MODALITÉS LOGIQUES DE RATIONALISATION DANS LE RAPPORT EXPLORATIF-DESCRIPTIF-EXPLICATIF EN PHILOSOPHIE DU DROIT

Ioan BIRIŞ1

Comme Giorgio del Vecchio le soulignait, la philosophie du droit fait appel, dans le plan méthodologique, tant aux méthodes générales, telles la déduction et l’induction, qu’à certaines méthodes spécifiques. Dans la philosophie contemporaine du droit on a essayé systématiquement, d’une part, de surprendre le spécifique du langage juridique et son « raffinement », d’autre part, de modeler les « situations juridiques » à l’aide des moyens logiques modernes.

En règle générale, les efforts théoriques-philosophiques de ce domaine se concentrent sur la problématique de l’explication et, respectivement, de la validité des inférences qui se font dans la sphère du droit. En ce sens, la méthode déductive est parfois sollicitée, mais il faut observer qu’à mesure qu’on passe de l’inférence syllogistique aux déductions du type hypothétique et disjonctif, cette méthode perd sa force, les conclusions étant de plus en plus discutables2. En ce qui concerne la démarche inductive, les conclusions sont posées dès le début sous le signe du doute, car, à partir de David Hume au moins, la réponse à la question comment peut-on arriver à des conclusions valides par la généralisation des observations particulières reste toujours insatisfaisante.

Celui qui a essayé de dépasser les limites classiques de la déduction et de l’induction est S. Pierce, qui attire l’attention sur le fait qu’on ne doit pas en rester à la séparation traditionnelle de l’inférence dans la dichotomie déduction-induction3. Dans sa conception, l’inférence peut être conçue comme dans le schéma qui suit :

L’hypothèse (ou l’abduction) est une espèce distincte d’inférence amplificatrice, dont l’avant se fait de la manière suivante : règle – résultat – cas.

Nous avons ainsi les structures inférentielles suivantes :

La déduction L’induction L’abduction
Règle Cas Règle
Cas Résultat Résultat
Résultat Règle Cas

Si nous voulons exprimer ces structures inférentielles en langage symbolique, nous pouvonsécrire :

Comparant les trois types d’inférence, on peut dire que, pendant que la déduction particularise et l’induction généralise, l’abduction représente une « forme logique du renouvellement dans la connaissance, en général, et dans la philosophie de manière particulière »4.

Mais il s’impose à l’observation que, bien que l’abduction permette plus d’interprétations nuancées par rapport aux méthodes logiques traditionnelles et, donc, un bénéfice dans le domaine des rationalisations, elle fait encore appel à des règles générales, éventuellement à de certaines lois. Mais la philosophie du droit a besoin aussi de l’inférence du fait au fait, du singulier au singulier.

Goblot, en son temps, se demandait comment peut-on nommer le raisonnement que fait le juge d’instruction lorsqu’il prouve un fait par certains documents sans avoir des témoins5. Peut-on parler d’induction ? Non, si nous équivalons l’induction à l’inférence du fait à la loi. Est-elle déduction ? Non, dans le sens traditionnel, mais seulement si nous admettons une déduction du fait au fait, du singulier au singulier.

Cette inférence du singulier au singulier, du fait au fait a été plus tard nommée transduction (Piaget, Stern, Rutkowski,Tavanets et d’autres) ou éduction (W. E. Johnson). Étant donné que le terme « éduction » s’attribue d’habitude aux inférences immédiates (par implication et équivalence), il reste à préférer le terme de « transduction », car l’inférence du particulier au particulier suppose, dans son déroulement, l’existence d’une idée médiatrice6.

Dans la recherche juridique, tout comme dans celle historique et sociale, le magistrat, respectivement l’historien et le sociologue construisent les faits en interprétant les témoignages, les vestiges, les signes. Et l’interprétation des témoignages, des vestiges et des signes exprime une transduction. Cette démarche suppose la construction d’un fait inconnu partant des faits connus. Mais la construction est impossible sans le recours à des principes ou des idées générales. Dans le cas de ces transductions la concordance des faits (qui peut être plus ou moins impressionnante) est souvent plus importante que les conséquences logiquement nécessaires. Une telle concordance peut être par exemple le calibre d’une balle extraite du corps d’une victime et le même calibre de l’arme trouvée sur l’accusé. La concordance en soi ne garantit pas la certitude de la culpabilité de l’accusé (il peut y avoir plusieurs armes du même calibre, il est possible qu’un autre ait employé son arme, etc.).

