NATIONALITÉ ET SOUVERAINETÉ : RÉFLEXIONS SUR LE CAS DE L’EX-YOUGOSLAVIE

Ivan Vukovic1

RÉSUMÉ

Comment se fait-il que le plus libéral et l’unique pays réellement multiculturel

d’Europe de l’Est se soit transformé du jour au lendemain, après la chute du mur de Berlin,

en théâtre sanglant de conflits nationaux et religieux ? Dans quel sens la Yougoslavie

était-t-elle un État souverain si sa courte existence à deux fois été interrompue par des

guerres civiles ?

L’auteur essaye de répondre à ces deux questions en analysant la double nationalité

des citoyens de la Yougoslavie, et la double souveraineté de l’État yougoslave.

Deux questions

Dans le présent exposé, j’aimerais esquisser les réponses possibles à deux questions qui, au cours des quelques quinze années écoulées, ont retenu l’attention de l’opinion mondiale, et auxquelles la génération de mes actuels et anciens compatriotes s’est confrontée d’une manière particulièrement pénible. Les deux questions ont trait aux causes de l’éclatement de la Yougoslavie et s’inscrivent dans l’effort de considérer ces causes du point de vue de la théorie politique. Ces questions sont les suivantes : comment se fait-il que le plus libéral et l’unique pays réellement multiculturel d’Europe de l’Est se soit transformé du jour au lendemain, après la chute du mur de Berlin, en théâtre sanglant de conflits nationaux et religieux ? Dans quel sens la Yougoslavie était-elle un État souverain si sa courte existence à deux fois été interrompue par des guerres civiles ?

Pour répondre à la première question, je me pencherai sur le problème de la double nationalité des citoyens yougoslaves, cependant qu’une analyse de la double souveraineté de l’État yougoslave me servira de point de départ pour aborder la deuxième.

L’idéologie contradictoire de la Yougoslavie communiste

L’idéologie de la Yougoslavie communiste constituait un mélange contradictoire de communisme et d’affirmation des nationalismes particuliers. Le nationalisme favorisait la collectivité culturelle et politique, le communisme mettait l’accent sur la collectivité économique, leur point de ralliement étant une vague entité sociale supra-individuelle et non pas l’individu comme sujet fondamental des intérêts, des droits et de la prise de décision. Dans l’idéologie du parti au pouvoir, la contradiction entre ces deux collectivismes était atténuée par la subordination de l’idéologie nationaliste à l’idéologie communiste. Le communisme était ainsi une sur-idéologie, une sorte de parapluie qui devait assurer « la fraternité et l’unité » des différentes nations yougoslaves, et qui, du moins verbalement, condamnait toute tentative pour ériger les intérêts d’un peuple au-dessus de ceux des autres. La condamnation de telles tentatives comme « nationalistes » n’empêchait pas le nationalisme d’être toléré et cultivé aussi longtemps qu’il ne portait atteinte à l’équilibre du pouvoir du Parti communiste. En témoignent suffisamment l’effort déployé par l’État pour préserver les cultures nationales existantes, le respect du principe national dans l’organisation et la prise de décision politiques, et la création de nouvelles nations.

Professeur à la Faculté de Philosophie de l’Université de Belgrade.

Le souci porté par l’État à la sauvegarde des cultures nationales était le plus manifeste dans la création systématique des sociétés folkloriques et la promotion du folklore dans les écoles et les médias. Après l’image de l’ouvrier industriel, symbolisant l’homme universel et n’étant pas investi des insignes d’une histoire particulière, la représentation dominante que propageaient les médias étatiques était celle des danses traditionnelles des différentes nations et nationalités yougoslaves, exécutées selon un ordre fixé d’avance. Si l’ouvrier symbolisait une actualité résolument tournée vers l’avenir, les danses folkloriques représentaient le présent idyllique résultant du passé qui ne l’était pas toujours. Entre ces deux images, cependant, il n’y avait aucun lien idéologique. Sur ce point, la toute-puissante science de l’ère communiste, la dialectique, qui prétendait transformer le plomb en or et les chaumières en palais, avait complètement failli. Dans un pays foncièrement agricole, elle n’a pas su transformer les costumes populaires bigarrés en uniformes d’usine monochromes.

