construites de toute pièce soit à cô té des entreprises qui les engendraient, soit en prises
directes, par l’intermédiaire de lourdes infrastructures de transport, avec les plates-formes industrielles.
Les ambitions démesurées de la modernisation a ccélérée du pays ont abouti sur des programmes
quinquennaux prévoyant des projets gigantesques d’in dustrialisation et d’urbanisme : les documents
politiques du parti communiste demandaient «la réso lution dans des lignes générales du problème du
logement avant 1975 et la résolution complète de ce problème dans la période 1975-2000 ». Faute de
temps et de moyens, ces projets n’ont pas pu être réalisés qu’avec le prix d’une précarité accentuée des
équipements et des infrastructures : « il faut savoir que les fonds prévus pour la construction des
logements étaient insuffisants ce qui a aboutit sur une mauvaise qualité des finitions, de l’isolation thermique
et phonique – en conséquence, le confort dans ces appartements était assez bas. Qui plus est,
l’importance donnée par l’Etat aux travaux de réparation et de maintenance était très faible »10.
Après 1970, les grandes opérations d’urbanisme ont été étroitement liées au programme rapide
de «systématisation, modernisation et civilisation» de tout le pays, par l’intermédiaire des mesures très
radicales, l’Etat ayant créé des instruments de contrôle total sur les programmes de construction des
logements. En conséquence, « l’Etat a pu intervenir dans tous les aspects de la vie sociale et familiale » 11.
Qui plus est, les valeurs d’universalité et de communautarisme national promues par la propagande
communiste étaient très lointaines de l’esprit quasi individualiste et très ancré dans l’horizon local des
paysans arrachés aux campagnes et entassés dans les boîtes de béton des grands ensembles. A Bucarest
il y avait aussi la multitude des « démolis », qui, ay ant perdu leurs maisons individuelles sous les coups
des bulldozers, se retrouvaient dans des logements impersonnels et à côté de gens venus d’ailleurs, avec
d’autres habitudes et avec d’autres repères cultur els. On était donc loin d’une proximité culturelle et
d’un cadre favorable à la cohésion sociale des blocs ou des ensembles de logements. Le poids des
anciennes décisions politiques pèsent ainsi de tout leur poids sur la situation actuelle du cadre de vie des
grands ensembles.
2.1. LA POLITIQUE DE L’HABITAT EN TANT QUE POLITIQUE PUBLIQUE
Etait-elle la politique communiste de l’habitat une politique publique ? Il y a bien d’éléments qui
poussent vers une réponse négative. En tant qu’enjeu politique (relevant de tout un ensemble de normes
qui règlent la construction, les surfaces, l’occupati on et les équipements), le «logement» parle plus des
8 Nicolae Noica, Între istorie i actualitate, politici de locuire în România (Entre histoire et actualité, politiques de
l’habitation en Roumanie), Ed. Maina de Scris, Bucarest, 2003, p. 109.
9 Ancien ministre des travaux publics et du logement entre 1996 et 2000.
10 Nicolae Noica, op. cit., p. 110.
11 Nicolae Noica, op. cit., p. 111.
Page No 80
80
résultats prédéfinis, tandis que l’« habitat » peut don ner une idée des objectifs négociés et établis par
toute une série d’acteurs qui ont chac un leurs intérêts spécifiques : les acteurs sociaux, les institutions,
les métiers, les marchés immobiliers, les financements, les techniques de construction, les politiques…
Vu de cette perspective, le régime communiste, inte rdisant les voix de la société civile, avait promu
plutôt une politique du logement qu’une politique de l’habitat.
La politique de l’habitat est par excellence une politique publique et pour la définir en tant que telle
il faut regarder ce qu’une politique publique veut di re : « l’analyse des politiques publiques se situe au
carrefour de savoirs déjà établis auxquelles elle emprunte ses principaux concepts : le droit, l’économie,
la sociologie, la psychologie… La notion est ess entiellement d’origine anglo-saxonne puisque c’est aux
États-Unis qu’elle a eu un développement fo udroyant depuis les années cinquante » 12. Dans l’abondante
littérature anglo-saxonne, l’approche la plus récurrente est celle venue des sciences politiques qui définit
la politique publique comme «programme d’action gouvernementale dans un secteur de la société ou un
espace géographique »13. Cette définition simplifie beaucoup la réalité réduisant le tout à un ensemble de
lois ciblant des objectifs a priori établis, ce qui nous rapproche de l’acception communiste.