Pour avoir de la consistance, la transduction procède, tout comme l’induction éliminatoire, par élimination. Le simple accord d’une supposition, d’une hypothèse avec les faits connus, observe Goblot, ne signifie pas purement et simplement que ladite supposition est vraie, car il est possible qu’une supposition ou une hypothèse différente s’accorde aussi bien avec les mêmes faits. Mais le désaccord avec un seul fait prouve que la supposition est fausse.

On considère qu’une supposition est prouvée lorsque toutes les autres suppositions possibles ont été éliminées par différents procédés. Logiquement, le champ de possibilités des suppositions peut être représenté par une suite de disjonctions. Par exemple, un malfaiteur a pu pénétrer dans un local soit par la porte (A), soit par la fenêtre (B), soit par la cheminée, dans des situations normales, soit, dans des cas spéciaux, par le percement d’un mur (D), du toit (E) ou du plancher (F), etc.

L’exploration de ces possibilités a le but d’éliminer les unes et de retenir celle qui est plausible, en concordance avec les faits. Disons que l’infracteur « x » a pénétré dans le local par la porte (le cas A), ce qui concorde avec la situation configurée à la suite de l’exploration (nous la notons avec Sc). Dans l’expression symbolique et en vertu de la loi :

(p ∧ q) → (p → q)

on va repousser, par élimination, d’autres implications :
(x) [(Sc x) → (Bx)] ou
(x) [(Sc x) → (Cx)] ou
(x) [(Sc x) → (Dx)] etc. et on retient seulement la supposition concordante avec Sc, c’est-à-dire Ax :
(x) [(Sc x) → (Ax)].

Tout comme l’on peut observer aussi dans l’exemple ci-dessus, dans le cas de telles recherches (spécifiques pour le domaine juridique), le rôle de la phase exploratoire est très important.

De plus, le passage au niveau descriptif et explicatif augmente le potentiel de la problématique des facteurs moins « visibles » dans un contexte ou autre. Dans ce sens, la connaissance contemporaine a relevé de plus en plus clairement qu’il faut accorder une importance maximale aux a priori, car, d’une part, ils rendent possible la connaissance (comme l’a démontré Kant), mais d’autre part, ils peuvent constituer des sources d’erreur (comme le démontre la sociologie de la connaissance). Pour rendre plus claire cette situation, R. Boudon offre l’exemple suivant, dans lequel la déduction se déroule normalement sur la base de quelques propositions explicites7 (Boudon, Raymond, 1990) :
1) p
2) p → q (si p, alors q)
3) q → r (si q, alors r)
4) r

Une telle déduction est considérée généralement irréprochable, et la conclusion « r » apparaît comme ayant une base solide. Notre croyance en « r » sera l’effet naturel de l’argumentation de la structure ci-dessus. Mais, demande R. Boudon, suivant l’exemple du sociologue allemand Simmel, sur quoi se base notre croyance dans la première proposition, dans « p » ? Le plus souvent, la croyance dans la valabilité de « p » provient de notre bagage mental, des idées que nous avons comme des croyances communes, accumulées de notre expérience et éducation antérieures, idées, options ou croyances qui fonctionnent de manière implicite dans un ensemble ayant la forme:

5*) r*
6*) [r → p]*
7*) p
(l’astérisque signifie le fait qu’il s’agit de propositions implicites).

Ce qui signifie qu’en réalité notre inférence n’est pas formée de la structure simple, linéaire des propositions 1-4, mais elle apparaît dans l’horizon de la conscience d’une manière complète, c’est-à-dire ensemble avec les propositions implicites (= des a priori), dans la structure suivante:

5*) r*

6*) [r → p]*

7) et 1) p

2) p → q

3) q → r

4) r

L’inférence formée des propositions explicites de 1) à 4) est linéaire, et celle qui inclut aussi les propositions implicites de 5) à 7) a une structure circulaire. Étant donné que les propositions implicites ne sont pas toujours conscientisées – fait souligné par Simmel –, nous croyons que la déduction est linéaire. En réalité, attire l’attention Simmel, la connaissance humaine est de nature circulaire, même si elle nous apparaît linéaire, comme suite des limites de l’esprit humain.