Son souci de la sauvegarde des cultures nationales, l’État le manifestait entre autres dans la composition des programmes scolaires de littérature. On n’y tenait pas tant compte de la qualité des œuvres portées à l’attention des écoliers, que de la représentation égalitaire des différentes nations et nationalités. Cette « géographie littéraire », comme l’appelaient ses critiques, avait souvent des conséquences comiques dans la mesure où elle obligeait les auteurs des programmes à insérer dans les manuels des écrivains qui n’auraient pas dÀ y figurer, mais qui appartenaient à un peuple dont la représentativité ne pouvait être assurée différemment.

Le respect du principe national dans la prise de décision politique s’est surtout manifesté dans la division de l’État en six républiques nationales, créées pour les six peuples yougoslaves, ainsi que dans la délégation de leurs représentants dans les organes politiques fédéraux. Le Parti communiste de Yougoslavie, nommée plus tard Ligue des communistes, avait opté pour une organisation nationale et fédérale du pays déjà en 1943, en plein milieu de la guerre mondiale et de la guerre civile. La mise en œuvre de cette organisation devait commencer déjà en 1945. Elle fut achevée en 1974, lorsqu’une nouvelle Constitution consacrait la division de la Ligue des communistes elle-même en organisations particulières des républiques et des provinces. Cette reconstruction du Parti marquait en fait l’échec de la politique d’intégration, parce que les organisations du Parti au niveau des républiques y avaient obtenu un clair caractère national, et qu’elles déléguaient en tant que tels leurs représentants dans les organes fédéraux. Peu après l’adoption de cette Constitution, et surtout après la mort de Josip Broz Tito en 1980, les organes fédéraux étaient devenus le lieu d’affrontement des différents intérêts nationaux des républiques membres.

Enfin, l’appui du parti communiste sur le principe national s’est manifesté soit dans la création des nouvelles nations soit dans leur renouvellement. Les Macédoniens et les Monténégrins furent reconnus comme nations en 1943 lors d’une réunion du Parti, puis légalisés comme tels en 1945, après la prise du pouvoir du Parti communiste. La politique nationale de la Ligue des communistes atteint son apogée lorsque les musulmans de la Bosnie-Herzégovine furent proclamés nation et introduits dans la Constitution de cette république comme un de ses peuples constitutifs.

Compte tenu de la nature contradictoire de l’idéologie politique commune, nous comprenons que la débâcle de la doctrine communiste et de la Ligue des communistes se soit soldée par la disparition de l’unique principe et de l’unique puissance qui assuraient, tant bien que mal, la cohésion entre les peuples sud slaves. Les peuples yougoslaves se sont vus privés à la fois d’un arbitre et des règles du jeu, sans avoir pour autant résolu leurs litiges et sans avoir de théorie de rechange leur permettant de les régler de manière pacifique (à l’instar, par exemple, du multiculturalisme libéral tant vanté aujourd’hui).

La double identité des citoyens de la Yougoslavie

À la veille de l’éclatement des guerres civiles la majorité des Yougoslaves étaient investis de deux identités nationales, l’une étant la croate, la serbe, la slovène, etc., et l’autre la yougoslave.

Être yougoslave, dans l’ex-Yougoslavie, pouvait signifier deux choses. D’une part, c’était l’identité politico-juridique créée pour l’extérieur, l’identité pour l’étranger. Lorsque vous vous rendiez en pays étranger, vous étiez considérés commeYougoslave en vertu du droit international. D’autre part, ce pouvait aussi être votre identité à usage interne, englobant à la fois l’élément politico-juridique et les éléments culturel et historique. C’est ainsi qu’aux recensements de la population, sous la rubrique désignant la nationalité, vous pouviez choisir, à côté de la nationalité serbe, croate ou autre, la nationalité yougoslave. Dans ce sens, les Yougoslaves étaient les gens qui avaient décidé de remplacer la nation culturelle et historique spécifique de leurs ancêtres par l’appartenance à une communauté culturelle et historique nouvelle et plus large – celle des Yougoslaves.