Mieux appropriée, et introduisant la dimension de la genèse sociale, apparaît la définition de Pierre
Muller14 pour lequel la politique publique est un processu s de médiation sociale, dans la mesure ou
l’objet de chaque politique publique est de prendre en charge les désajustements qui peuvent intervenir
entre un secteur et d’autres secteurs ou encore entre un secteur et la société globale. Vu le fait que
chaque secteur se transforme modifiant ses relations avec les autres secteurs, on dira que l’objet d’une
politique publique est la gestion d’un rapport entre le secteur concerné et le global (la totalité des
secteurs). Ce rapport est à la fois l’objet des politiques publiques (le problème que l’on cherche à
résoudre en mettant en œuvre des politiques) et la variable clef qui déterminera les conditions
d’élaboration d’une politique. Il faut mettre en évidence le fait que ce rapport ne peut pas se
transformer en objet d’intervention publique qu’en fonction de l’image que s’en font les acteurs concernés.
Cette image, cette représentation est le référentiel d’une politique publique et il désigne l’ensemble des
normes ou d’images de référence en fonction desquelles sont définis les critères d’intervention de l’Etat
ainsi que les objectifs de la politique publique considérée. Autrement dit, au niveau politique, il est très
intéressant d’analyser les idées générales qu’une société se fait par rapport à un domaine d’intérêt parce
que cet ensemble de convictions, de valeurs reconnues est déterminant pour la prise de décision et les
actions dans le domaine concerné.
Les éléments qui sont pris en considération da ns le cadre d’une politique publique sont très
divers, parmi lesquels le cadre général d’action, les objectifs à atteindre (définis en fonction des normes
et des valeurs du groupe), les décisions et les formes d’allocation des ressources, le public ou les publics
qui peuvent être passifs ou actifs et aussi l’ensemble des mesures concrètes qui donne la substance
d’une politique (les instruments et les moyens mis dans une schéma d’intervention). Les mêmes
éléments restent valables pour la politique de l’habitat et il est évident qu’ils sont conjoncturels, relatifs
aux conditions politiques, économiques et culturelles du moment de leur mise en œuvre. Une brève
histoire de l’urbanisme communiste montre clairement que la logique en termes de politique de
logement prévaut largement sur la politique en terme d’habitat.
2.2. LE POLITIQUE QUI ORDONNE, LES « TECHNICIENS » QUI RÉPONDENT
La ville traditionnelle mêlait logements, atel iers et places publiques; dans leurs rues se
juxtaposaient, au bon gré des acteurs, des immeubles d’habitation, des hangars, des ateliers et des
fabriques, des entrepôts et des marchés de gros. L’urbanisme moderne a condamné cette confusion
12 P. Muller, Les politiques publiques , P.U.F., 4eme édition, juin, 2000 : « Une introduction à l’étude des politiques
publiques », p. 3.
13 Y. Meny, J.C. Thoenig, Politique publique, P.U.F., coll. « Thémis », Paris, 1989, p. 130.
14 P. Muller, op. cit., p. 24.
Page No 81
81
«malsaine» et la Charte d’Athènes des années 1930 fu t l’expression de cette volonté de produire des
cités nouvelles, rationnelles, fonctionnelles, aérées. Le zonage fonctionnel s’imposa contre la promiscuité
des rues, les nouvelles zones d’habitation excluent les implantations industrielles, et les grands
ensembles dortoirs véritables des villes de banlieue font leur apparition. Avec cette nouvelle refonte de
l’espace, la vie de quartier, fondée sur de fortes relations interpersonnelles, s’éteint peu à peu. « Ce
nouvel urbanisme a contribué à l’essor de l’indivi dualisme, à l’atomisation sociale, en faisant éclater
l’interpénétration du privé et du public qui prévalait dans la ville traditionnelle »15.