Il faut observer que d’habitude (comme le montrent les études de sociologie de la connaissance et de psychologie sociale), les sujets individuels ou collectifs, quand ils ont à résoudre un problème, ils mobilisent les divers a priori dans des « cadres » ou des « structures » aprioriques. Naturellement, dans ce contexte, ce qui nous intéresse ce sont seulement les « cadres » logiques, qui ont le rôle de guider implicitement l’inférence.

Supposons qu’on a à répondre à la question (ce qui signifie la résolution d’un cas): « x », est-il coupable? Lorsqu’on cherche une réponse à une telle question, d’habitude on fait appel à des cadres logiques du type de la disjonction inclusive ou de la disjonction exclusive. Dans le premier cas, le cadre logique implicite a la forme :

[x V y V z...]*

C’est-à-dire, « x » peut être coupable, mais « y » ou « z » peuvent aussi bien l’être…

Mais on peut avoir aussi des combinaisons de cette disjonction :

[(x y z) (x y) (x z) (y z)]* etc.

Dans le deuxième cas, le cadre logique implicite peut avoir la forme de la disjonction exclusive, qui est beaucoup plus efficace, surtout si elle est constituée selon l’hypothèse du monde clos (comme dans le langage de l’intelligence artificielle), car la suite des variables est limitée :

[x W y W z]*

C’est-à-dire soit « x » est coupable, soit « y », soit « z », car d’autres possibilités sont exclues.

De tels cadres logiques associés à une question indéterminée (comme celle que nous avons prise dans notre exemple : « x », est-il coupable ?) peuvent être ordonnés selon le critère de la complexité restrictive, ce qui nous permet d’éliminer tour à tour une série d’a priori et d’arriver à la fin à des réponses valides. Par exemple, la succession de cadres logiques implicites de ci-dessous exprime en même temps une succession ordonnée de restrictions croissantes :

1) [x V y V z...]*

2) [x V y V z]*

3) [x V y]*

4) [x W y]*

Une telle ordination peut être représentée aussi sous la forme d’un arbre (Boudon, Raymond, 1990, p. 183):

Bien sûr, la forme de l’arbre peut être beaucoup plus compliquée. Mais il faut retenir que, en principe, la détermination du cadre le plus restrictif est l’opération la plus avantageuse pour la localisation des a priori et l’augmentation de la validité de l’inférence. Par exemple, le cadre logique ayant la forme [x W y]* est plus restrictif et plus avantageux que celui ayant la forme [x V y V z]*, parce que de la forme [x W y]* on arrive immédiatement à une inférence du type disjonctif-catégorique:

x W y

   y   

   x

Ces procédés, que nous espérons avoir bien mis en évidence dans ce que nous avons présenté ci-dessus, ont le rôle d’augmenter la rigueur des raisonnements de la sphère du juridique, permettant la rationalisation progressive des situations étudiées.

BIBLIOGRAPHIE

Biriş, Ioan, 1996, Valorile dreptului şi logica intenţională, Editura Servo-Sat,Arad. Botezatu, Petre, 1994, Introducere în logică, vol. 2, Graphix, Iaşi. Boudon, Raymond, 1990, L’art de persuader, Fayard, Paris. Goblot, Edmond, 1929, Traité de Logique, cinquième édition, Collin, Paris. Marga, Andrei, 1991, Metodologie şi argumentare filosofică, Universitatea « Babeş-Bolyaiā€¯, Cluj-Napoca. Peirce, Sanders, 1960, Collected Papers, Harward University Press.


1 Professeur à l’Université de l’Ouest,Timişoara, doyen de la Faculté des Sciences politiques, Philosophie et des Sciences de la communication. Membre du Comité de l’histoire et de la philosophie de la science de l’Académie Roumaine, membre de l’Association for Foundations of Science, Language and Cognition.

2 Ioan Biriş, Ioan, Valorile dreptului şi logica intenţională (Les valeurs du droit et la logique internationale), Arad, 1996.

3 Charles Sanders Peirce, Collected Papers, Harward University Press, 1960, p. 374.

4 Andrei Marga, Metodologie şi argumentare filosofică (Méthodologie et argumentation philosophique), Cluj-Napoca, Universitatea « Babeş-Bolyai », 1991, p. 56.

5 Edmond Goblot, Traité de Logique, Vème édition, Paris, Collin, Paris, 1929.

6 Petre Botezatu, Introducere în logică (Introduction à la logique), vol. 2, Iaşi, Graphix, 1994, p. 161.

7 Raymond Boudon, L’art de persuader, Paris, Fayard, 1990, p. 111.