Le problème du yougoslavisme, plus simplement parlant, consistait dans le fait que, malgré tous les efforts, les Yougoslaves dans le deuxième sens restaient beaucoup moins nombreux que ceux qui l’étaient dans le premier. LeYougoslave pour l’étranger était tout un chacun qui avait obtenu le passeport et pouvait sortir du pays. Les Yougoslaves dans le deuxième sens du terme, sens culturel, étaient sensiblement moins nombreux que les ressortissants des autres nations vivant enYougoslavie, à peine quelques 8 % (sur 24 000 000), autant, approximativement, qu’il y avait de membres de la Ligue des communistes.Ainsi, la majorité des citoyens se considéraient, par exemple, à la fois comme Serbes et commeYougoslaves, mais le faisaient dans un sens différent, et, ce qui est plus important, attribuaient à ces identités une importance inégale

– pour tous ceux qui n’étaient pas Yougoslaves dans les deux sens, l’identité interne était plus importante que l’externe. C’est la raison pour laquelle seul un petit nombre de citoyens yougoslaves étaient prêts à défendre la fédération lorsqu’elle a commencé à se désintégrer.

Les Yougoslaves : une nation inachevée

Considéré d’une perspective historique plus large, il faut reconnaître que la double identité des Yougoslaves n’était pas seulement le fait de la politique erronée du parti communiste, mais de l’échec général des peuples sud slaves de donner un sens à leur rapprochement politique et culturel. La double identité nationale des Yougoslaves était le produit de l’incapacité des peuples sud slaves de se mettre d’accord, et cela dès le début, sur la nature et la mesure de leur rattachement culturel et politique, raison pour laquelle leur projet d’union nationale, amorcé au XIXe siècle, ne devait jamais aboutir.

Les intégrations politiques étaient motivées par l’aspiration commune à l’indépendance politique des puissances étrangères – Autriche, Hongrie, Italie etTurquie –, et par la conscience de la proximité ethnique des trois peuples sud slaves, Serbes, Croates et Slovènes. Le yougoslavisme avait obtenu sa première expression politique sérieuse dans la Proclamation de l’Assemblée nationale serbe de décembre 1914, qui désignait comme objectif de guerre de la Serbie la libération militaire et l’unification politique des « frères sud slaves », objectif que la Serbie devait atteindre en 1918.

Malgré la création de l’État commun, cependant, l’intégration politique des trois peuples ne s’est jamais faite, ceux-ci ne s’étant jamais mis d’accord au sujet de la Constitution de l’État commun. Dans ce litige, les Serbes se déclaraient toujours pour une centralisation étatique plus poussée, cependant que les Croates, et avec eux les Slovènes, étaient plus favorables à une organisation plus souple. Les Croates souhaitaient conserver dans l’État commun leur identité politique qu’ils fondaient sur leur droit historique et étatique, c’est-à-dire sur les contrats d’autonomie politique qu’ils avaient conclus au travers des siècles avec les Autrichiens et les Hongrois. Les Serbes, par contre, vivant sur l’ensemble du territoire du nouvel État, sauf en Slovénie, étaient favorables à un État plus centralisé. En outre, les Serbes, et en particulier le roi Alexandre Karadjordjević, estimaient qu’après la Première guerre mondiale une organisation centraliste, à l’image de celle de la France, convenait plus à la création d’une nation yougoslave unique, et alléguaient que dans le nouvel État il ne saurait y avoir de place pour les récidives politiques du passé, invoqués par les Croates. Ce deuxième objectif serbe ne devrait pas être considéré comme un simple moyen pour réaliser le premier,parce qu’il était caractérisé par une sorte de messianisme et parce que les efforts pour créer une nation sud slave unique menaçaient souvent le plus directement la réalisation des intérêts serbes particuliers (concessions aux autres peuples, répartition administrative des territoires serbes à leur détriment, etc.).