Tandis qu’en Occident, dès les années ‘50 et ‘60, des sociologues (Chombart de Lauwe, Paul
Clerc) s’inquiétaient déjà des premiers signes de la crise des ensembles collectifs périphériques 16, la
Roumanie – pays de plus en plus isolé – passait à la construction à grande échelle de ces ensembles
taillés selon des plans standardisés. Selon Zahariade 17, «depuis le début des années 50 et jusqu’en 1989,
le logement est placé sous le signe de la maxi misation de l’efficacité économique et, en conséquence, il
est calé durement sur la conception normalisée… Durant la période communiste, en Roumanie, la vraie
culture rationaliste du logement est élaborée dans les instituts comme l’IPCT 18 et elle repose sur
d’énormes volumes d’études, de programmations, de normes, de projets type pour les logements, pour
leur équipement et même pour l’ameublement intérieur. Elle recherche obstinément des nouvelles
technologies de la construction toujours moins coût euses, sur l’industrialisation et la préfabrication des
éléments de construction, ciblant tout ce qui peut aboutir sur la réduction des coûts ».
En 1985, Ceauescu annonce officiellement qu’en 1990, 90-95% des habitants de Bucarest seront logés
dans des immeubles collectifs. L’immeuble collectif type était, sans doute, très adapté à l’idéologie de l’égalitarisme,
mais il est difficile d’expliquer l’échelle du phénomène seulement par la volonté politique : dans un premier temps,
l’évolution de l’urbanisme selon les principes de la Charte d’Athènes a eu le rôle principal et l’aspiration des
architectes roumains vers le modernisme a contribué largement à la mise en pratique de ces principes.
En 1971, dans son discours devant la troisième conférence de l’Union des Architectes, Ceauescu
critique l’utilisation très peu économique du territoire urbain et les périmètres trop larges des villes. Las
villes sont alors enfermées dans le périmètre « intravilan » et sont emmenées à des processus de
densification de l’habitat collectif aux dépens de l’habitat individuel, de plus en plus menacé.
Dès 1975 les architectes ont commencé à avoir des doutes sur l’homogénéisation de la construction des
logements, qui était devenue obligatoire, mais c’était trop tard – « beaucoup de projets et d’études sont restés dans
des tiroirs ou ont été perdus dans des archives des instituts, dans l’impossibilité de pénétrer la forêt devenue de plus
en plus épaisse du mécanisme de décision bureaucratique de l’approbation officielle … Après le tremblement de
terre de 1977, les normes sont devenus encore plus rigides (leur rigidité était plutôt une question de l’économie que
d’une vraie préoccupation pour la sûreté séismique)… D’ailleurs, la loi sur les investissements (Loi 9/1980) interdit
toute forme d’expérimentation architecturale nouvelle. C’était la dernière touche qui parachevait le tableau de la
destruction urbaine à travers la politique des logement-types utilisés pour la reconstruction socialiste des villes » 19.
Dans les années ‘80, le politique prend fermement sous son contrôle toute la conception
architecturale et on peut parler du début d’une sort e d’involution formelle : le placage des boulevards
avec des barres, sans aucun souci par rapport à ce qui se passe derrière ces immeubles hauts, gris et
monotones, la densification des ensembles déjà achev és dans les années ‘60 par l’introduction des
nouveaux immeubles dans l’espace prévu pour des équipements publics ou pour des espaces verts… La
manque «d’urbanité» des ensembles d’habitation collective construits dans cette période est évidente : à
la place des habitats ont été mis en place des amas de logements mal garnis…
15 Gilles Lipovetsky, Espace privé, espace public à l’âge postmoderne , in Citoyenneté et Urbanité , Série Société, Editions
Esprit, 1991, p. 107.
16 « Passée la satisfaction, dans les premiers mois, des populations ayant connu avant les pires conditions de
surpeuplement et d’inconfort, les germes de la future crise apparaissaient déjà à travers les réponses relatives à
l’insonorisation des logements, à l’enclavement des nouveaux quartiers ou à leur sous-équipement ».