Le litige autour de la Constitution (adoptée en 1921), surgi dès la création de l’État commun en l918, devait durer autant que l’État lui-même, soit jusqu’aux guerres civiles des années quatre-vingt-dix.

Au terme de la Première guerre mondiale, les trois peuples s’étaient mis d’accord pour que le nouvel État soit une monarchie parlementaire et que le monarque soit issu de la dynastie serbe des Karadjordjević. Le litige devait éclater cependant autour de la division politico-juridique interne. Les représentants croates voulaient une organisation fédérale, pendant que le roi Alexandre Karadjordjević avait réussi à imposer une solution centraliste. Les représentants croates refusent alors leur soutien à la première constitution et, avec le temps, les Croates se distancient de plus en plus de l’État commun. Leur mécontentement a été accéléré par le meurtre de Stjepan Radic, homme politique Croate, commis au Parlement par un représentant Serbe en 1928, et il atteint son point culminant en 1934 lorsque l’émigration oustachie radicale assassine à Marseille le roi Alexandre.

L’État commun a cessé d’exister au moment de la Deuxième guerre mondiale lorsque la Croatie obtient l’indépendance, tandis que la Serbie et le Monténégro sont occupés par les Allemands et les Italiens. De cet épisode, disons seulement que pour les Serbes il s’était soldé par des pertes humaines considérables.

Après la Deuxième guerre mondiale, la Yougoslavie est devenue un État fédéral, raison pour laquelle certains historiens l’ont appelée « croate », la première ayant été « serbe ». Le litige autour de la Constitution avait évolué en ce sens que les Croates et les Slovènes aspiraient maintenant à une organisation confédérale, tandis que les Serbes s’efforçaient de conserver la fédération, mais leur logique respective était restée la même : les Serbes aspiraient à plus de cohésion politico-juridique, tandis que les Croates et les Slovènes aspiraient à une organisation beaucoup plus lâche. Le litige a commencé à transpirer dans les années soixante dans la sphère culturelle, mais il obtient son expression la plus claire en 1971 dans le « maspok », mouvement croate de réveil national qui revendique une plus grande indépendance économique de la Croatie, mais prône en fait la confédéralisation de l’État. L’unitarisme serbe s’est manifesté dans les années quatre-vingt, en réaction aux séquelles de la Constitution de 1974, qui avait instauré sur le territoire de la Serbie deux provinces autonomes, la Vojvodine et le Kosovo et Metohie, qui s’étaient très rapidement tournées contre le gouvernement serbe à Belgrade. Cependant, l’unitarisme serbe des années quatre-vingt avait perdu sa note yougoslave pour revêtir une note nationaliste, serbe.

Enfin, le litige constitutionnel devait aussi marquer la fin de la deuxième Yougoslavie.Aux négociations menées pendant plusieurs mois entre les représentants de toutes les six républiques, les parties croate et slovène étaient pour la confédéralisation de la Yougoslavie, pendant que la partie serbe s’attachait à conserver l’organisation fédérale. L’échec de ces pourparlers fut rapidement suivi par l’éclatement des guerres civiles.

L’idée du rattachement culturel des peuples sud slaves est née vers le milieu du XIXe siècle en Serbie et en Croatie, et devait trouver sa première expression dans l’accord conclu en 1850 à Vienne par les linguistes et les écrivains serbes et croates. L’accord stipulait que les deux peuples parlaient la même langue, et désigne comme sa norme la standardisation déjà effectuée par le Serbe Vuk Karadžić. Il prônait en outre le rapprochement littéraire, culturel et politique des deux peuples.

On ne saurait nier que, sur le plan de l’intégration culturelle, des efforts sérieux aient été faits de part et d’autre et qu’un espace public commun ait été créé permettant aux peuples sud slaves de dépasser sur le plan culturel tout ce qu’ils avaient accompli jusque-là. Néanmoins, le rapprochement culturel fut entaché du même litige autour du degré de l’intégration, et devait connaître à la fin le sort des intégrations politiques. Dans la première Yougoslavie, les litiges éclatent dans les années trente. Dans la deuxième, ils commencent dans les années soixante, pour ne plus cesser. À propos des développements de l’aprèsguerre, il faudrait mentionner le litige autour des critères communs dans la culture entre le représentant slovène Pirjevac et le représentant serbe Ćosić, vers le milieu des années soixante, et la « Déclaration sur la langue croate » de 1966, dans laquelle la Matica Hrvatska, institution culturelle suprême en Croatie, a essayé de limiter les implications unificatrices de l’orthographe commune, adoptée au début des années soixante.

Ainsi, malgré son bon fonctionnement dans de nombreux domaines, l’espace public était resté entaché par la douloureuse question de l’identité.Y a contribué à n’en pas douter le fait que les efforts très sérieux investis pour créer une nation unique dans le sens culturel étaient ressentis comme une contrainte. Cela ressort surtout de 1929 à 1934, pour ce qui est de la première Yougoslavie, et dans les années cinquante, dans le cas de la Yougoslavie communiste. Durant ces périodes, les pressions intégrationnistes venaient des sommets de la hiérarchie politique et étaient ressenties comme une mise en péril des identités acquises et de ce fait suscitaient des réactions négatives, d’abord sourdes, mais dont les conséquences à long terme devaient se révéler dramatiques.

Disons enfin que le yougoslavisme est tout de même resté l’idéologie d’une minorité, tant sur le plan politique que sur le plan culturel. Pour la majorité des citoyens yougoslaves, il ne fut, comme il devait s’avérer à la fin, qu’une solution transitoire.

Les raisons de l’échec

Pourquoi le projet de nation yougoslave unique a-t-il échoué ? Les raisons en doivent êtres cherchés dans nombre de circonstances.

La souveraineté de la Yougoslavie

En quoi consistait la souveraineté de la Yougoslavie ? Lorsqu’ils débattent de la souveraineté, les théoriciens contemporains distinguent souvent la souveraineté interne et la souveraineté externe, la souveraineté interne étant la qualité que le pouvoir acquiert dans son rapport envers ses citoyens, cependant que la souveraineté externe relève de ses rapports avec les autres États. L’État est souverain sur le plan intérieur si, sur le territoire qu’il est censé contrôler, nul et personne ne peut compromettre son monopole sur l’emploi de la force, cependant qu’il est souverain sur le plan extérieur s’il est capable de protéger son intégrité territoriale des autres États, de contrôler ses frontières et de conclure en toute indépendance des traités d’alliances militaires et économiques. Pour pouvoir exister, un État doit posséder les deux dimensions de la souveraineté.

Je me pencherai d’abord sur la souveraineté interne de la Yougoslavie. Si l’analyse exposée précédemment est exacte, alors la souveraineté intérieure de la Yougoslavie était précaire parce que l’autorité centrale y a toujours été contestée. C’est la raison pour laquelle, pendant la majeure partie de son existence, la Yougoslavie était divisée en régions disposant de degrés variés d’autonomie politique. Allen Buchanan a très bien relevé à quel point de telles autonomies limitent la souveraineté de l’appareil étatique, en disant que la revendication de la sécession vise à anéantir la souveraineté d’un pouvoir donné, cependant que la revendication de l’autonomie menace la notion même de souveraineté.2 Dans le cas de la Yougoslavie, le facteur clé de la limitation était le fait que, depuis 1939, les autonomies reposaient essentiellement sur le principe mono-national qui depuis la paix de Westphalie était reconnu en Europe comme l’unique principe constitutif de la notion d’État. C’est ainsi qu’à la veille de sa deuxième dissolution, à la fin des années quatre-vingt, la Yougoslavie était constituée de six républiques nationales et de deux provinces autonomes faisant partie de la Serbie, dont l’une, le Kosovo et Metohie, reposait sur le principe mono-national. La seule de ses entités qui n’a pas revendiqué le statut d’État indépendant était la Vojvodine, dont l’autonomie ne reposait pas sur le principe national.