17 Ana Maria Zahariade, Dacia 1300 – my generation – deuxième partie : Fragments of an architectural landscape ,
Simetria, Bucarest, 2003, p. 51.
18 IPCT – Institut de Proiectare – une structure complexe, avec des architectes, ingénieurs, techniciens, et en début des
années ‘70, même avec un laboratoire de sociologie.
19 Ana Maria Zahariade, op. cit., p 71.
Page No 82
82
2.3. APRÈS 1990 : DES « GESTES » POLITIQUES ET DES GESTES DU QUOTIDIEN
La « transition » entamée en 1990 jette ces ensembles de blocs dans un monde où leur logique
initiale se trouve inappropriée. Les problèmes ne ta rdent pas à faire leur apparition, encore aggravées
par une forte pression sur l’immobilier urbain due à la cr oissance de la mobilité infranationale des gens.
Pourtant, « dans les premières années d’après 1990, nous ne pouvons pas parler de la formulation, dans
le cadre de la politique sociale du gouvernement , d’une stratégie cohérente pour résoudre les
problèmes du logement »20.
Très vite après le changement du régime politique, la loi 61/1990 ouvre le processus de
privatisation du parc de logements qui ont été constr uits avec des fonds de l’Etat communiste. L’intérêt
politique se focalise dorénavant sur l’encouragement des constructions nouvelles et l’intérêt reste
minimal pour la réglementation du fonctionnement de s ensembles collectifs devenus domaine privé.
Depuis 1992, les stratégies des gouvernements successif s ont mis en place un cadre législatif touffu
destiné à introduire des normes européennes concernant la surface habitable, l’équipement minimal, la
densité d’occupation et aussi censé à stimuler la création d’un cadre économique favorable à la
réalisation des logements neufs. En 1998 la création de l’Agence Nationale du Logement apporte un
espoir : parmi ses objectifs, il y avait même un par agraphe rappelant la «recherche et la gestion des
ressources pour la réhabilitation des logements existants». La réalité a démontré que le parc existant
des logements ex-communistes ne fut pas – et ne l’est pas encore – une priorité pour l’Agence.
La transformation plus ou moins forcée des anciennes « associations de locataires » communistes
en nouvelles « associations de propriétaires », n’ a pas eu le don de créer une structure de gestion
fondée sur la co-responsabilité locale. Les infrastructur es collectives se dégradent faute de moyens et
faute d’exercice de l’initiative commune. Les subcul tures de « quartier » se développent à tort et à
travers, modes éphémères et illusoires. Des « communautés » se font et se défont au grès des
conjonctures. La faible « vernacularisation » de ces ensembles témoigne d’une dynamique accentuée de
la composition économique, démographique, culturelle et même ethnique de leurs habitants. Le grand
ensemble devient « la zone » : un espace-relais entre deux logements pour ceux qui bougent dans
l’espace social et économique de la ville ou un espace de pseudo-résistance (sub)culturelle à fuir à la
première occasion favorable pour ceux qui y sont nés. Si le grand ensemble a encore un avenir, c’est
maintenant qu’il faut chercher le construire.
Cet article correspond à nos recherches et à nos interrogations actuelles provoquées d’un côté
par les études réalisées dans le cadre de la thèse doctorale et de l’autre côté par notre implication dans
le cadre d’un projet pilot ciblant la réhabilitation d’un petit espace d’habitations collectives. La théorie
s’avère souvent impuissante pour encadrer les situati ons très différentes d’un lieu à l’autre mais la
réussite partielle de quelques initiatives de réhabilit ation des grands ensembles, avec la réapparition
timide des signes d’une vraie vie de quartier nous permet de garder l’espoir qu’un jour des forces
différentes, provenant de la sphère du politique, de la société civile, des communautés locales et de
l’individu vont œuvrer ensemble pour que les graines qui germent aujourd’hui ça el là puissent redonner
la ville à ses habitants…
20 Nicolae Noica, op. cit., p.161 : « 5.4. Sur les politiques de l’habitat après 1989 ».