Voyons maintenant ce qu’il en est de la dimension extérieure de la souveraineté de la Yougoslavie. Bien que la souveraineté extérieure de la première Yougoslavie ait été due pour une large part aux succès de l’armée serbe durant la Première guerre mondiale, elle était essentiellement le résultat des décisions prises par les grandes puissances – la France, l’Angleterre, les États-Unis et l’Italie. Après la Deuxième guerre mondiale, elle a aussi dépendu de l’URSS. Or, la reconnaissance de la Yougoslavie par les grandes puissances ne résultait pas seulement de leur désir de voir les peuples sud slaves réunis dans un État, mais aussi de la place qu’un tel État pouvait occuper dans le schéma de leurs relations mutuelles.

Après la Première guerre mondiale, la création de l’État yougoslave commun fut soutenue, à la Conférence de Versailles, par la France, l’Angleterre et les États-Unis, l’Italie ne s’y étant pas opposée. La France y voyait l’occasion de contribuer à la naissance d’un État libéral et démocratique dans les Balkans qui, de concert avec la Roumanie, la Tchécoslovaquie et la Pologne, aurait constitué un barrage à l’expansion de l’influence allemande. Pour sa part, la Grande-Bretagne avait soutenu la création de la Yougoslavie parce qu’elle y voyait le moyen de limiter l’influence italienne en Méditerranée et de sauvegarder sa suprématie navale face à l’Italie et à la France. La France était favorable à un État centralisé sous domination serbe, afin de limiter l’influence que l’Allemagne aurait pu exercer dans

Allen Buchanan, « Secession and nationalism », in A Companion to Contemporary Political Philosophy, ed. R. E. Goodin and

P. Pettit, Blackwell, 2004, p. 586.

les Balkans par le truchement des Croates, cependant que la Grande-Bretagne préconisait le modèle fédéral, craignant qu’en cas d’échec du communisme en Russie, celle-ci ne renouvelle pas son influence dans les Balkans par l’intermédiaire des Serbes. Pour ce qui est des États-Unis, dans sa Proclamation de 1918 le président Wilson avait prévu l’élargissement de la Serbie et du Monténégro et la création d’un État croate indépendant, mais à la Conférence même s’était rallié aux arguments de la délégation yougoslave qui affirmait représenter la nation unique des Serbes, Croates et Slovènes et assurait que la création d’un État commun pouvait se justifier par le principe d’autodétermination invoqué par Wilson lui-même dans sa proclamation. L’Italie, enfin, était opposée à la création de la Yougoslavie parce qu’elle ne voulait pas renoncer à la côte dalmate et ne souhaitait pas la concurrence d’un nouveau grand État dans son voisinage.

Au cours des années vingt du XXe siècle, la Yougoslavie semblait évoluer dans le sens qui convenait à la politique étrangère de la France. Dans la deuxième moitié des années trente, cependant, on assiste à un rapprochement de la Yougoslavie et de l’Allemagne dont l’influence s’était considérablement renforcée entre-temps au détriment de la France. Enfin, la Grande-Bretagne devait provoquer un coup d’État en 1941, lors duquel le gouvernement pro-allemand en Yougoslavie fut renversé, et après lequel l’Allemagne attaqua et occupa le pays.

Pendant la guerre froide, la Yougoslavie a joué le rôle du pays tampon aux frontières perméables, dans lequel se mêlaient les influences des deux blocs. Pour l’Occident, elle était une sorte de cheval de Troie qui devait assurer l’infiltration du territoire soviétique, la voie particulière du socialisme autogestionnaire devant servir de modèle aux autres pays est- et centre-européens et les inciter à s’émanciper de l’Union soviétique.

Après l’effondrement du bloc soviétique, la Yougoslavie a perdu cette fonction. Qui plus est, avec le retour de la Russie sur la scène historique, la Yougoslavie, avec sa majorité serbe, était perçue comme une source de dangers potentiels pour l’Occident car elle pouvait encourager l’expansion de l’influence russe dans les Balkans. Peu de temps après l’éclatement des guerres civiles, les pays occidentaux ont aboli la souveraineté internationale de la Yougoslavie et officialisé sa dissolution.

Si ces observations sont exactes, la désintégration de la Yougoslavie pourrait être expliquée par l’extrême précarité de sa souveraineté intérieure, sans cesse menacée par les aspirations divergentes des peuples sud slaves, et par l’instabilité de sa souveraineté extérieure qui dépendait des rapports changeants entre les grandes puissances.

Si nous comparons la dynamique des atteintes internes et externes à la souveraineté de l’État yougoslave, nous remarquerons grosso modo plusieurs convergences dans le sort des deux Yougoslavies. D’abord les deux Yougoslavies ont parcouru le chemin allant de la volonté de centralisation (années vingt, cinquante et soixante) vers la décentralisation (années trente, soixante-dix et quatre-vingts). Deuxièmement, aux moments de sa plus grande décentralisation (début des années quarante, début des années quatre-vingt-dix), incapable de s’adapter aux changements intervenus dans les rapports entre les grandes puissances, la Yougoslavie devait perdre la fonction qu’elle avait exercée jusque-là dans les relations internationales.Troisièmement, dans ces moments de perte de sa souveraineté intérieure et extérieure, la Yougoslavie s’est muée par deux fois en théâtre de guerres civiles.

Pour comprendre cette dynamique, il faut savoir que les faiblesses intérieures et extérieures de la Yougoslavie se généraient et s’attisaient mutuellement. D’une part, en raison du manque d’unité de ses peuples et de leur aspiration à se rapprocher des puissances étrangères différentes, l’État commun ne parvenait pas à trouver sa place dans les rapports internationaux changés et de préserver ainsi sa souveraineté extérieure. D’autre part, sa faiblesse face à l’extérieur donnait libre champ aux pays étrangers d’attiser, conformément à leurs propres intérêts, les dissensions entre les peuples yougoslaves et d’affaiblir ainsi la souveraineté intérieure de la Yougoslavie.

Attraction et répulsion

Si mes analyses sont exactes, la faible souveraineté de l’État yougoslave à été dans une large mesure causée par les faiblesses de l’identité nationale de ses citoyens, c’est-à-dire par leur l’incapacité de créer une identité commune, dans le sens culturel et politique du terme. Pour expliquer cette faillite, j’ai invoqué divers faits culturels, historiques, économiques et politiques, en évitant de donner des explications d’ordre théorique. Pour compenser ce manquement, j’aimerais terminer mon exposé par deux remarques plus générales qui pourraient servir comme point de départ d’une théorie philosophique prétendant d’expliquer la dissolution de la Yougoslavie.

Les peuples sud slaves avaient d’intérêts réels dans la création de l’État unique qui leur a permis de devenir indépendants par rapport aux grands pouvoirs de la région, et de progresser économiquement et culturellement. Cependant, et c’est ma première remarque, le projet d’intégration n’était pas le produit exclusif du calcul d’intérêts. Il y avait aussi une attraction irrationnelle dont l’objet était l’autrui à la fois semblable et différent : les Croates comme des Serbes occidentaux, doués d’une civilisation plus développée ; les Serbes comme des Croates orientaux, ouvrant une chance pour la liberté.

Cependant, c’est cette même image de l’autrui comme soi-même juste un peu différent, qui était l’objet de la répulsion, du dégoÀt et finalement de la haine. Le Croate catholique est devenu le Serbe lâche et dangereux, les Serbes se sont transformés en Croates barbares et destructeurs. C’est pourquoi le nettoyage ethnique, répété à obsession pendant les guerres, n’était qu’une forme d’auto-purification morbide.